L’évolution de la scène partisane a toujours été étroitement liée aux différents mouvements de protestation qui ont jalonné l’histoire du Maroc. Les manifestations des jeunes GenZ212 en cours ne sont pas en reste, puisqu’elles déclenchent indéniablement une nouvelle dynamique politique. Mais, en même temps, elles soulèvent la question de l’offre politique et de l’accès des jeunes aux partis.
Il existe actuellement 33 partis politiques autorisés au Maroc (infographie ci-dessous). Ils sont le plus souvent le fruit de scissions, de fusions ou de résurrections et parfois de tous ces cas simultanément. Ainsi, ils ne représentent qu’une fraction des partis créés tout au long de l’histoire du dernier siècle et qui se comptent au nombre de 72.
La libéralisation politique qui a suivi l’avènement du Roi Mohammed VI au Trône en 1999 a fait des années 2000 une décennie exceptionnelle, puisqu’elle a connu la création de 29 partis, dont seulement 15 existent encore aujourd’hui.
Mais ce phénomène était en quelque sorte contre-productif puisqu’il avait donné le sentiment d’un paysage politique balkanisé où l’électeur se perd entre la multitude des dénominations et des symboles, alors que dans le fond, les idées et les slogans se ressemblent. Aujourd’hui, beaucoup de ces partis restent d’ailleurs inconnus du grand public.
Les big 8 dominent la scène depuis 2011
Cette balkanisation n’avait pas servi les petits partis non plus. Ainsi, beaucoup d’entre eux n’arrivaient pas à dépasser un à deux sièges au parlement et beaucoup n’ont jamais pu y accéder. Cela s’est encore plus confirmé avec le nouveau mode de scrutin adopté en 2011 qui avait justement pour objectif d’éviter cette balkanisation.
Depuis 2002, seules 7 formations politiques ont réussi à chaque rendez-vous électoral à placer plus de 10 députés dans l’hémicycle. Il s’agit du MP, PI, PJD, PPS, RNI, UC et USFP.
Ils ont été rejoints par le PAM dès 2011, pour constituer ce qu’on peut appeler les big 8 des partis marocains. La dynamique actuelle peut-elle changer la donne ? Tout reste possible à condition de garantir un important taux de participation lors des prochaines élections.

Coquilles vides, accaparées par un dirigeant
Quant aux petits partis, une simple recherche en ligne suffit à mesurer leur faiblesse : la plupart n’ont pas de site officiel et, lorsqu’il existe, il n’est pas mis à jour.
Quant à l’animation de leurs pages sur les réseaux sociaux, elle ne peut que rebuter la jeunesse biberonnée au digital qui manifeste aujourd’hui dans les rues.
En réalité, près de la moitié des partis autorisés recensés plus haut ne sont que des coquilles vides. Ils sont très peu actifs et publient rarement des positions sur ce qui se passe dans la vie politique marocaine.
De plus, la plupart d’entre eux sont dirigés par la même personne pendant plusieurs années, souvent le fondateur qui considère le parti comme sa propriété.
Mais l’éternisation des leaders à la tête des partis n’est pas un phénomène exclusif aux petits partis. Beaucoup de grandes formations politiques et des partis considérés comme historiques connaissent le même sort.
L’exemple le plus récent est celui de Driss Lachguar qui manœuvre pour rempiler pour un quatrième mandat consécutif à la tête de l’USFP. Inutile d’expliquer que ce genre de comportement est un repoussoir pour les jeunes.
Avec cette jeunesse en ébullition, rajeunir le leadership politique au Maroc ne peut que contribuer à redonner de l’espoir. C’est d’ailleurs une tendance mondiale. Si on ne regarde que nos voisins du nord de la Méditerranée, on trouvera que la France, l’Italie et l’Espagne sont dirigées par des leaders qui ont accédé à leurs fonctions respectivement à l’âge de 39, 45 et 46 ans. Au Maroc, parmi les dirigeants des Big 8, seuls Fatima-Zahra Mansouri (49) et Mohammed Ouzzine (56) ont moins 60 ans.
Face à des revendications en premier lieu d’ordre social, doit-on s’attendre à un rebond de la gauche radicale ?
En Italie, les rassemblements de protestation initiés par l’humoriste Beppe Grillo ont donné naissance deux ans après au Mouvement 5 stars. En Espagne, le mouvement des Indignés en 2011 contre les plans d’austérité avait abouti à la naissance du parti de Podemos en 2014. En Grèce aussi, les plans d’austérité de 2010-2012 avaient conduit à de grandes manifestations portant la nouvelle alliance Syriza au pouvoir, menée par Alexis Tsipras.
Les exemples, il en existe beaucoup des quatre coins du monde, mais le point en commun entre eux, surtout quand il s’agit de protester contre la corruption et la détérioration des services sociaux, c’est qu’ils conduisent à l’essor de la gauche radicale.
Dès le déclenchement du mouvement de protestation de GenZ212, plusieurs figures d’extrême gauche ont sauté sur l’occasion pour s’afficher dans la rue avec les manifestants.
Pour que les jeunes investissent les partis et traduisent la dynamique en une nouvelle offre politique
La création d’un nouveau parti n’est pas la seule voie possible. Se faire coopter par un parti déjà existant est une solution plus pratique. L’exemple du PJD est là pour en attester.
Trouvant des difficultés à créer leur propre parti, les militants issus du Mouvement Unité et Réforme (MUR) avaient opté pour rejoindre le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC), le parti de feu Abdelkrim El Khatib, avant d’en changer le nom en 1998 pour devenir le Parti de la justice et du développement.
Rappelons que sur la liste des 33 partis cités plus haut, il existe des formations politiques aussi emblématiques et historiques que l’Union nationale des forces populaires (UNFP) ou le parti de la Choura et de l’Istiqlal. Le premier est inactif, même si officiellement il boycotte les élections, alors que le deuxième n’est plus que l’ombre de lui-même depuis fort longtemps.
Mais aux jeunes et aux compétences, les vieux partis préfèrent les notables qui, dans la réalité des élections au Maroc, sont considérés comme la solution de facilité pour gagner les élections, en usant de moyens légaux et illégaux pour mener la campagne électorale.
Le revers de la médaille est la corruption dans le domaine politique. Preuve en est que plus de 500 élus se retrouvent poursuivis en justice, dont au moins 47 députés.
Un positionnement idéologique vague et une production intellectuelle très faible
La plupart de ces partis n’ont pas un positionnement idéologique ou politique explicite, ce qui les rend difficilement identifiables aux yeux des électeurs. La raison vient souvent d’une crainte de rater des voix pour des raisons idéologiques, donc on préfère rester sur des slogans et des promesses généralistes qui devraient plaire à tous. Or, en politique comme en marketing, l’option généraliste se révèle le plus souvent trop peu persuasive pour chaque segment d’électeurs.
Nous constatons que beaucoup de partis qui sont concrètement de droite ne l’assument pas, préférant se réclamer du centre. Même quand ils utilisent le mot libéralisme, ils le font suivre de « social », comme pour l’atténuer.
C’est peut-être une preuve de la difficulté de légitimer des politiques purement libérales dans un pays caractérisé par de fortes disparitions sociales.
Au-delà de l’identité politique, les partis marocains manquent cruellement de production d’idées et de solutions nouvelles.
Le Roi avait appelé lors de son discours d’ouverture de l’année législative de 2018 à « une augmentation du soutien public accordé aux partis, en veillant à ce qu’ils en allouent une fraction aux compétences qu’ils mobilisent pour des missions de réflexion, d’analyse et d’innovation ».
Cela s’est traduit par la création d’instituts ou fondations affiliés aux partis, et à l’augmentation d’études produites par celles-ci. Sauf que dans la pratique, très peu d’idées novatrices ont été apportées. Pire, ces budgets alloués aux études ont créé de nouvelles polémiques autour de leur utilisation avec des accusations de népotisme dans les partis. Le résultat est que le débat politique reste creux et peu qualitatif, les leaders politiques préférant à cela les punchlines et les discours provocateurs censés attirer davantage l’attention du public.
Créer une communauté dans le digital avant de se lancer dans l’action partisane ?
Il fut un temps où on créait une association qui porte les idées, les développe et recrute les membres, avant de passer à l’étape de la création de parti.
C’est l’expérience de plusieurs partis dans l’histoire du Maroc, dont l’exemple le plus récent et le plus connu est celui du PAM qui, avec tous les moyens qui étaient les siens, a dû passer par la case du Mouvement pour tous les démocrates.
Sans l’avouer directement, le mouvement Maan s’était créé dans cette logique, mené par Zakaria Garti et d’autres jeunes issus de l’Initiative Tariq Ibn Ziad.
Quelques mois avant, Rachid Achachi avait lancé Ribat Al Hikma, un mouvement qui était censé réunir les nouvelles tendances de nationalisme. Aujourd’hui les deux associations sont peu actives, tandis que les deux fondateurs sont arrivés à mobiliser autour de leurs idées et de leurs personnes bien plus à travers le digital et les podcasts.
C’est la nouvelle donne que relève Mohamed Tozy dans notre récent entretien avec lui. Le pouvoir des réseaux sociaux et du monde du digital fait que ceux qui arrivent à y construire une communauté ont plus de pouvoir d’être influents dans le monde des idées et de la politique. Si Achachi a vu le moment opportun pour se lancer dans l’aventure politique, Zakarya Garti n’a pas encore donné d’indices à ce sujet, tandis que l’idée séduit de plus en plus de podcasters.
En tout cas, le paysage politique marocain a grandement besoin d’un renouveau et d’un rajeunissement de son leadership. Rappelons que même si les jeunes de Genz212 semblent conquis par les idées de gauche, le mouvement reste hétéroclite, comprenant une part non négligeable de nationalistes, qu’on appelle plus communément les Moorish.
Créer un nouveau parti peut être un parcours long et semé d’embûches
Abdelhakim Karman œuvre depuis près de deux ans à créer un nouveau parti : l’Alternative sociale et démocratique. Nommé en tant que coordinateur de l’instance nationale constitutive, il s’apprête à soumettre le dossier juridique de constitution du parti.
Sollicité par Médias24, il témoigne de la difficulté de ce parcours du combattant. La création des partis au Maroc est régie par la loi 29-11 qui exige « au moins 300 membres fondateurs représentant au minimum la moitié des régions du Royaume, ce qui implique une couverture nationale difficile à atteindre pour une formation émergente ». L’obligation de déclarer leurs noms, professions, adresses et numéros de carte d’identité est d’après lui un processus lourd et contraignant.
Le dossier à soumettre doit contenir toute la paperasse exigée. Le ministère dispose d’un délai de 60 jours pour examiner la conformité du dossier. Concrètement, cette phase est souvent longue et compliquée. Le refus peut être motivé par des raisons administratives, formelles ou politiques.
« Le parti ne peut être fondé sur une base religieuse, linguistique, ethnique, régionale ou contraire à l’unité nationale. Cette exigence, bien que légitime, laisse une marge d’interprétation très large à l’administration pour juger du caractère “conforme” ou non du projet », estime Abdelhakim Karman.
« L’autorité administrative dispose d’un pouvoir d’appréciation considérable dans l’octroi ou le refus du récépissé définitif. Le processus de reconnaissance peut être retardé, suspendu ou refusé sans véritable voie de recours rapide », ajoute-t-il.
D’après lui, pour faire face à la saturation apparente du paysage politique marocain, « la loi n°29-11 vise implicitement à rationaliser le champ politique, décourageant la multiplication des petites formations ». D’autant plus que les nouveaux partis ne bénéficient pas immédiatement des subventions publiques, « il faut d’abord participer à des élections et obtenir un seuil minimal de voix ».
Enfin, Abdelhakim Karman se montre confiant dans la capacité du projet politique qu’il mène à s’ancrer dans la vie politique au Maroc : « Notre parti, l’ASD, est un projet inédit sous plusieurs aspects : une offre politique novatrice, le premier parti numérique, une originalité organisationnelle, et le premier parti social-démocrate royaliste, typiquement marocain ». Nous avons réussi cette mission au cours des deux années écoulées, à travers un travail ardu sur tous tes plans, et cela a fait que notre nouveau parti est bien visible voire même apprécié et attractif aux yeux des citoyens de tout bord, à travers le territoire Marocain et ses échos ont eu bonne presse aux yeux des marocains du monde ».

