Dans une vidéo publiée, il y a quelques jours, un créateur de contenu a analysé, à l’aide d’une application spécialisée, les ingrédients de plusieurs fromages à tartiner marocains.

La comparaison entre un fromage de la marque Bel, commercialisé au Maroc, et sa version vendue en France, montre la « présence, dans le produit marocain, de certains additifs classés parmi les substances potentiellement cancérigènes » qui ne se trouvent pas dans la version commercialisée en France.

L’analyse a révélé, selon la même source, la présence de trois additifs dans la version marocaine de cette marque : le Phosphate tricalcique, le Carraghénane et le Polyphosphate. Mais pas dans le même produit en France.

Naturellement, la vidéo est devenue virale sur les RS et relayée par les médias. Le sujet concerne la santé des Marocains et le risque que peuvent représenter ces additifs.

Les éléments relayés par cette vidéo sont-ils vrais ?

Premières explications insuffisantes de l’ONSSA

Le 20 octobre, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) publie un post sur ses réseaux sociaux pour expliquer  que « l’utilisation des additifs alimentaires cités dans ces vidéos –le carraghénane (E407), le phosphate tricalcique (E341) et le polyphosphate (E452) – est autorisée par la réglementation en vigueur au Maroc pour la fabrication de fromages ».

L’Office ajoute que « l’usage de ces additifs dans le fromage à tartiner et le fromage fondu est également autorisé par le Codex Alimentarius, ainsi que par les réglementations en vigueur dans l’Union européenne, au Canada, aux États-Unis, en Australie et dans plusieurs autres pays. »

L’ONSSA précise également que « les fromages fondus et à tartiner contenant ces additifs sont également commercialisés sur le marché européen », soulignant que « les produits fabriqués dans des établissements agréés par l’Office ne présentent aucun danger pour la santé des consommateurs ».

Peut être une image de ‎texte qui dit ’‎ONSSA المضافات الغذائية في الجبن للدهن والجبن المذوب: مرخصة وخاضعة للمراقبة المضافات الغذائية الفوسفات ثلاثي الكالسيوم (E341) والكاراجينان (E407) (و.البوليفوسفات)254ع في الجبن للدهن الجبن المذوب مسموح افي المغرب استعمال هذه المضافات في الجبن للدهن والجبن المذوب مرخص أيضا وفق الدستور الغذائي وبموجب القوانين المعمول الاتحاد الأوروبي وكندا. والولايات المتحدة الأمربكية، وأستراليا الجبن للدهن الجبن المذوب الذي يحتوي على هذه المضافات يُسوّق ايضا في بلدان الاتحاد الأوروبي المؤسسات الغذائية المنتجة للجبن المرخصة من طرف أونسا تخضع لمراقبة صحية الجبن الذي يحتوي على هذه المضافات الغذائية والمصنع بالمؤسسات المرخصة من طرف أونسا، يشكل خطرا على صحة المستهلك. እ. onssamaroc X onssacom‎’‎

Les explications de l’ONSSA ne répondent pas à l’essentiel. Des questions restent en suspens :

  • Existe-t-il vraiment des différences dans la composition des fromages de Bel entre le Maroc et la France ?
  • Si oui, qu’est-ce qui justifie cette différence ?
  • Dans quelles limites de quantités, ces additifs sont-ils présents dans la composition des produits Bel ?

D’autres questions relèvent du périmètre strict de l’ONSSA qui doit apporter des éclairages plus précis à l’opinion publique et aux médias :

– Quelle est la référence exacte de la réglementation dont fait mention l’ONSSA dans son post FB (texte de loi, décrets, circulaires,…) ?

– Quelles sont les normes marocaines d’utilisation de ces trois additifs (limites maximale, quantités, dosage, …) ?

– L’existence d’une norme ne signifie pas pour autant que tous les producteurs la respectent. Quelles sont les procédures de contrôle mises en place pour s’assurer de la conformité des produits aux normes ?

Médias24 a contacté l’opérateur concerné et l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires. Le groupe Bel a apporté ses précisions. L’ONSSA, lui, est resté aux abonnés absents malgré nos multiples relances. 

Les précisions de Bel Maroc

Il existe une différence dans la recette du Kiri produit au Maroc et celle de France. Bel Maroc s’explique : « Si les recettes de Kiri sont différentes, cela dépend des géographies, de la nature des canaux de distribution ainsi que des technologies des usines de production ».

« Tout acteur économique, quel que soit son secteur d’activité, se doit de faire preuve d’agilité et de s’adapter aux spécificités et contraintes de chaque pays dans lequel il opère, à commencer par les goûts des consommateurs ou encore l’infrastructure logistique comme le stockage et la distribution à température ambiante », poursuit notre interlocuteur.

« Pour les raisons qui précèdent, nos recettes de fromage s’adaptent aux différentes géographies où l’entreprise est présente. Les produits Kiri au Maroc sont des produits fromagers qui fournissent naturellement des nutriments clés présents dans le lait « , se défend Bel Maroc.

Ce dernier assure que « la production se fait dans le respect de la réglementation et des normes de qualité et de sécurité alimentaire. Nous respectons strictement l’arrêté conjoint du ministère de l’Agriculture et de la pêche maritime et du ministère de la Santé nᵒ 1795-14, fixant la liste et les limites des additifs alimentaires autorisés ainsi que le règlement (CE) n° 1333/2008 fixant le seuil des phosphates dans le fromage fondu ».

Concernant les additifs, l’opérateur explique : « La recette actuelle de Kiri Maroc ne contient pas de Carraghénane ». Par ailleurs, « nous respectons scrupuleusement toutes les règlementations en vigueur, notamment sur l’utilisation des Polyphosphates, qui sont des additifs autorisés en Europe et au Maroc, évalués par des autorités de santé comme l’EFSA en Europe. Ils ne présentent pas de danger dans les quantités utilisées ».

« Les Polyphosphates et le Phosphate tricalcique font partie tous les deux de la famille des phosphates, ce sont deux additifs qui travaillent en synergie pour assurer l’émulsion et contribuer à la stabilité du produit, tout en apportant un complément de calcium. Ils garantissent au produit une sécurité alimentaire pendant le stockage et pendant la distribution à température ambiante ».

En plus clair, « ils apportent une protection microbiologique renforcée pour permettre une distribution dans différents canaux, notamment lorsque le produit est conservé hors froid », assure Bel Maroc.

Ce que dit la réglementation marocaine

L’arrêté conjoint du ministère de l’Agriculture et de la pêche maritime et du ministère de la Santé nᵒ 1795-14, fixant la liste et les limites des additifs alimentaires autorisés à être utilisés dans les produits primaires et les produits alimentaires, ainsi que les indications que doivent porter leurs emballages, a été publié en 2014.

Il mentionne explicitement les trois additifs dont il est question, E341, E452 et E407, dans les pages 194 et 195.

Pour le fromage fondu, la quantité maximale admise pour le Polyphosphate (E452) et le Phosphate tricalcique (E341) est une concentration de 20.000 milligrammes par litre (P₂O₅).

Pour le Carraghénane, que Bel Maroc assure ne plus utiliser dans ses recettes, la quantité admise est « quantum satis« . Cela signifie, selon la réglementation marocaine, « qu’aucune limite numérique maximale n’est fixée et que les substances sont employées conformément aux bonnes pratiques de fabrication, en quantité n’excédant pas ce qui est nécessaire pour obtenir l’effet désiré, et pour autant que le consommateur ne soit pas induit en erreur ».

La lecture de la réglementation marocaine nous permet aussi de prendre conscience que si la polémique est venue des fromages de Bel Maroc, la palette d’usage de ces additifs est encore plus large et comprend divers produits de grande consommation, allant des produits laitiers et succédanés aux matières grasses et huiles, en passant par les confiseries ou les produits de boulangerie, etc.

Médias24 reviendra sur cet aspect dans de prochains articles.

Toute la problématique des additifs et des résidus phytosanitaires dans les aliments, c’est le cocktail explosif qu’ils peuvent constituer.

Concernant la nocivité de ces trois additifs

>> Carraghénane (E 407) : La carraghénane est un additif extrait d’algues rouges, utilisé comme gélifiant, épaississant ou stabilisant. Cet additif est incolore, inodore, sans saveur et non digestible, et donc abondamment employé comme épaississant et gélifiant par l’industrie alimentaire. Il est autorisé par la réglementation européenne comme additif alimentaire dans l’UE (via le règlement CE 1333/2008) pour certaines catégories d’aliments, dans la dose journalière admise de 75 mg/kg pc/j (milligrammes par kilogramme de poids corporel et par jour).

L’avis de l’association UFC-Que choisir :  « Une certaine fraction des chaînes de polysaccharides constituant l’additif peut être dégradée en chaînes de plus petit poids moléculaire. On parle alors de carraghénanes dégradés, susceptibles de passer plus facilement la barrière intestinale. Différentes études ont montré un lien entre les carraghénanes dégradés et la promotion du cancer du côlon. Ces études ont conduit le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) à classer les carraghénanes dégradés comme cancérogènes possibles (groupe 2B). Plus récemment, les résultats d’une étude de cohorte ont montré également qu’une consommation plus élevée de carraghénanes est positivement associée au risque de cancer du sein. Cependant, d’autres études, réalisées sur des rats avec une flore intestinale mimant celle de l’homme, n’ont montré aucun effet promoteur du cancer. Les données sont donc contradictoires ».

>> Phosphate tricalcique (E 341) et Polyphosphates (E 452):  Le phosphate tricalcique et les polyphosphates font partie des « phosphates » (E 338-341, E 343, E 450-452) utilisés comme agents de texture, anti-agglomérants, nutritionnels, etc. Dans une ré-évaluation de 2019, l’EFSA a considéré que ces phosphates « présentent une faible toxicité orale aiguë », qu’il n’y avait pas d’inquiétude en matière de génotoxicité ou de cancérogénicité. European Food Safety Authority a fixé la dose journalière admise à 40 mg de phosphore/kg poids corporel par jour.

L’avis de UTC-Que choisir : « De récentes études ont montré l’existence, au sein des populations, d’une augmentation du taux de phosphate dans la paroi des vaisseaux sanguins. Celle-ci serait potentiellement néfaste puisqu’elle constituerait un facteur de risque cardiovasculaire, en particulier en cas d’insuffisance rénale. En 2019, l’Efsa a réévalué la sécurité associée à la consommation de phosphates en tant qu’additifs et via l’alimentation générale. Une nouvelle DJA, plus stricte que la précédente, est établie pour l’ensemble des apports en phosphates, ceux provenant d’additifs alimentaires pouvant contribuer de 6 à 30% à l’apport total en phosphates. Ainsi, en l’état actuel des doses d’emploi autorisées, les niveaux d’exposition estimés sont susceptibles d’excéder la DJA pour les enfants et pour les adolescents forts consommateurs d’aliments vecteurs. Depuis 2020, l’Autorité nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) considère que le E341 se présente, au moins partiellement, sous forme nanométrique dans certains produits. Cependant, elle n’évalue pas encore le risque associé aux additifs nanoparticulaires. Pour rappel, les additifs phosphatés sont autorisés dans plus de 100 applications alimentaires. Les catégories contribuant le plus à l’exposition des consommateurs via les additifs sont avant tout les produits de boulangerie et de pâtisserie, mais aussi les fromages industriels ou encore les produits à base de viande ».