Dans sa dernière intervention devant la Chambre des représentants, Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’eau, a alerté sur le risque d’une nouvelle année de sécheresse, la huitième consécutive.
Sans épisode pluvieux conséquent, les conditions actuelles ne montrent aucun signe d’amélioration. Les réserves des barrages dépassent à peine le tiers de leur capacité, en raison d’une rareté des précipitations et de températures toujours supérieures aux normales de saison pour un mois d’octobre.
La saison écoulée (2024-2025) a bénéficié d’une amélioration relative des précipitations, principalement grâce aux pluies tardives de février et mars 2025. Celles-ci ont permis de sauver la saison agricole et de porter les réserves des barrages aux environs de 40% en mai 2025. Cependant, malgré ses bénéfices, cette saison est restée déficitaire par rapport à la moyenne pluviométrique habituelle de 200 mm.
C’est pourquoi nous retraçons l’évolution de deux saisons, l’une pluvieuse et l’autre de sécheresse, pour illustrer le fort impact du climat sur le pays. En cette période d’expectative, cette comparaison montre à quel point une seule saison pluvieuse peut effacer les impacts d’une série successive d’années de sécheresse.
La sécheresse de la saison 1994-1995 au Maroc et ses répercussions
Les années 1981, 1992, 2001, 2017, ainsi que les années récentes 2023 et 2024, figurent parmi les plus sèches de l’histoire moderne du Maroc. Cependant, la sécheresse de la saison 1994-1995 a eu un impact particulièrement catastrophique sur l’économie nationale et le monde rural, marquant l’aboutissement d’une série de quatre années consécutives de sécheresse débutée en 1991.
Durant cette saison, la production céréalière s’est effondrée, passant de 96,2 millions de quintaux à seulement 17,6 Mq. Les légumineuses ont connu également une baisse tout aussi dramatique, avec une production tombant de 2,76 Mq à 874.000 q. Ces chiffres représentent respectivement une chute de la production d’environ 82% pour les céréales et de 68% pour les légumineuses par rapport à la saison agricole 1993-1994.
La région de Chaouia, pourtant réputée pour ses bonnes récoltes céréalières, a enregistré un déficit pluviométrique ne cumulant durant la saison 1994-1995 que 183 mm.
Bien que le cumul annuel de 1995 puisse apparaître acceptable dans les statistiques, cette donnée est trompeuse : la majorité des précipitations est en réalité survenue en décembre 1995, appartenant déjà à la saison agricole 1995-1996. Une comparaison avec les sécheresses récentes (2023-2024 et 2024-2025) révèle des cumuls annuels similaires, mais des conséquences socio-économiques nettement plus graves durant la saison 1994-1995.
En plus d’enregistrer la production agricole la plus faible depuis l’indépendance du Maroc, cette période a été marquée par une diminution drastique des réserves des grands barrages, qui atteignaient à peine 26,9% de la capacité totale en décembre 1995.
Cette sécheresse a particulièrement affecté le barrage Al Massira, le plus grand réservoir du pays à cette époque. Ses niveaux ont chuté de façon alarmante : de 19,7% de sa capacité en 1992, à 17% en 1993, puis à 14% en 1994, pour finalement atteindre un niveau critique de 11,2 % en décembre 1995.
De même, les réserves du barrage Idriss Iᵉʳ ont subi une forte diminution, frôlant l’épuisement. Sa capacité est passée de 22,6% en 1992 à 9,4% en 1994, pour chuter encore à 7,2% en décembre 1995.


La saison 1995-1996, une aubaine après une série de sécheresses consécutives
La saison 1995-1996 est considérée comme la plus pluvieuse au Maroc depuis 1961, avec des précipitations annuelles approchant les 350 mm en moyenne nationale. Plusieurs villes ont enregistré des cumuls exceptionnels : Casablanca (694 mm), Tanger (1323 mm), Fès (586 mm), Kénitra (922 mm) et Marrakech (336 mm)…


Par exemple, dans la ville de Casablanca, la saison a commencé avec des précipitations dont l’intensité a augmenté dès octobre 1995. Après avoir enregistré seulement 11 mm en octobre, les précipitations ont relativement augmenté, avec un cumul de 60 mm en novembre, puis ont progressé davantage en décembre 1995 et janvier 1996, pour atteindre respectivement 92,8 mm et 312 mm (soit le maximum de la saison). Les mois allant de février à mai ont connu des précipitations moindres, comprises entre 64 et 10 mm.
Durant cette saison pluvieuse de 1996, la station de Nouaceur, située dans la périphérie de Casablanca, a enregistré des précipitations sur 82 jours pour des cumuls supérieurs à 1 mm. Cette fréquence pluviométrique se décompose en 41 jours avec plus de 5 mm de précipitations, et 19 jours ayant dépassé le seuil de 10 mm.
Comparée aux trois dernières années (2023, 2024 et 2025), la région de Casablanca a enregistré en 1995 un nombre de jours de précipitations plus élevé pour les cumuls compris entre 1 et 5 mm. En revanche, cette même année 1995 est inférieure pour les précipitations supérieures à 10 mm par rapport aux années 2024 et 2025. Quant à l’année 2023, elle détient un record de faiblesse avec seulement trois jours de fortes pluies enregistrés à Nouaceur.
De même, la ville de Tanger a enregistré, durant l’année 1996, quatre mois et demi (4,5 mois) de précipitations supérieures à 1 mm, 77 jours de précipitations supérieures à 5 mm, et 60 jours de précipitations supérieures à 10 mm. S’il est vrai que l’année 1996 a connu un grand écart, la comparaison des dernières années avec l’année 1995 en termes de jours de pluie indique que, malgré la sécheresse de 1995, les jours de pluie cumulant entre 1 et 5 mm sont plus nombreux par rapport à ces trois dernières années d’accentuation de la sécheresse. En revanche, les jours de pluie cumulant des valeurs supérieures à 10 mm ont été inférieurs par rapport aux années 2024 et 2025, mais relativement supérieurs par rapport à 2023.
L’intensité de cette année pluvieuse a provoqué une inondation du fleuve Sebou, dont les berges sont restées immergées pendant des mois. De leur côté, les réserves des principaux barrages de l’époque se sont renflouées après une série d’années de sécheresse entre 1991 et 1994.

C’est ainsi que le taux de remplissage global des retenues des principaux barrages du Maroc a bondi, passant de seulement 26,1% au 31 décembre 1995 à 83,1% au 31 décembre 1996.
Cette amélioration notable a profité à l’ensemble des grandes infrastructures hydrauliques du Royaume. Dans la région de Settat, le barrage Al Massira a connu une métamorphose spectaculaire, son taux de remplissage bondissant de 11,2% à 83,3%. Une tendance similaire a été enregistrée au barrage Idriss Iᵉʳ, à Taounate, où le taux est passé de 7,2% à 74,5%. Quant au barrage Al Wahda, la plus grande retenue du Maroc alors nouvellement mise en service, il a affiché dès sa première année d’exploitation un taux de 47,5%, confirmant d’emblée son rôle stratégique dans la sécurité hydrique du Maroc.




Grâce à l’amélioration significative des précipitations, le secteur agricole a enregistré une saison record subséquente. La production céréalière a bondi de 17,6 Mq à 100,9 Mq, représentant une multiplication par près de 5,7. De même, la production des légumineuses a triplé, passant de 874.000 q à 2,7 Mq, tandis que le cheptel ovin a également bénéficié de ces conditions favorables, augmentant de 1,1 million de têtes.
Est-il possible de capitaliser sur la réversibilité rapide du stress hydrique ?
En se référant aux années 1996 et 1994, un épisode pluvieux dès novembre, qui s’intensifie en décembre et janvier, pourrait permettre une bonne saison 2025-2026. Les précipitations des mois de septembre et d’octobre, bien qu’intéressantes, ne permettent pas, à elles seules, de statuer sur la saison agricole.
L’espoir réside désormais, dans les prochains mois, dans la survenue d’un épisode pluvieux généralisé pour mettre fin à une succession de sept années de sécheresse.
Il est de plus en plus évident que les effets du réchauffement climatique s’installent rapidement, se manifestant par des épisodes extrêmes de plus en plus aigus et des précipitations de plus en plus rares et soudaines. Durant la saison dernière, les précipitations étaient principalement dues à l’occurrence de dépressions coupées qui devraient devenir très fréquentes dans la région, selon les modélisations climatiques.
La réversibilité du stress hydrique est un fait établi qui nous oblige à revoir en profondeur notre modèle de gestion de l’eau. Notre pays est passé de cinq épisodes de sécheresse entre 1940 et 1979 (40 ans) à dix épisodes entre 1980 et 2002 (22 ans).
Par rapport aux épisodes de sécheresse précédents, la série actuelle de sept années consécutives est la plus longue depuis l’indépendance du Maroc. Elle est également plus intense en termes de diminution de la pluviométrie, l’année 2023 étant considérée comme la plus faible en termes de précipitations enregistrées.
Dans la même veine, le modèle agricole nécessite d’être revu à la loupe afin de l’adapter au mieux à ces changements dont personne ne peut nier les effets. Il se peut qu’une année pluvieuse revienne, mais cela ne serait pas suffisant pour compenser le déficit.
Plusieurs experts suggèrent, face à la récurrence des sécheresses et au retard des pluies, qu’un report du calendrier agricole permettrait une meilleure adéquation avec le nouveau régime pluviométrique. Cette hypothèse mérite cependant une étude scientifique rigoureuse pour en évaluer les avantages et les limites, et pour déterminer le calendrier optimal le cas échéant.
L’évaluation à mi-parcours de la stratégie Génération Green, si elle est conduite avec rigueur, pourrait apporter des réponses à ces questions cruciales. Elle devrait définir un futur modèle agricole marocain, durable, rentable, générateur de développement socio-économique, et surtout, résilient face aux effets des changements climatiques.