L’acquisition annoncée d’une douzaine de chasseurs russes de 5e génération, les Su-57, par l’Algérie, est une tentative de « rattraper un retard technologique énorme« , analyse notre consultant militaire, Abdelhamid Harifi. Il établit un constat clair : depuis l’acquisition des F-16, « le Maroc a marqué un saut technologique très important » par rapport à son voisin.

Un retard algérien concret et documenté

Pour étayer son propos, Abdelhamid Harifi rappelle des faits précis. « Jusqu’à 2020-2022, l’aviation algérienne n’utilisait pas, par exemple, de pods de désignation laser pour ses bombes ou ses missiles anti-sol, et ne disposait pas de technologie AESA pour les radars de ses Su-30 ou MiG-29 ». Il ajoute que même lors de leurs manœuvres, les forces algériennes continuaient d’employer des « techniques archaïques » pour le ciblage terrestre.

À l’inverse, il souligne que « le Maroc avait dépassé ce stade avant même l’acquisition des F-16 », grâce à la modernisation de sa flotte de F-5 (avec les pods Lightning II) et de Mirage F1 (avec les pods Damoclès). L’arrivée des F-16 n’a fait qu’accentuer cet avantage.

Face à ce constat, et avec la perspective de l’arrivée des F-16 Viper au Maroc entre 2026 et 2029, « l’Algérie a bien compris qu’elle était technologiquement dépassée », ce qui l’a poussée à chercher un « compromis technologique » avec l’achat de MiG-29M2, puis désormais avec les Su-57.

Le Su-57 : une acquisition en trompe-l’œil ?

Notre consultant nuance cependant la portée de cette acquisition. Il rappelle que le Su-57 est un avion dont « le projet en Russie même n’est pas bouclé », qu’il n’est pas encore en « production de masse » et que sa technologie n’est « pas validée à 100% ». Proposé à l’export en « version downgraded« , son objectif principal serait de « trouver des fonds pour continuer à financer la recherche et développement » en Russie. « Même sa furtivité reste quelque chose de très relatif ».

Parallèlement, il analyse l’acquisition des bombardiers Su-34 par l’Algérie, un avion dont la Russie a « longtemps refusé la vente » et dont le « rendement sur le théâtre ukrainien est très limité ». Pour lui, cela confirme l’urgence pour Moscou de trouver des financements. L’Algérie, de son côté, a besoin de remplacer ses Su-24 vieillissants, « dont certains datent des années 1970 ». Malgré ces achats, Abdelhamid Harifi est formel : « L’Algérie sent qu’elle est en sous-capacité par rapport à ce que le Maroc prépare ».

Quelle riposte pour le Maroc ? Trois scénarios à l’étude

Face à cette situation, « le Maroc doit riposter », estime notre consultant, qui détaille trois options.

– L’option F-35 : une « fausse bonne idée » ?

La première option, une riposte miroir avec un avion de 5e génération comme le F-35, est pour lui une fausse bonne idée. Il argumente : « Le F-35 a des capacités opérationnelles inférieures à nos F-16 en termes d’emport et de combat, car on a sacrifié la quantité d’armement pour garder l’aspect furtif ». De plus, c’est un « gouffre financier en termes de maintien en condition opérationnelle ». Son hyper-connectivité pose des « questions de souveraineté », car « il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde, à part Israël et, en moindre mesure, le Royaume-Uni, qui sont complètement autonomes sur son utilisation ». Enfin, le coût final est incertain, ce qui rend les négociations « dures » pour un pays aux « capacités budgétaires trop limitées » comme le Maroc.

– L’option « supériorité aérienne » : une dissuasion puissante mais coûteuse

La deuxième forme de riposte serait d’acquérir une douzaine d’avions de supériorité aérienne (F-15, F-18 ou Rafale). Ces appareils sont multi-missions (combat aérien, anti-terrestre, reconnaissance, anti-maritime) et permettent de « maintenir un équilibre en termes de souveraineté » en ne dépendant pas d’un seul fournisseur. Abdelhamid Harifi souligne que « même l’armée américaine commande de nouveaux F-15EX », car « le gouffre F-35 n’est plus tenable même pour eux ». Le principal obstacle reste le « débat sur les capacités à maintenir ces avions en condition opérationnelle ».

– L’option « multiplicateurs de force » : la « plus intelligente »

« C’est la meilleure riposte », déclare Abdelhamid Harifi. Il s’agit d’investir dans des avions de guet aérien (AWACS), de véritables « multiplicateurs de force ». Il illustre son propos par le duel indo-pakistanais, où le Pakistan, grâce à ses AWACS, a pu guider ses chasseurs (qui volaient « radar éteint ») pour abattre des avions indiens sans subir de pertes.

« L’avion AWACS transmet les coordonnées à l’avion de chasse ; le pilote les charge dans le missile, procède au lancement puis se retire. L’AWACS prend alors en charge la conduite du tir en guidant le missile vers la cible. Le missile reste en mode « veille » (tête de recherche inactive) pendant la phase de croisière et n’active son détecteur qu’en phase terminale, ce qui réduit fortement les possibilités de manœuvre ou d’évasion de la cible ».

« Un AWACS peut détecter un chasseur à 400 km« , explique Abdelhamid Harifi, offrant un avantage tactique décisif. Cette option est « budgétairement beaucoup plus logique et atteignable », permettant d’obtenir « plus de poids et de puissance » pour la flotte actuelle sans les investissements massifs en RH et infrastructures des autres options.

Une vision globale : ne pas négliger la défense aérienne et les hélicoptères

La riposte ne s’arrête pas là. Abdelhamid Harifi insiste sur la nécessité d’un « investissement continu dans la défense aérienne », notamment avec l’achat de systèmes Patriot, « très efficaces même contre des missiles furtifs », et le renforcement des batteries Barak-MX.

Il tire également la sonnette d’alarme sur la flotte d’hélicoptères, « le nerf du transport » pour les forces spéciales et les opérations de sauvetage. « Jusqu’à la fin des années 1980, les FRA disposaient de 80 à 100 hélicoptères. Aujourd’hui, toute la flotte ne représente même pas 25% de ce chiffre, ce qui est alarmant », prévient-il.

Il conclut en rappelant que le Maroc, « un pays en cours de développement qui a lancé des chantiers très importants », a « beaucoup plus à perdre » qu’un autre. La protection de ses acquis passe donc par « une bonne dissuasion », qui donne de la « crédibilité à la parole diplomatique ».