Un débat revient souvent, et il n’est pas nouveau, c’est celui qui oppose l’investissement dans les infrastructures aux secteurs sociaux.
Le postulat de départ est que l’État dispose d’un budget qu’il dirige vers des projets d’infrastructure très coûteux, alors qu’il pourrait privilégier la santé et l’éducation, qui sont des priorités populaires ayant un impact direct sur le niveau de vie de la population.
Ainsi, les défenseurs de ce postulat laissent entendre qu’abandonner les grands chantiers orienterait les investissements vers les secteurs sociaux et que cela en améliorerait l’offre et la qualité.
Il est vrai que la défaillance de secteurs comme la santé, l’éducation et la justice, freine le décollage économique du pays.
Mais est-ce que cela se confirme économiquement ?
En réalité, l’équation est loin d’être aussi simple. La plupart des investissements en infrastructures, qui suscitent aujourd’hui le débat, sont en réalité portés par des entreprises publiques. Ils reposent sur des business plans et ont leur propre circuit de financement, indépendemment du budget général de l’État.
De l’autre côté, les secteurs sociaux ont bien vu leur budget augmenter sans que cela ne se répercute sur la qualité des services, et ce, en raison d’un appareil administratif, légal et social, lourd et complexe à réformer. Les gouvernements de gauche comme de droite se sont succédé sans pouvoir inverser la tendance de la faillite des systèmes de la santé et de l’éducation. Le problème de ces secteurs relève plus de la gouvernance que du budget alloué.
Cette réalité replace le débat sur un terrain différent, qui ne se limite pas aux aspects financiers ou budgétaires, mais qui concerne également l’effort d’innovation et de gouvernance à mener dans ces secteurs sociaux. Sans que cela se fasse au détriment de la politique des chantiers, qui bénéficient maintenant d’une machine bien huilée qui apporte également de la valeur.
L’économie est un système complexe qui implique d’être efficace dans une multitude de domaines et de mener des réformes itératives, afin d’espérer déclencher une véritable émergence économique et un développement inclusif.
De l’innovation financière pour les investissements en infrastructures
Les stades coûtent zéro dirham au budget de l’État, apprend Médias24 de sources sûres. Pour les besoins de la Coupe d’Afrique des nations et de la Coupe du monde, c’est la Sonarges qui a contracté les financements nécessaires (une formule qui s’apparente au leasing), qu’elle remboursera annuellement.
Partout dans le monde, les nouveaux stades sont conçus à partir d’un business model destiné à multiplier les sources de revenus, pour en faire des projets viables, et même rentables. Le match d’inauguration du stade Moulay Abdallah a rapporté près de 20 millions de dirhams, une somme inégalée dans le football marocain. Cela a été rendu possible notamment grâce à une montée en gamme et à une offre de service plus qualitative et diversifiée.
La LGV Kénitra-Marrakech, par exemple, répond à un schéma relativement similaire. Si le projet a été accéléré par l’octroi de l’organisation du Mondial, il était programmé bien avant. Idem pour d’autres chantiers de la mobilité comme la réforme en profondeur du transport par bus dans les différentes régions du pays, etc.
La préparation au mondial incite également à accélérer les projets relatifs à la santé. Ainsi, l’offre en matière d’hôpitaux et d’accès qualitatif aux soins figure parmi les prérequis pour accueillir un événement aussi important.
Tous ces chantiers, y compris les stades, ont participé grandement aux 5,5% de croissance réalisés par le Maroc au deuxième trimestre de cette année.
Les grands chantiers d’infrastructure ont eu un effet de levier important, permettant de bâtir un socle économique considérable, même s’il y a encore beaucoup à faire en matière de développement.
Le développement de l’industrie automobile au Maroc n’aurait pas pu avoir lieu sans un investissement massif dans l’infrastructure logistique et portuaire. L’infrastructure est un préalable à tout développement industriel, qui lui est créateur d’emplois.
L’industrie automobile marocaine, malgré les défis qu’elle doit relever, est dans le top des secteurs exportateurs du Royaume avec plus de 150 milliards de dirhams et emploie plus de 220.000 personnes.
Un succès relatif ? Certainement. Mais, qu’aurait été le Maroc sans ces investissements et ces stratégies sectorielles ?
La gouvernance défaillante des secteurs sociaux constitue le réel blocage à leur réforme
Les défaillances dans les secteurs de la santé et de l’éducation, réelles et documentées, empêchent effectivement le Maroc d’aller de l’avant et déteignent sur la trajectoire de développement du pays.
Comme nous l’avons expliqué sur ces colonnes, le principal problème réside dans la gouvernance, pas nécessairement dans le manque de budget.
Entre 2019 et 2023, les investissements budgétés ont fortement augmenté. Mais les investissements réalisés n’ont pas suivi le même rythme, surtout dans le secteur de la santé, où le taux d’exécution tourne autour de 50%.
Cependant, il existe des exceptions à cette tendance. Alors que de nombreux chantiers accusent des retards ou rencontrent des obstacles dans leur exécution, deux projets, à titre d’exemple, sortent du lot à Rabat. Le CHU Ibn Sina et celui de la Fondation Mohammed VI des sciences de la santé. Le deuxième a été construit en 14 mois seulement. Son inauguration est imminente. Pour le CHU Ibn Sina, le rythme de réalisation est soutenu et a même été accéléré.
Ces deux exemples montrent qu’il est possible d’avoir la même efficacité dans les secteurs de la santé ou de l’éducation que celle enregistrée dans le secteur du football avec ses réussites. Qu’elles soient sur le plan purement sportif ou des infrastructures.
Les discours qui opposent les investissements dans les infrastructures sportives à ceux dans des secteurs vitaux comme la santé ou l’éducation traduisent souvent une logique de nivellement par le bas. L’enjeu n’est pas de ralentir les projets qui avancent… Ce ne sont pas les grands chantiers qu’il faut freiner, mais les écoles et les hôpitaux qu’il faut amener au même niveau d’efficacité. Les mêmes méthodes, la même rigueur et le même suivi devraient être appliqués pour corriger les dysfonctionnements là où ils existent.
Pour un développement systémique, ne pas désaligner capital humain et capital physique
Il n’y a pas de « recette miracle ». Les pays progressent par itérations : réformes macro, stratégies sectorielles, réglages opérationnels, puis boucles d’apprentissage. La cohérence d’ensemble compte autant que chaque mesure prise isolément. L’émergence est un processus, pas un événement ; l’important est la constance et la capacité d’ajustement.
Le concept d’émergence économique désigne le plus souvent un moment de bascule qui survient lorsque l’infrastructure, le capital humain et les institutions atteignent simultanément une masse critique. Les effets de seuil et les complémentarités institutionnelles produisent alors des rendements accrus. La dynamique n’est ni linéaire ni instantanée ; elle résulte d’accumulations patientes et de bonnes synchronisations.
En apportant des réformes d’ordre budgétaire et financier, Erdogan a fait entrer la Turquie dans une période de forte croissance. Mais, ce qui est moins connu, c’est que la Turquie bénéficiait déjà d’une base industrielle forte et d’une éducation de qualité, fruits de plusieurs décennies de réformes.
Le règne d’Angela Merkel sur l’Allemagne est connu pour être une longue période de prospérité. Mais, beaucoup d’économistes s’accordent à dire que ce sont les réformes douloureuses de son prédécesseur Gerhard Schröder qui lui ont valu son poste et qui sont à l’origine de cet essor économique.
C’est un paradoxe politique : les coûts des réformes sont immédiats et visibles, mais les bénéfices arrivent avec retard. Cette temporalité crée un biais contre la réforme, surtout quand l’impatience sociale est forte. La réponse rationnelle est la continuité dans l’effort, adossée à des résultats mesurés et communicables. Si une monarchie garantit les stratégies sur un temps long, les réformes douloureuses doivent être menées par les chefs de gouvernement, ce qu’ils n’assument souvent pas.
En outre, investir massivement dans l’éducation tout en négligeant la base productive peut créer des cohortes de diplômés sans débouchés. Le résultat est connu : frustration, sous-emploi, fuite des cerveaux. L’alignement entre compétences formées et tissu productif disponible n’est pas un « plus », c’est la condition même de l’inclusion par le travail.
À l’inverse, l’infrastructure sans compétences génère des opportunités mal saisies, de la dépendance technique et des chaînes de valeur faiblement internalisées. La leçon essentielle tient en une phrase : seul l’investissement simultané et équilibré dans le capital humain et le capital physique peut produire une croissance durable et socialement partagée.
Concrètement, l’agenda marocain est double : poursuivre les chantiers qui soutiennent les exportations et l’emploi, et hisser l’innovation et la gouvernance dans l’éducation et la santé au niveau d’exigence des grands projets. Seule cette combinaison évite la « trappe » de l’incohérence et est à même de mettre en mouvement l’ascenseur social.
