Bank Al-Maghrib vient de retirer l’agrément de MEA Finance Services, opérateur du réseau de transfert d’argent CanalM.

Une décision qui suscite de nombreuses interrogations : que s’est-il réellement passé pour qu’une société qui gérait des centaines d’agences à travers le pays se retrouve radiée ?

Pour comprendre concrètement ce qui s’est passé, Mohamed Lahbib, l’un des mandataires de CanalM, nous a livré un témoignage détaillé, revenant sur la chronologie des événements, les promesses non tenues, les difficultés financières et les démarches entreprises jusqu’à la décision finale de Bank Al-Maghrib.

Comment fonctionnait le réseau CanalM sous MEA Finance Services ?

Les clients envoyaient de l’argent depuis l’étranger ou localement, et le principe était simple : quand un bénéficiaire venait récupérer ses fonds, le mandataire CanalM lui remettait immédiatement l’argent pour que l’opération se fasse rapidement, sans attente.

En contrepartie, MEA Finance Services s’engageait par contrat à rembourser ces montants sous quarante-huit heures et à verser aux mandataires leurs commissions en fin de mois, calculées sur le volume des opérations réalisées.

C’est sur cette base de confiance et d’engagements clairs que le réseau CanalM s’est développé jusqu’à atteindre plusieurs centaines d’agences à travers le pays, avant que les difficultés ne commencent à apparaître.

Des retards aux blocages : juin 2023-août 2024

« En juin 2023, les premiers retards ont commencé. Au début, une semaine… on s’est dit que ça pouvait arriver. Puis quinze jours, vingt jours… et à la fin, certains ont attendu quarante jours et plus pour récupérer leurs fonds », raconte Mohamed Lahbib.

« La direction parlait de problèmes techniques, de blocages au niveau des banques partenaires, de partenaires étrangers. On nous disait toujours de patienter, que la situation allait se régler. Pendant ce temps, nous continuions à avancer l’argent aux clients pour que nos agences ne ferment pas », poursuit-il.

« Puis est arrivé août 2024. Là, plus rien. Les remboursements ont complètement cessé. On avançait encore l’argent aux clients, mais aucun paiement ne nous parvenait de la part de MEA Finance. On espérait une solution, mais les promesses s’enchaînaient sans résultat. Pendant ce temps, nous empruntions aux banques, à nos familles, nous épuisions nos économies… et les mois passaient ».

Le montant des fonds perdus est estimé à 34 millions de dirhams, avec environ 70 victimes directement touchées.

Les réunions avec la direction et le discours sur le comptable

Devant une situation d’une telle gravité, les mandataires ont décidé de se rendre directement au siège de MEA Finance pour obtenir des explications.

« Nous avons rencontré le directeur à plusieurs reprises. Il nous assurait à chaque fois que tout serait réglé la semaine suivante. On recevait même des e-mails fixant des dates précises pour la reprise des paiements, mais ces promesses restaient sans suite ».

Nous avons appris que l’entreprise avait subi un détournement commis par un comptable avec des complices extérieurs

« Nous n’avons aucun lien avec ce comptable et après nos plaintes au tribunal, nous avons également su qu’une action avait été engagée contre lui et ses complices, et qu’il avait été arrêté et condamné« .

« Nous leur avons dit clairement que nos fonds devaient nous être rendus. Le reste relevait de leur gestion interne. Nous voulions récupérer notre argent et mettre fin à cette situation », poursuit-il.

Au fil des semaines, les explications de la société laissaient place à une incertitude grandissante, tandis que les mandataires continuaient de réclamer une solution concrète.

Plainte auprès de Bank Al-Maghrib et commission disciplinaire

Ainsi, après des mois de promesses et d’échéances repoussées, les mandataires ont décidé de saisir Bank Al-Maghrib.

« Nous avons transmis un procès-verbal et toute la documentation disponible. Nous voulions que la Banque centrale examine la situation et vérifie la gestion de MEA Finance ».

Bank Al-Maghrib a alors exigé de la société un plan de remédiation pour régler les dettes envers les mandataires et rétablir la confiance. Mais en mars 2025, la commission disciplinaire a jugé ce plan insuffisant.

« On nous a dit que les propositions présentées n’étaient pas convaincantes et ne permettaient pas d’apporter une solution durable. À partir de là, le retrait d’agrément est devenu inévitable« .

Le 12 septembre 2025, MEA Finance Services a perdu son agrément pour exercer l’activité de transfert d’argent.

« Nous voulions d’abord comprendre les raisons précises, mais surtout savoir comment récupérer nos fonds et préserver nos droits », souligne notre interlocuteur.

Conséquences pour les mandataires

Après le retrait de l’agrément de MEA Finance en septembre 2025, les mandataires se sont retrouvés dans une situation critique.

Cette situation a entraîné des faillites, des contentieux avec les banques et de lourdes pertes financières pour de nombreux mandataires. « Certains ont dû fermer leurs agences, d’autres ont des procès avec leurs créanciers parce qu’ils n’ont pas pu honorer leurs engagements. Les préjudices ne sont pas seulement financiers, ils sont aussi sociaux et psychologiques ».

Aujourd’hui, les mandataires réclament des solutions rapides. « Nous demandons le remboursement de nos fonds et une indemnisation pour les dégâts subis. Nous voulons aussi que les procédures judiciaires avancent pour que la vérité soit établie et que les responsables rendent des comptes ».

« Nous avons demandé un rendez-vous avec la supervision bancaire à Casablanca après avoir appris la décision de retrait d’agrément, nous devons nous asseoir avec Bank Al-Maghrib pour réunir toutes les données et savoir où en est la vérité, pourquoi Bank Al-Maghrib a retiré l’agrément, s’il existe des solutions, s’il y a une indemnisation par Bank Al-Maghrib ou par le ministère de tutelle », conclut-il.

Ce que prévoit la loi 103.12

La loi 103.12 prévoit que toute société souhaitant offrir des services de paiement, y compris le transfert d’argent, doit d’abord obtenir un agrément auprès de Bank Al-Maghrib.

Cet agrément est accordé si la société présente des garanties solides : un capital minimum, une gouvernance qualifiée, une organisation technique et financière conforme aux normes de sécurité, et la capacité à protéger les fonds des clients en les déposant dans des comptes distincts auprès d’établissements agréés.

Ainsi, le wali de Bank Al-Maghrib peut prononcer le retrait lorsqu’un établissement ne respecte plus les conditions qui ont permis son agrément, lorsque sa situation financière est compromise au point de menacer les clients, ou lorsqu’il commet des irrégularités graves dans la gestion de son activité.

La procédure prévoit d’abord une phase d’alerte où Bank Al-Maghrib demande à la société un plan de redressement pour corriger sa situation.

Si ce plan échoue ou si les explications ne convainquent pas, l’affaire est transmise à la commission disciplinaire, qui entend la société et formule un avis.

Ce n’est qu’après cet avis que le gouverneur de la Banque centrale peut décider du retrait d’agrément, pour protéger le public et la stabilité du système financier.

Quant aux contrats entre la société et ses mandataires, la loi ne les encadre pas dans le détail, par exemple sur les délais de reversement qui relèvent du contrat privé entre les parties. En revanche, elle impose à l’établissement principal, détenteur de l’agrément, la pleine responsabilité de toutes les opérations effectuées sous son nom.

Ainsi, si la société rencontre des difficultés financières ou opérationnelles, les mandataires ne peuvent pas être tenus responsables vis-à-vis de Bank Al-Maghrib ou des clients.