Le Maroc a traversé ces derniers jours une période de tension sociale, marquée par la mobilisation de jeunes qui réclament une amélioration des services publics.

Les projecteurs étaient notamment braqués sur le secteur de l’Éducation nationale. Beaucoup s’interrogent sur la lenteur des réformes et sur les résultats encore timides obtenus sur le terrain.

La réforme engagée dans un secteur comme l’Éducation nécessite du temps. Elle est lancée dans l’école marocaine, entre autres à travers les écoles pionnières et les collèges pionniers.

Mais avant d’arriver à ces cycles, un travail de fond s’opère en parallèle des années, porté par des équipes convaincues que la transformation du système éducatif passe d’abord par ses fondations, à savoir le préscolaire.

Cette réforme est portée par la Fondation marocaine du préscolaire (FMPS).

Plus de 25.5000 classes et de 380.000 élèves

La Fondation gère aujourd’hui près de 70% du préscolaire public à l’échelle nationale. L’arrivée de Noureddine Boutayeb, ancien ministre délégué auprès du ministre de l’Intérieur, à sa présidence en novembre 2021 a renforcé son action.

Le réseau de la Fondation a enregistré une expansion rapide qui compte désormais plus de 25.500 salles de classe réparties sur l’ensemble du Royaume. Chaque classe peut accueillir jusqu’à 25 élèves, avec une moyenne de 18 enfants par classe en 2024-2025. Le budget de fonctionnement annuel par classe est estimé à 65.000 DH, incluant la formation initiale et continue des enseignants.

Durant l’année scolaire 2024-2025, ce sont environ 382.000 enfants âgés de 4 à 6 ans qui étaient accueillis dans ces classes, répartis sur les douze régions du Royaume. Parmi eux, 40% âgés de 4 ans sont en moyenne section et 60%, âgés de 5 ans, sont en grande section.

Mais pour arriver à ces chiffres, le chemin n’a pas toujours été simple, comme en témoigne M. Boutayeb dans un échange avec Médias24. Ce dernier revient aux origines du préscolaire marocain, avant de dresser un état des lieux de sa situation actuelle.

Aux origines du préscolaire marocain

« L’histoire du préscolaire au Maroc ne date pas d’hier », nous explique-t-il. « Elle remonte à la fin des années 1990, lorsque la Commission spéciale d’éducation et de formation, présidée par Feu Abdelaziz Meziane Belfkih, alors conseiller royal, rend son rapport en 1999. L’une de ses principales recommandations était la généralisation du préscolaire, afin de renforcer le système éducatif marocain ».

« La Charte nationale de l’éducation et de la formation voit alors le jour. Feu Meziane Belfkih obtient à l’époque, du ministère de l’Éducation nationale, l’engagement de créer une centaine de classes préscolaires. Mais la dynamique s’essouffle rapidement, et en 2005-2006, le projet n’a pas survécu ».

« Pour relancer l’initiative, la Fondation Mohammed VI pour la promotion des œuvres sociales de l’éducation-formation est sollicitée afin de soutenir la création de 100 écoles pilotes préscolaires, avec en moyenne six classes par établissement. Ces écoles devaient adopter un modèle original : payant mais accessible, avec des frais subventionnés pour les enfants d’enseignants et légèrement plus élevés pour les autres familles. La Fondation garantissait l’équilibre financier du projet par le versement d’une subvention d’équilibre ».

La gestion de ce projet conduit à la création, en 2008, de l’Association marocaine pour la promotion du préscolaire (AMPS), rapidement transformée en FMPS, pour lui donner une dimension nationale et pérenne.

Les débuts seront pourtant compliqués, selon M. Boutayeb. « La première rentrée scolaire de la FMPS a eu lieu en 2010, année marquée par la disparition de Feu Meziane Belfkih. Mais entre 2010 et 2014, la Fondation traverse une période difficile avec des retards de subventions, mettant le projet en péril ».

Et d’ajouter : « En 2014, la subvention publique est rétablie et les dettes apurées. La FMPS, soutenue par de nouveaux partenaires (phase II de l’INDH, OCP, Renault, Al Omrane …), poursuit ses efforts de création d’un projet pilote d’un préscolaire de qualité, et bien que le cap de 100 écoles soit difficile à atteindre, la FMPS, avec conviction et engagement, développe progressivement son expertise pédagogique ».

En 2018, opérationnalisation du préscolaire sous la formule « INDH »

Selon Noureddine Boutayeb, le véritable démarrage du préscolaire au Maroc date de 2018, avec la lettre royale marquant le lancement du programme national de généralisation du préscolaire.

Il explique que la décision a mûri à la fin de l’année 2017, au moment de la préparation de la troisième phase de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH – III). Le défi était grand. « Au fil des années, les programmes de l’INDH s’étaient focalisés sur les infrastructures. Revenir au ‘soft’, au développement humain, était difficile, parce que les résultats ne se voient pas immédiatement, ils sont tangibles sur le long terme », souligne-t-il.

L’INDH entreprend ainsi une réflexion de fond vers fin 2017 pour identifier les véritables freins au développement humain chez l’enfant marocain. Elle en identifie sept, qui couvrent tout le parcours de vie d’un enfant. Celui relatif à l’éveil et à la stimulation était le troisième de la liste. « La période d’éveil est une période cruciale, qui s’étend de 0 à 6 ans. C’est donc à cet âge que tout se joue : de 0 à 3 ans à la crèche, et de 3 à 6 ans à la maternelle ».

C’est donc sur ce point que l’INDH a choisi d’intervenir, en ciblant particulièrement le milieu rural, où les besoins sont les plus criants. L’objectif fixé était ambitieux : créer 10.000 classes préscolaires en milieu rural sur cinq ans. Son élan a été encouragé par la décision de généraliser le préscolaire intervenue en juillet 2018. Une convention a alors été signée en septembre 2018, marquant le début de l’opérationnalisation du préscolaire sous la formule « INDH ».

Pour éviter les écueils du passé, l’Initiative s’est appuyée sur des associations expérimentées, parmi lesquelles la FMPS, afin de relever le défi des 10 000 classes en cinq ans.

Un modèle de gestion pyramidal

Mais la véritable innovation de la FMPS réside dans le modèle que l’INDH a mis en place, et qui explique aujourd’hui son développement.

« Les appels à manifestation d’intérêt (AMI) finançaient simplement le fonctionnement des classes, notamment le salaire des éducatrices et les fournitures annuelles. Et parfois, le financement n’était que partiel », nous explique Noureddine Boutayeb.

« La convention signée en 2018 a donc permis de fixer un cadre précis, grâce à un cahier des charges bien défini mis en place. Chaque éducatrice est à présent rémunérée au SMIG, avec tous ses droits sociaux (CNSS, indemnités d’ancienneté…) ».

Pour accompagner le déploiement massif des 10.000 classes, la Fondation a également introduit une structure hiérarchique de supervision. « Le ratio est d’un superviseur pour 30 éducatrices. Chaque superviseur accompagne directement les éducatrices et bénéficie lui-même d’un encadrement assuré par un représentant provincial, en lien avec une vingtaine de superviseurs. Ces derniers sont à leur tour appuyés par des cadres administratifs, dans un modèle pyramidal bien organisé ».

Des recrutements locaux pour éviter le choc culturel

En ce qui concerne les recrutements, la FMPS a choisi une approche locale. Une fois que les sites d’implantation sont communiqués à la fondation par l’INDH, les recrutements sont lancés dans le douar concerné ou les douars voisins.

« Cette méthode présente plusieurs avantages, dans la mesure où elle crée un emploi pour une éducatrice du village, qui perçoit le SMIG et qui est immédiatement acceptée par la communauté locale. L’enfant bénéficie de son côté d’un enseignement dans sa langue maternelle, sans le choc culturel ou linguistique qui pourrait survenir avec une éducatrice extérieure ».

Par ailleurs, « le programme de recrutement cible les bacheliers, formés par la Fondation au métier d’éducateur. Avec ce modèle, un enfant coûte environ 4.000 DH par an, soit 400 DH par mois, contre 8.000 DH par an pour le primaire. Nous avons donc une marge importante et un système efficient », commente le président de la FMPS.

Le modèle pyramidal adopté par le ministère de tutelle en novembre 2021

Noureddine Boutayeb arrive à la tête de la FMPS en novembre 2021, année à laquelle « le préscolaire est désormais rattaché au ministère de l’Education nationale, pour la première fois ».

C’est un « véritable alignement des astres », confie-t-il, car « une collaboration étroite est engagée avec le ministère, sous l’égide de Chakib Benmoussa, nommé ministre de l’Education nationale en 2021 ».

Une convention importante a été signée, ouvrant la voie à un changement structurel majeur du préscolaire marocain.

Le modèle INDH est conservé et renforcé. Adopté par le ministère de tutelle, il est désormais structuré en trois étages, avec un volet formation et un suivi continu. La FMPS y apporte son expertise et l’enrichit.

Cette formule relève d’un modèle de délégation de service public confiée à une entité reconnue d’utilité publique, en l’occurrence la FMPS. L’État y exerce pleinement ses fonctions régaliennes de programmation, de définition stratégique, de financement et de contrôle, tandis que le délégataire assure la mise en œuvre opérationnelle du dispositif et en porte la responsabilité.

Un modèle que M. Boutayeb juge « exportable à d’autres secteurs », notamment la santé ou autres.

Plus de 45.000 recrutés et formés depuis 2008

La formation des éducatrices a également été profondément repensée. Au départ, elle se limitait à 200 heures par éducatrice auprès de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC). Aujourd’hui, le programme comprend 950 heures de formation initiale et continue :

  • 400 heures avant l’entrée en classe, pour apprendre à accueillir un enfant et à utiliser les outils pédagogiques ;
  • 500 heures au cours de la première année, dont 300 heures en présentiel et 200 heures en distanciel avec des modules en ligne adaptés à chaque besoin ;
  • 50 heures pour un projet de fin d’année, destiné à évaluer l’assimilation des compétences.

Depuis la création de la Fondation en 2008, plus de 45.000 éducatrices et éducateurs ont été recrutés et formés à travers tout le Royaume. Ils commencent tous en CDD la première année avant de passer en CDI une fois le parcours de formation validé.

Notons également que la FMPS assure annuellement la formation initiale pré-embauche de tous les nouveaux éducateurs du réseau public, qui a concerné cette année plus de 5.000 éducateurs formés entre juillet et novembre 2025.

Plus de 80% des enfants de la MS et GS ont atteint les compétences attendues

En ce qui concerne l’évaluation, la Fondation a mis en place un système « innovant », afin de mesurer le développement des compétences des enfants en moyenne et grande sections et de les préparer à leur entrée au primaire.

Ce système repose sur deux dispositifs complémentaires :

  • L’évaluation continue, menée tout au long de l’année, à travers une série d’indicateurs hebdomadaires couvrant les six domaines d’apprentissage définis par le cadre curriculaire national : l’exploration de soi et de l’environnement, l’organisation de la pensée, l’expression linguistique et la communication, l’expression artistique et esthétique, ainsi que les valeurs et règles de vie commune ;
  • L’évaluation de fin de cycle préscolaire, qui dresse un bilan global des compétences acquises et vérifie la maîtrise des prérequis nécessaires à l’entrée au primaire.

Pour faciliter ce suivi, la FMPS a adopté une solution digitalisée permettant de centraliser et d’analyser les données recueillies sur le terrain.

Les résultats de l’année scolaire 2024-2025 mettent en évidence une « progression satisfaisante », d’après la Fondation :

  • 86,2 % des enfants de moyenne section et 85,9 % de grande section ont atteint les compétences attendues ;
  • 80,35 % disposent du profil de sortie requis par le ministère de l’Éducation nationale.

Vers la généralisation complète du préscolaire à l’horizon 2028

Notons que depuis 2018, la Fondation a géré près de 6 milliards de DH pour le fonctionnement des classes de préscolaire.

Ce budget, mis à la disposition de la Fondation par ses partenaires, à savoir le ministère de tutelle et l’INDH, est principalement dédié aux charges de fonctionnement des classes, la construction, l’aménagement et une partie des équipements étant directement assurés par les partenaires.

Mobilisée aux côtés de l’État, la FMPS réaffirme son engagement en faveur de la généralisation intégrale du préscolaire à l’horizon 2028. « La réussite de cet objectif ambitieux nécessite la poursuite des efforts engagés par l’État et la création de plus de 10.000 nouvelles classes, afin d’offrir à chaque enfant âgé de 4 et 5 ans la possibilité d’accéder à un préscolaire de qualité », souligne la Fondation.

« Si l’Etat maintient cet objectif comme prévu dans le cadre du programme national de généralisation du préscolaire, la Fondation ambitionne d’agrandir son réseau de 6.000 nouvelles classes préscolaires, permettant d’accueillir plus de 100.000 enfants supplémentaires, et nécessitant le recrutement et la formation de plus de 6.000 éducatrices et éducateurs« .

« Le budget annuel nécessaire pour le fonctionnement des 10.000 nouvelles classes à créer est estimé à plus de 700 millions de dirhams, sans compter le coût de construction, aménagement et équipement », conclut la Fondation.