Publiée dans la prestigieuse revue Proceedings of the Royal Society B, l’étude révèle que ces créatures étaient bien plus diversifiées et anciennes qu’on ne le pensait, repoussant leur origine de 12 à 15 millions d’années et suggérant que les arachnides, leurs cousins terrestres, sont également apparus bien plus tôt.
Une équipe internationale de paléontologues, menée par Peter Van Roy de l’Université de Gand et Javier Ortega-Hernández de l’Université Harvard, a mis au jour des fragments « sans équivoque » d’euryptérides (le nom scientifique des scorpions de mer) dans les strates de l’Ordovicien inférieur de la « Fezouata Biota« , un gisement fossilifère de renommée mondiale dans le sud-est du Maroc.
Une découverte qui réécrit l’histoire évolutive
Jusqu’à présent, le plus ancien fossile de scorpion de mer connu était le Pentecopterus decorahensis, découvert dans l’Iowa (États-Unis) et daté de l’Ordovicien moyen, il y a environ 467 millions d’années. Les fossiles marocains, datés de l’Ordovicien inférieur (étage Trémadocien), sont plus anciens d’environ 12 à 15 millions d’années.
Cette découverte est fondamentale car elle prouve que la principale diversification des euryptérides a eu lieu bien plus tôt. Les fossiles marocains appartiennent à une nouvelle espèce, nommée Carcinosoma aurorae, en référence à « l’aurore » de ce groupe. Elle a été identifiée grâce à des appendices épineux caractéristiques, diagnostiques du groupe des Carcinosomatidae, une famille très évoluée de scorpions de mer.
Une diversité déjà établie il y a 479 millions d’années
Le fait que ces fossiles appartiennent à une famille aussi « dérivée » sur l’arbre phylogénétique implique que la séparation fondamentale entre les deux grands groupes d’euryptérides – les Eurypterina, nageurs, et les Stylonurina, marcheurs benthiques – avait déjà eu lieu à cette époque. « Cette découverte démontre que les principales diversifications morphologiques et écologiques au sein des Euryptérides avaient déjà eu lieu au début de l’Ordovicien », écrivent les auteurs.
De plus, un fragment de cuticule orné d’écailles denses, également trouvé à Fezouata, appartiendrait probablement à une deuxième espèce de scorpion de mer, potentiellement un ptérygotide. Cela ferait du site de Fezouata le premier gisement de l’Ordovicien à abriter plus d’un genre d’euryptéride, témoignant d’une « remarquable diversité ».

Des origines cambriennes et des implications pour les arachnides
Cette diversité précoce suggère que les euryptérides, et plus largement les euchelicerates (le groupe incluant les limules, les scorpions de mer et les arachnides), ont une histoire évolutive non documentée qui remonte probablement bien avant, jusqu’à la période du Cambrien.
L’implication la plus spectaculaire de cette découverte concerne nos ancêtres à huit pattes. Les euryptérides étant considérés comme le groupe frère des arachnides (araignées, scorpions, acariens…), leur apparition précoce « implique nécessairement une origine tout aussi précoce pour les arachnides », souligne l’étude. Cela repousse l’origine des premiers arachnides de plusieurs dizaines de millions d’années, bien avant les plus anciens fossiles connus jusqu’ici, qui dataient du Silurien.
Enfin, cette découverte renforce l’hypothèse d’une radiation évolutive des euryptérides centrée sur le Gondwana, l’ancien supercontinent de l’hémisphère sud, contredisant la théorie d’une origine exclusivement nord-américaine (Laurentia). Le gisement de Fezouata confirme ainsi son statut de « Konservat-Lagerstätte » (gisement à conservation exceptionnelle) de premier plan mondial, offrant une fenêtre unique sur l’explosion de la vie après l’ère cambrienne.