En 2014, plusieurs militants associatifs de la ville de Tanger avaient décidé de lancer une initiative originale : organiser une caravane en novembre 2015, à l’occasion du 40ᵉ anniversaire de la Marche Verte.

Je faisais partie du comité d’organisation, chargé de la communication et porte-parole officiel de la caravane, qui devait partir de Tanger en direction de Lagouira, en passant par plusieurs provinces du Sud : Laâyoune, Smara, Boujdour et Dakhla.

Par Ahmed Talhi, membre du comité d’organisation de la caravane de 2015

Lorsque l’idée a été proposée, nous l’avons accueillie avec enthousiasme et sans hésitation. Nous étions tous d’accord sur le fait que nous œuvrions dans divers domaines — notamment la protection de l’environnement et du patrimoine historique — mais que nous n’avions jamais mené d’action concrète en faveur de la cause nationale.

L’initiative répondait aussi à l’appel royal invitant tous les Marocains à défendre l’intégrité territoriale du pays.

Nous avons baptisé cette initiative « La Caravane Tanger-Lagouira », incarnation concrète de l’expression populaire si souvent répétée : « Du nord au sud, de Tanger à Lagouira ».

Une initiative citoyenne ambitieuse

Il était prévu que la caravane compte une trentaine de participants, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, issus des milieux les plus actifs de la société civile tangéroise — des personnalités reconnues pour leur crédibilité et leur engagement local, régional et national — sans compter les équipes médiatiques, médicales et logistiques.

Trois objectifs principaux avaient été fixés :

-Renforcer les liens fraternels entre les citoyens des deux extrémités du pays, du nord au sud.

-Favoriser la communication, l’échange et le partage d’expériences entre les participants et leurs frères du Sud.

-Étudier ensemble les questions de développement, de gouvernance et de droits humains dans les provinces du Sud.

Programme et activités prévues

Les membres de la caravane devaient :

-Effectuer des visites de terrain dans les villes et sites environnants ;

-Visiter des institutions et projets de développement ;

-Rencontrer des personnalités locales ;

-Tenir des rencontres et dialogues avec différentes catégories de la population : notables, jeunes, élus, militants des droits humains, acteurs associatifs…

Ces échanges devaient s’articuler autour de trois axes :

-Identifier les potentialités locales susceptibles de soutenir le développement régional ;

-Relever les problèmes et contraintes rencontrés par les habitants ;

-Débattre des questions politiques et juridiques liées à la région.

Un plan de communication ambitieux

La couverture médiatique devait comprendre :

La présence de médias internationaux, nationaux et locaux ;

Des conférences de presse à chaque étape ;

Une diffusion en direct et en continu sur une chaîne en ligne ;

Des entretiens et reportages avec les participants et leurs hôtes.

Le comité avait également élaboré un programme détaillé de l’aller et du retour, listé les besoins logistiques, et dressé une liste d’organismes potentiels pour le financement.

Une initiative préparée sérieusement, mais abandonnée

Plusieurs réunions eurent lieu entre les membres du comité et leurs partenaires des provinces du Sud, ainsi qu’un contact régulier via téléphone et réseaux sociaux.

La première rencontre du comité eut lieu à Tanger le 10 avril 2014, mais la plus importante se tint le vendredi 18 avril 2014, chez le résistant sahraoui Cheikh Salma Ould Sidi Mouloud, père du militant Mustapha Salma Ould Sidi Mouloud, ancien cadre du polisario ayant fait défection en 2010.

Avant la réunion, nous avons partagé un couscous sahraoui à la viande de chameau, suivi du traditionnel thé.

Notre hôte, Cheikh Salma, nous a retracé les étapes de son engagement pour la cause nationale, rappelé les origines idrissides de sa tribu, les Rguibat, descendant de Moulay Abdessalam Ben Mchich, et nous avons ensuite étudié en détail le projet de caravane.

Son fils, présent à la rencontre, a exprimé sa surprise et son admiration pour la teneur et les objectifs de l’initiative, qu’il a jugée “exactement ce qui manquait à la cause nationale”.

La rencontre a abouti à plusieurs décisions :

-l’amendement de certaines dispositions du projet,

-l’organisation d’une caravane retour, de Lagouira à Tanger,

-la création d’une institution baptisée « De Lagouira à Tanger »,

-et la conclusion de partenariats entre les associations civiles des deux régions.

Une fuite prématurée dans la presse

Le 5 mai 2014, une surprise : un journal national publie un article sur la caravane et certains de ses détails, sans autorisation du comité.

L’auteur justifiait cette fuite par le souci de revendiquer la paternité de l’idée, car d’autres initiatives similaires étaient en préparation.

En août 2014, après quatre mois de travail, nous avons décidé de suspendre l’initiative, faute d’interaction des autorités concernées.

Nous avons regretté profondément l’abandon d’un projet aussi porteur par sa symbolique et ses objectifs, ainsi que le temps, les efforts et les ressources financières investis en vain.

Et aujourd’hui ?

À l’occasion du cinquantenaire de la Marche Verte, la question se pose :

Cette caravane “Tanger-Lagouira”, qui n’a pas pu voir le jour en 2015, ne mérite-t-elle pas d’être relancée en novembre 2025 ?

Notes :

Cheikh Salma Ismaïli Ould Sidi Mouloud est né à Smara en 1927 et décédé en janvier 2024. Il fut parmi les premiers résistants du Sahara marocain à rejoindre l’Armée de libération en 1956 contre l’occupation espagnole.

Blessé au combat, il participa ensuite à la cérémonie de la bay‘a au Roi Mohammed V et accueillit la première administration marocaine à Smara. Il perdit deux filles lors d’un bombardement en 1979 et plusieurs membres de sa famille furent enlevés par le polisario la même année.

Mustapha Salma Ould Sidi Mouloud, né à Smara en 1968, ancien responsable de la police du polisario, a été enlevé en 1979 et déporté à Tindouf.

En 2010, après une visite familiale au Sahara marocain, il plaida pour un débat interne au polisario sur le plan d’autonomie marocain. Il fut arrêté, accusé de trahison, puis exilé en Mauritanie, où il vit toujours en exil forcé.

Référence : “La caravane ‘De Tanger à Lagouira’ pour renforcer les liens entre le Nord et le Sud du Maroc”, journal Assahra, n°9237, 5 mai 2014.