Pour le politologue Mohamed Tozy, au-delà des contestations relatives à la santé et l’éducation, plusieurs phénomènes politiques, en toile de fond, ont exacerbé le malaise de ces jeunes.

Il appelle à l’ouverture d’une discussion sérieuse qui ferait revivre la parole et le débat politique et poserait la question des grands choix de politiques publiques. Des personnalités crédibles issues du champ politique ou de la société civile qui ont préféré  quitter la scène à un moment de leur parcours seraient à même d’animer ces débats avec cette jeunesse exigeante et prometteuse.

Contacté par Médias24, Mohammed Tozy nous livre, dans un échange, sa lecture du mouvement de protestation des jeunes de GenZ212 en cours dans différentes villes du Royaume. Il appelle à engager la discussion avec ces jeunes et à gérer ces manifestations d’une façon à éviter les bavures.

« Il faut discuter avec eux, c’est tout. Aucun gouvernement au monde ne peut donner des solutions immédiates à de telles revendications. Il n’y a pas de réponse connue à ce genre de mouvement. Il va falloir innover et gérer de façon à ce que ça ne dégénère pas et ouvrir un débat public », estime-t-il.

Il donne l’exemple de l’expérience de la Commission spéciale pour le modèle de développement dont il était membre. « Je me rappelle que pour le nouveau modèle de développement, on avait engagé une large campagne de consultation en présentiel à travers plus d’une vingtaine de séances d’écoute dans les différentes régions du Royaume, ou à distance à travers des plateformes électroniques ». Ce sont d’ailleurs les mêmes revendications qui en sont ressorties, rappelle-t-il : services publics de qualité, dignité, reconnaissance et libertés publiques et État de droit.

Le gouvernement et les partis sont en mauvaise posture

Mais qui pour mener ces discussions ? Pour lui, même si une partie du gouvernement a investi les réseaux sociaux, la position dans laquelle il se trouve actuellement le rend très peu crédible à l’égard de ces jeunes et de l’opinion publique. « Il faut que ce soient des personnalités populaires et qui inspirent la confiance ».

Au-delà du gouvernement, c’est toute la scène politique qui est en mauvaise posture. Les partis notamment sont accusés de ne plus arriver à jouer leur rôle d’intermédiaire entre la société et l’Etat. A cette question, Mohammed Tozy répond que « la crise des partis est mondiale. On ne peut pas dire que seuls les partis marocains ont failli ».

La cause d’après lui, c’est un réel décalage par rapport aux nouveaux espaces digitaux qu’occupent les jeunes et que les élites ont du mal à appréhender. « Regarde par exemple, quand un chercheur rédige un papier sérieux, il est très peu lu, au même moment où des influenceurs font des centaines de millions de vues. Il n’y a qu’une minorité qui ont su créer leurs espaces médiatiques sur le web ».

« Autant le 20 février a été très vite coopté par des forces politiques instituées comme la Fédération de la gauche et Al Adl wal Ihssan, autant aujourd’hui ils n’arrivent pas encore à y accéder. Il y a eu des tentatives de certains politiques, mais sans succès. C’est en ce moment qu’on se rend compte de l’importance d’une société civile indépendante et dynamique qui a été marginalisée, voire réprimée depuis 2013 quand le gouvernement issu des élections post-constitution a innové en créant un ministère de la société civile qui a en quelque sorte préparé son ostracisation, alléguant les risques d’influence étrangère », ajoute-t-il.

Le grand risque est de sombrer dans la violence si les effectifs policiers sont insuffisants

« La grande crainte, c’est qu’il y ait des dérives et des bavures, que ce soit de la part de la police ou des manifestants », alerte le politologue. « Le taux d’encadrement, c’est-à-dire le ratio du nombre de policiers mobilisables pour protéger et encadrer les manifestations par rapport au nombre de manifestants est déséquilibré, notamment avec la démultiplication des lieux de manifestations », signale-t-il, ajoutant que « ce ratio est inférieur aux normes internationales, il est plus faible au Maroc que dans beaucoup de pays dans le monde, y compris la France. Le Maroc est loin d’être un État policier ».

Quoi qu’on dise, le Maroc est loin d’être un État policier

Mais pour l’universitaire marocain, la réaction officielle de ces jeunes de GenZ212 qui insistent sur le refus de toute forme de violence est un facteur rassurant et une preuve de leur civisme et patriotisme. Ceci n’empêche pas qu’il y ait des débordements ou des bavures policières, puisqu’il y a toujours des casseurs qui vont se greffer à ce genre de manifestations ».

Il ajoute que, comme le montrent les déclarations du ministère de l’Intérieur, la police a finalement explicité sa doctrine de maintien de l’ordre. Elle reconnait d’une certaine façon la légitimité des revendications mais pas la légalité des manifestations. « Son approche est de maintenir l’ordre et d’éviter la casse », ajoutant que la vraie crainte est que la réaction du parquet ne soit pas adéquate, « parce que si tu fais le même traitement que pour le Rif, tu entraines le pays dans une spirale ».

Les revendications sur la santé et l’éducation cachent un malaise plus profond

À la question si la santé et l’éducation sont de vraies revendications ou un slogan superficiel, Mohamed Tozy répond : « Je pense que c’est beaucoup plus profond que cela. C’est lié à un sentiment de promesses non tenues, qui a commencé avec la mise en place de la réforme de la protection sociale et dans une moindre mesure de la grande réforme de l’éducation (feuille de route, dialogues avec les enseignants) et qui a pris de l’ampleur durant les dernières années. Ce sentiment est que l’État a mis beaucoup de moyens, mais en même temps il a servi la soupe beaucoup plus au privé ».

Il y a ce sentiment que l’Etat a mis beaucoup de moyens, mais en même temps il a servi la soupe beaucoup plus au privé

Il estime que le déploiement du dispositif de la santé, à travers l’élargissement de l’assiette solvable de la protection sociale, est parti beaucoup plus dans le sens du secteur privé qu’il ne l’a été pour le public. Le retard pris dans le déploiement des hôpitaux de proximité, les échecs de la réforme de la formation du personnel de santé n’ont fait qu’exacerber ce sentiment d’abandon, notamment dans les petits centres urbains et la centaine de villes moyennes dont la croissance a été spectaculaire entre le recensement de 2014 et 2024, sans que les équipements ne suivent.

La même chose est constatée indirectement dans l’éducation où les écoles privées profitent des ressources publiques en utilisant les enseignants de l’école publique. Sans que ce soit explicite dans les revendications des manifestations, il pense que c’est un élément qui est « en arrière-fond de ce malaise ».

Notre interlocuteur pense aussi que « sans en avoir la preuve explicite » que le conflit d’intérêts et le mélange d’affairisme et de politique ont fini par exacerber le sentiment populaire et envoyer des signaux négatifs aux jeunes, notamment lors du « dernier remaniement ministériel ».

« Le contraste entre l’extrême efficacité de l’État pour répondre aux besoins des événements sportifs et sa totale inefficacité quand il s’agit des priorités populaires, interpelle les gens ».

Aujourd’hui, les manifestations montrent « une fixation sur la personne du chef du gouvernement » qui est selon l’analyse du politologue « dans une situation difficile ».

« Son bilan n’est pas mauvais, il y a des changements profonds en cours mais le public ne les perçoit pas. Parce que les disparités territoriales comme les inégalités sociales sont importantes. Ce qui domine aujourd’hui chez le public l’image des deux Maroc, ce que les jeunes appellent Almaghrib et Morocco, deux mondes qui cohabitent : la misère et l’opulence, l’efficacité et l’inefficacité ».

Enfin, un facteur qui n’est pas des moindres réside dans la forte mobilisation de l’État pour l’exécution des projets relatifs aux événements sportifs. Cela a laissé des incompréhensions et exacerbé le sentiment de dissonance du politique par rapport aux priorités de ces jeunes.

« C’est le contraste de l’extrême efficacité de l’État pour répondre aux besoins de la Coupe d’Afrique et de la Coupe du monde et sa totale inefficacité quand il s’agit des priorités de ces populations. C’est clair et cela interpelle les gens. La mise en scène de l’inauguration du stade de Rabat réalisé en quatorze mois par une expertise nationale génère autant de fierté que de perplexité et pose la question des lieux du pouvoir et du leadership », explique-t-il.