Alors que la rue marocaine est en ébullition depuis plusieurs jours, les partis politiques et les membres du gouvernement ont multiplié les déclarations pour tenter de cadrer et de répondre au mouvement de contestation.
Réuni ce mercredi 1ᵉʳ octobre sous la présidence de son secrétaire général, Nizar Baraka, le comité exécutif du Parti de l’Istiqlal a dans une déclaration assuré avoir analysé les « développements politiques » liés aux manifestations de jeunes qui ont secoué le pays.
Le parti de l’Istiqlal a considéré que les revendications portées par les jeunes, notamment celles relatives à l’amélioration des services de santé et aux droits sociaux, sont « légitimes« . Plus encore, il souligne que ces demandes « rejoignent totalement les grands chantiers de réforme » actuellement menés par le gouvernement.
Tout en partageant la conviction des jeunes sur la justesse de leurs demandes, l’Istiqlal en profite pour exhorter l’exécutif à « accélérer le rythme de mise en œuvre de ces réformes ». Le parti appelle à une « résolution immédiate des défaillances de la gouvernance territoriale » dans le secteur de la santé publique, à l’amélioration des structures d’accueil et à l’augmentation de l’efficacité des services.
Dans ce cadre, il insiste spécifiquement dans sa déclaration sur la nécessité de « promouvoir l’hôpital public, d’améliorer la qualité de ses services et de lui donner la priorité » dans le système de santé national, en le dotant de tous les moyens humains et techniques nécessaires.
Condamnation « ferme » de la violence et des « dérives dangereuses »
Le parti n’a pas omis d’exprimer sa « condamnation ferme des dérives dangereuses » qui ont accompagné les manifestations. Sont visés les « actes de violence, de vandalisme, les agressions contre les biens publics et privés, ainsi que les attaques subies par les forces de l’ordre ». Pour l’Istiqlal, ces agissements « menacent la sécurité, l’ordre public et la stabilité sociale » et sont en contradiction avec les valeurs démocratiques qui reposent sur le dialogue et la responsabilité.
S’adressant directement à la jeunesse, le parti l’invite à « s’engager positivement dans un dialogue responsable et sérieux » au sein des institutions et des médias publics. L’objectif, selon l’Istiqlal, est de trouver des « solutions pratiques et opérationnelles » ayant un impact rapide sur les services de santé.
Pour ce faire, l’Istiqlal appelle à « ouvrir les chaînes médiatiques publiques pour accueillir les différents courants d’opinion » et à lancer un grand débat national sur les questions politiques, économiques et sociales, afin de « mettre fin à la situation de blocage » face aux expressions de la société. Le parti se dit prêt à contribuer à ce dialogue via ses propres organisations, notamment sa jeunesse et ses associations professionnelles, pour formuler des propositions concrètes.
Enfin, le parti de l’Istiqlal souligne l’importance pour les autorités publiques de « continuer à garantir les droits et libertés, y compris le droit de manifester pacifiquement », tout en assurant le maintien de l’ordre public et la sécurité des personnes et des biens, dans le respect de la loi.
Le PAM dénonce la violence et met en garde contre la « récupération politique »
Le Parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM), membre de la coalition gouvernementale, a tenu à son tour une réunion de son bureau politique ce mercredi 1ᵉʳ octobre.
Dans un communiqué émis à l’issue de la réunion, le PAM exprime son soutien sans faille aux forces de l’ordre, saluant leur « dévouement » et leurs « sacrifices pour préserver la sécurité et la stabilité du pays ».
Dans le même temps, le parti a « fermement condamné les actes de violence et de vandalisme » qui ont accompagné certaines manifestations, jugeant que ces comportements « portent atteinte à l’essence des revendications populaires légitimes ».
Mise en garde contre « l’instrumentalisation politicienne »
Le PAM a ensuite adressé une critique virulente à peine voilée à l’opposition, mettant en garde contre « les tentatives d’instrumentalisation politique étroite » de ces mouvements sociaux. Le parti a affirmé que l’exploitation « politicienne » des revendications des jeunes ne sert pas l’intérêt général et « vide les manifestations de leur véritable contenu ».
Tout en reconnaissant que les revendications des jeunes rejoignent des positions que le PAM a lui-même défendues par le passé, notamment sur les « déséquilibres qui durent depuis des décennies », le parti a tenu à défendre le bilan de l’exécutif actuel.
La déclaration officielle souligne que le gouvernement a déployé des « efforts importants » pour réformer les secteurs de la santé et de l’éducation. Pour étayer son propos, le parti cite un chiffre marquant : l’augmentation de 68% du budget du secteur de la santé, un développement qualifié d' »exceptionnel » et dont les résultats, selon le parti, se feront sentir à moyen et long terme.
Le PAM conclut en affirmant que le Maroc, grâce à ses institutions solides, est « capable d’écouter le pouls de la rue et de transformer les défis en opportunités ».
« Leurs revendications sont légitimes. Nous n’avons pas réussi à 100% » (Mehdi Bensaid)
Dans une première sortie médiatique en réponse aux manifestations de la jeunesse, le ministre de la Jeunesse, de la culture et de la communication, Mehdi Bensaid, a pour sa part reconnu les échecs de l’action politique tout en appelant les jeunes à s’engager au sein des institutions pour provoquer le changement. Il a également admis l’existence d’un « réel problème de communication » du gouvernement.
« Si nous avions vraiment réussi, nous n’entendrions pas aujourd’hui ces voix dans la rue et sur les réseaux sociaux, et cette colère n’aurait pas persisté. Nous n’avons pas réussi à 100%, la preuve est que les jeunes crient encore dans les rues ».
Qualifiant les manifestations de preuve de « vitalité et de maturité démocratique », M. Bensaid a tendu la main aux contestataires : « Votre protestation est légitime, mais nous la voulons organisée pour pouvoir échanger avec vous. Nous ne sommes pas parfaits, nous avons commis des erreurs et nous en commettrons encore. L’important est de les corriger. Si le peuple veut nous sanctionner en ne votant pas pour nous demain, nous sommes prêts ».
La crise de la santé, un « problème ancien et enraciné »
Pour illustrer les défis structurels du pays, Mehdi Bensaid a longuement détaillé la crise du secteur de la santé, l’une des principales revendications des manifestants. « Les Marocains souffrent dans le secteur de la santé, mais je ne crois pas que le gouvernement en soit la cause directe. Les problèmes sont anciens, enracinés depuis les années 70, 80 et 90 », a-t-il expliqué.
Il a souligné l’ampleur du défi en affirmant que le pays a un déficit de « 30.000 médecins supplémentaires, un chiffre impossible à combler à court terme. Pouvons-nous atteindre ce chiffre du jour au lendemain ? Absolument pas. Je ne mentirai jamais aux Marocains en disant que nous résoudrons la crise demain », a-t-il insisté.
Interrogé sur les défaillances de la communication gouvernementale, le ministre a été direct : « En partie, nous sommes d’accord sur ce sujet, et nous l’avons soulevé à plusieurs reprises ». Il a reconnu que malgré les réalisations, « le message ne passe pas » et que le « sentiment » d’une action concrète n’atteint pas toujours les citoyens. Il a expliqué que son parti, en réponse à l’inefficacité d’un communiqué « traditionnel », a mobilisé sa jeunesse pour communiquer « avec le langage des jeunes ».
Le défi démocratique lancé à la jeunesse : « Intégrez les institutions pour les changer »
Reconnaissant la « défiance envers les partis et les élections » chez de nombreux jeunes, il les a placés face à un choix fondamental.
« Devant nous, il y a deux options », a-t-il déclaré. « Soit nous rejetons totalement les partis et les élections, et dans ce cas, il faut proposer un modèle alternatif. Soit nous les acceptons comme des entités humaines, une famille où l’on trouve le bon et le mauvais, le compétent et le faible, l’honnête et le corrompu ».
« Nous avons choisi d’entrer dans le jeu politique pour essayer de changer les choses de l’intérieur. Tout changement dans un concept démocratique passe par les institutions », a-t-il conclu.
Nabil Benabdallah « Le message est passé, mais la violence est une impasse »
Dans une vidéo adressée aux jeunes générations, le secrétaire général duparti du progrès et du socialisme (PPS), Nabil Benabdallah, a de son coté exprimé sa « solidarité absolue » avec les revendications légitimes du mouvement GenZ212, tout en condamnant fermement les actes de violence et en appelant à l’arrêt des manifestations pour privilégier le dialogue.
« Ce que vous avez souligné, ce sont des revendications effectivement légitimes », a-t-il déclaré, énumérant les maux dénoncés : la dégradation des services de santé et d’éducation publics, les inégalités territoriales, ou encore les « méthodes de gouvernance corrompues ».
Il a affirmé que son parti partage ces préoccupations et les a soulevées « au cours des quatre dernières années face à ce gouvernement », reconnaissant au passage, avec « humilité », que les gouvernements précédents, y compris ceux auxquels le PPS a participé, « n’ont pas accompli leur devoir comme il se doit ».
Condamnation ferme de la violence
Le ton du discours de Benabdellah a radicalement changé pour aborder les débordements récents. « Les expressions de protestation se sont poursuivies, et dans certaines villes, de la part de certains manifestants, il y a eu des méthodes violentes, qui, en réalité, ne peuvent être acceptées », a-t-il fermement déclaré.
Pour le leader du PPS, la « violence exercée contre les forces de l’ordre ou contre les biens publics » est une ligne rouge à ne pas franchir. Il a averti que ces méthodes « ne servent pas les revendications légitimes, ne servent pas la jeunesse, et ne servent pas la concrétisation des réformes ». Le parti, a-t-il insisté, rejette ces actes car il croit fermement que « le changement doit se faire par des méthodes démocratiques, pacifiques et saines ».
« Le message est passé » : un appel à cesser les manifestations
Le cœur de son message a été un appel direct à la fin des manifestations. « Le message est passé », a-t-il répété à plusieurs reprises, avant d’ajouter : « Il est plus judicieux d’éviter aujourd’hui ( mercredi 2 octobre) la poursuite de ces manifestations sous leurs formes violentes, car c’est dangereux et cela peut mener à des réactions imprévisibles ».
Tout en saluant la « vitalité » et le « style sophistiqué » des jeunes manifestants, qui représentent une « espérance » pour le pays, il les a exhortés à ne pas « gâcher » ce potentiel par la violence. Il a ainsi plaidé pour l’ouverture d’un « dialogue » et la création de « nombreux espaces de débat public » pour permettre aux jeunes d’exprimer leurs idées de manière constructive.
En conclusion, Nabil Benabdallah a invité la jeunesse à ne pas boycotter la « chose politique » mais plutôt à s’y engager pour porter ses revendications, tout en réaffirmant l’engagement de son parti à continuer de défendre la justice sociale et la démocratie. Son message final a été sans équivoque : « S’il vous plaît, la violence, non, car elle mène à des résultats contre-productifs ».