Les récentes informations relayées par plusieurs médias nationaux et internationaux sur une possible acquisition d’un sous-marin par le Maroc ont ravivé le débat sur les priorités stratégiques de la Marine royale.
À la source de cette effervescence médiatique, une tendance spéculative dans les médias. Les spéculations deviennent vite des informations, et le conditionnel devient une affirmation. Les articles de pure spéculation sont très lus parce qu’ils sont recherchés par les lecteurs en quête de sensationnel ou de ce qui est simplement plausible.
Dans quelque média que ce soit, aucune source n’est citée. Ce qui n’empêche pas le sujet de revenir à la une de l’actualité de façon récurrente.
Ce manque de clarté invite à la prudence.
Une flotte vieillissante
Notre consultant militaire, Abdelhamid Harifi, explique qu’avant d’envisager une capacité de projection sous-marine, un diagnostic de la flotte de surface s’impose.
La flotte de patrouilleurs, colonne vertébrale des missions quotidiennes de souveraineté, est particulièrement affectée par le vieillissement :
– Patrouilleurs PR-72 et P-32 : certains de ces navires ont entre quarante et cinquante ans de service. Un P-32 s’est d’ailleurs échoué à l’entrée du port de Bni Nsar fin 2024, illustrant leur fragilité.
– OPV-64 et Osprey 55 : acquis respectivement dans les années 1990 et 1980, ils accusent plus de trente et quarante ans de service.
– Frégates Floréal : les frégates Mohammed V et Hassan II, acquises au tournant des années 2000, ont été récemment désarmées de leurs systèmes principaux et reclassées en simples patrouilleurs hauturiers.
Même les quatre frégates principales de la flotte, censées être le fer de lance, sont considérées comme « mal armées » et dépourvues de moyens anti-sous-marins efficaces, notamment d’hélicoptères dédiés.
Des capacités stratégiques
« Aujourd’hui, nous n’avons plus l’expertise de l’unité amphibie qui, dans les années 1980-1990, menait des exercices de débarquement complexes », affirme notre consultant militaire.
La logistique est l’autre point noir. La flotte de transport est quasi inexistante, forçant le recours à la voie terrestre, plus lente et coûteuse, pour ravitailler les unités. « Si une catastrophe comme celle d’Al Hoceima en 2004 se reproduisait, nous ne disposons d’aucun moyen naval pouvant servir d’hôpital flottant », souligne Abdelhamid Harifi.
L’acquisition de sous-marins : une aventure coûteuse ?
Dans ce contexte, l’idée d’investir dans des sous-marins est jugée prématurée par notre consultant. Avant de plonger dans les profondeurs, la priorité absolue devrait être la reconstruction d’une flotte de surface, capable d’assurer efficacement et en permanence les missions d’action de l’État en mer (AEM) dans une zone économique exclusive (ZEE) immense.
L’histoire récente offre des exemples : par exemple l’acquisition de la frégate FREMM, technologiquement avancée. Pour un budget similaire, la Marine a pu acquérir trois frégates de classe SIGMA, un achat jugé par Abdelhamid Harifi comme « le plus judicieux » de son histoire, offrant une puissance de feu et une polyvalence bien supérieures pour le coût.
Les coûts cachés et les risques immenses d’une force sous-marine
L’achat d’un sous-marin n’est que la partie visible de l’iceberg. Mettre en place une force sous-marine opérationnelle et sécurisée est un projet qui s’étend sur une décennie. Cela exige des investissements colossaux dans :
– la formation du personnel : la compétence des équipages est critique.
– l’infrastructure de maintenance : un sous-marin nécessite des installations portuaires spécifiques et très coûteuses.
– les moyens de sauvetage : en cas d’accident, l’absence d’une capacité de sauvetage en eaux profondes signifie la perte quasi certaine du submersible et de son équipage.
« Acquérir une seule unité, comme ce fut le cas pour le patrouilleur Bir Anzarane, créerait un cauchemar logistique et n’offrirait aucune valeur de dissuasion réelle », prévient Abdelhamid Harifi. Une dissuasion crédible requiert au minimum trois sous-marins pour en garantir un en mer en permanence. Or, le budget actuel des armées ne semble pas pouvoir supporter un tel effort sans sacrifier d’autres branches tout aussi prioritaires.
En somme, si le projet de sous-marins peut flatter l’orgueil national, il semble totalement déconnecté des réalités opérationnelles et des besoins urgents de la Marine royale. La priorité devrait être la modernisation de la flotte de surface, via un programme national de construction navale, potentiellement lancé depuis le nouveau chantier naval de Casablanca.
Ce qu’il faut retenir :
– Les informations sur l’intention du Maroc d’acquérir un ou des sous-marins ne sont pas sourcées et reviennent de manière répétitive. À ce stade, elles ne sont pas crédibles.
– Selon les informations militaires connues, sur le plan technique, ce serait un investissement coûteux et non pertinent, le Maroc ayant d’autres priorités sur le plan militaire, y compris dans le domaine naval.
– Cela étant, les informations de spéculation ont toujours une chance de se réaliser, même lorsqu’elles n’ont aucun fondement. C’est, comme les probabilités, un pile ou face.