Le 8 novembre, à 15 heures, le thermomètre indique 38 degrés à Tafraouten. Pas une goutte de pluie n’est tombée du ciel à ce jour. Le Maroc est à sa septième année de sécheresse. Vivons-nous les années de vaches maigres -السبع العجاف- du scénario biblique relaté dans la sourate 12 Youssouf ? Serons-nous enfin secourus par la pluie, comme l’a prédit ce prophète au peuple de son époque ?
En tout cas, le pays est bien installé dans un long cycle de sécheresse. Est-ce le signe que le dérèglement climatique est incontestable ? Disons d’emblée que nous n’émettons aucun doute sur l’évidence du changement climatique. De nombreux témoignages recueillis auprès des habitants des zones rurales confirment cette conviction, que renforcent nos propres connaissances acquises au fil des années au contact de cette partie de la montagne dont il sera question ici.
La question est de savoir comment ces phénomènes climatiques se manifestent dans les territoires et de quelle manière ils sont ressentis et exprimés par les populations rurales. De quelle manière ils impactent les petites communautés de montagne ? Pour apporter quelques réponses à ces questions, force est de partir en exploration pour rencontrer la population de ces territoires ruraux, observer et tendre l’oreille, scruter les signes qui étayent les hypothèses derrière ce questionnement.
L’échelle d’observation considérée ici n’est pas tout le Maroc, mais une localité de montagne, la commune territoriale de Tafraouten. Les faits qui seront rapportés pour répondre aux questions avancées seront forcément situés et ne vaudront certainement que pour cette localité. Mais il n’en demeure pas moins qu’ils serviront, à titre comparatif, de clé de lecture pour éclairer des phénomènes analogues ou différents observés dans d’autres lieux.
Tafraouten est une commune territoriale de 6.604 habitants répartis sur 1622 ménages, avec une taille moyenne de 4,07 personnes par ménage (RGPH 2024). Cette population est organisée en 28 douars, regroupés ou éclatés.
Entre les deux recensements, la commune a perdu une bonne partie de sa population puisqu’elle comptait 7999 habitants et 1610 ménages selon le RGPH de 2014. La commune participe ainsi à cette tendance démographique révélée par le recensement de 2024, selon laquelle le milieu rural marocain a perdu près de 4 millions d’habitants au profit des villes ; tendance qui s’explique par « l’exode rural des jeunes à la recherche de meilleures opportunités, notamment à cause de la persistance des sécheresses et de la précarité de l’emploi rural » (HCP).
L’exode se traduit par une féminisation marquée des douars selon les chiffres du RGPH. Dans la commune, elle est par exemple de 49,1% d’hommes contre 50,9 % de femmes dans le douar Tigouliane et atteint même les proportions de 47,1% pour les hommes et 52,9% pour les femmes dans le douar d’Islane.
Deux principaux écosystèmes agricoles distincts se partagent le territoire de la commune. Chacun se définissant par l’arboriculture qui y domine : l’écosystème du noyer et l’écosystème de l’arganier. D’où la nécessité pour l’observation de zoomer davantage pour circonscrire les échelles d’observation, en passant de la commune à l’écosystème. Cela permet de mieux cerner les particularités des transformations sociales, économiques et environnementales dans chacun d’eux sous l’effet du changement climatique.
Depuis 15 ans, j’observe ces écosystèmes agricoles, pose des questions à leur sujet et triangule les réponses pour me convaincre d’un constat : ces écosystèmes subissent l’effet du temps, étant de plus en plus endommagés et se dégradant sous nos yeux en raison du climat et de l’activité humaine. Derrière cette dynamique surgissent les signes d’une avancée inéluctable d’une désertification causée notamment par des périodes de sécheresse plus fréquentes et intenses. Mais la désertification n’est pas que physique et environnementale, se traduisant par une perte de la végétation, une raréfaction des ressources hydriques et une baisse de la productivité des terres, elle est aussi sociale et culturelle, touchant les conditions de vie des populations et leur organisation communautaire. C’est ce que cet article tente de montrer.
D’autres articles consacrés à cette localité, publiés sur Médias24, rapportent des faits qui corroborent ce constat et pointent les effets du changement sur le territoire et sur les activités de la population.
L’indicateur principal de désertification est incontestablement la raréfaction de l’eau. Dans la littérature coloniale, les populations de cette région montagneuse étaient qualifiées de « Id Bou Ifrane », « les gens des bassins », par référence aux bassins d’accumulation de l’eau des sources collectives. Toute leur vie sociale, économique et spirituelle est organisée autour de la gestion communautaire de l’eau selon des techniques d’aménagement de l’infrastructure et des règles de partage de l’eau qualifiées de génie hydraulique, que l’on retrouve dans les écrits de R. Montagne, J. Berque, P. Pascon et chez d’autres auteurs.
Ces dix dernières années, le débit des sources collectives a drastiquement diminué. Par conséquent, les surfaces cultivées ont beaucoup régressé, limitant le domaine cultivé à quelques parcelles autour des maisons et à une « agriculture de jardinage ». Les terres bours sont complètement délaissées ; les agriculteurs semblent avoir complètement désappris l’agriculture pluviale. L’embellie de débit des sources apportée par le séisme de 2023 n’a pas suffi à relancer l’activité agricole. La production des cultures vivrières s’en ressent au point où l’agriculture ne fait plus vivre ses hommes.
Mohamed Ou Brahim (72 ans) évoque la situation de l’agriculture dans le douar Tigoulaine:
« J’étais émigré. Après ma retraite, je suis revenu au pays pour m’occuper de ce peu d’agriculture, comme tu vois. Les jeunes ont tous émigré, ils ne veulent pas de cette agriculture. Ceux qui restent, ce sont les vieux qui n’ont plus la force … De son côté, la sécheresse nous a défait. Plus d’eau, plus de bétail. Nous les vieux, nous sommes attachés au bled. C’est ici que nous sommes nés, c’est ici que nous avions vécu jusqu’à un âge avancé. Difficile pour nous de laisser tomber le bled. On s’occupe comme on peut et nous implorons la miséricorde de Dieu. La vie dans la montagne est très dure. Les moyens d’existence d’avant n’existent plus : le bétail, les cultures. Les gens sont partis. Même si tu vois toutes ces maisons, elles sont vides. Les gens sont partis chercher des conditions de vie meilleures. »
L’hydraulique de montagne court un autre risque : la perte des savoirs et savoir-faire de gestion communautaire du peu d’eau encore disponible.

Ces savoirs constituent un ensemble de normes qui régulent l’usage de l’eau pour en assurer le partage entre les ayants-droit, c’est-à-dire les lignages et familles, et préserver ainsi la paix et la cohésion sociale. Cette gouvernance de l’eau fait partie de la culture immatérielle et de la tradition orale locale. Elle se conserve encore dans la mémoire de quelques personnes qui en détiennent les règles et les subtilités et risque de disparaitre avec leur disparition. Cette gouvernance fait face aujourd’hui au grand défi de sauvegarde.
C’est dans ce sens qu’une initiative est prise pendant notre séjour à Tigouliane, consistant à formaliser cette gouvernance, à lui changer de statut, en la faisant passer de l’oral à l’écrit, pour en garder une trace scripturaire (et même visuelle, puisque l’initiative fait l’objet d’un film documentaire) et la rendre accessible au plus grand nombre.

C’est une forme de transmission par l’écrit et l’image qui suppléerait à la transmission traditionnelle par la pratique et l’oralité. Les membres de la communauté ont salué et adhéré à cette initiative.
C’est pour nous un exercice de recherche-action qui contribue à la sauvegarde des savoirs locaux de la culture hydraulique dans cette partie du Grand Atlas.
Le 13 novembre, la formalisation des règles de partage a été restituée aux représentants des lignages.

Le système d’irrigation de montagne fait partie de ce que les hydrauliciens appellent la petite et moyenne hydrauliques (PMH) par opposition à la « grande hydraulique » adossée aux eaux des barrages étatiques.
La PMH a fait l’objet d’une intervention conséquente de l’État dans le cadre du « Programme de réhabilitation et de sauvegarde des périmètres de la Petite et Moyenne Hydrauliques (PMH) » afin de moderniser l’infrastructure existante, d’optimiser l’utilisation de l’eau …
Concrètement, dans cette partie de l’Atlas, les actions ont concerné, début des années 2000, le bétonnage des bassins d’accumulation et des séguias, ouvrages initialement construits avec des matériaux locaux, la terre et la pierre. Ces actions sont techniquement efficientes en ce sens qu’elles ont permis la circulation rapide de l’eau et empêché son infiltration. Mais leurs effets pervers ou indésirables ne sont apparus que quelques années après.


Hélas ! Les conséquences du bétonnage sont catastrophiques. Le bétonnage a asséché les abords des séguias, entrainant à sa suite la disparition d’une végétation sauvage et luxuriante (le ronce ou murier sauvage dont raffolent les enfants, et pas qu’eux), le dépérissement du noyer, qui fait la réputation du « pays », ainsi que toute une végétation qui vivait grâce aux infiltrations des canaux en terre, Tirgwine, pluriel de Targa, qui ont été bétonnés. Les infiltrations créent des terrains humides, Azmou, où poussent des espèces en voie de disparition, comme le jonc, le roseau ou le laurier.
La modernisation du système d’irrigation impacte ainsi négativement la biodiversité et contribue au phénomène de désertification dont cet article tente d’exposer certaines manifestations. Le bétonnage, en prévenant les infiltrations, prive dans le même temps les petits bassins d’accumulation situés en dessous des séguias de se remplir. Ces derniers finissent par être abandonnés et avec eux les petits potagers qu’ils permettaient d’irriguer.
La prise de recul met en évidence le contraste de deux logiques et de deux rationalités. Celles des ingénieurs qui cherchent l’efficience de l’usage de la ressource en eau, son économie, en empêchant son infiltration. Celles des paysans, pour qui toute eau infiltrée est récupérée soit dans de minuscules bassins, soit par de petites sources et ne peut être versée à la partie perte du bilan. Mais les agriculteurs qui ont adhéré à la logique techniciste ont fini par s’en remettre à l’évidence. Ils appellent le ciment qui a servi au bétonnage des séguia, S’sam, le poison. Tout est dit !
« Le bétonnage, dans un sens, c’était une faute. Parce que la végétation à côté de Tirgwine s’est desséchée. Ils auraient dû cimenter uniquement les côtés de Targa et laisser le fond comme il est pour qu’il y ait un peu d’infiltration. Mais là, ils ont tout bétonné… Oui les gens ont accepté l’idée mais ils ne se doutaient pas de ce qui allait leur arriver par la suite. Tout ce qui est à côté de Targa, les noyers et le reste allaient dépérir», explique Bahcine 73 ans, douar Tigouliane.
L’obstruction faite à toute infiltration a également provoqué le tarissement d’un bon nombre de petites sources qui alimentaient les lignages en eau de boisson. Le tarissement des petites sources est devenu, nous semble-t-il, un fait irréversible. Auparavant, la diminution du débit d’une petite source de lignage était suivie d’une reprise l’année suivante.
Bahcine, 73 ans, a exprimé son avis sur le sort des sources de lignage : « La sécheresse ! C’est la sécheresse qui est la cause du tarissement des sources. Il y avait de nombreuses Tala3younine (diminutif de Ain, source). Chaque lignage avait sa propre petite source. Mais la sécheresse, c’est la volonté de Dieu. La pluie ne tombe plus. Mais la bonne chose faite, c’est le branchement des maisons au réseau de l’eau potable. Si les maisons n’étaient pas branchées, des problèmes énormes allaient se poser. Où est-ce qu’on va chercher l’eau ? Tu vas remonter jusqu’au bassin (Ifri) pour remplir un bidon ? Qu’est-ce que tu vas en faire ? Depuis, les familles ont de l’eau à la maison, c’est la meilleure des choses faites au douar. »
Mais les populations du douar (et celle de toute la commune) résistent aux effets sévères du changement climatique sur la ressource hydrique. À Tigouliane, face au tarissement des petites sources d’eau, qui fournissaient l’eau de boisson aux familles, l’association du douar a réagi par un projet d’adduction d’eau potable, en utilisant une partie de l’eau de la source collective qui sert à l’irrigation. Parallèlement, d’énormes efforts sont consentis par les gens du douar (et celle de toute la commune) pour effectuer des sondages à la recherche de nouvelles ressources hydriques.
Le directeur des services de la commune, Said Hajji, explique la situation de l’eau au niveau de la commune : « Nous vivons la même situation que le reste du pays, il y a une diminution critique de cette matière vitale avec la succession des années de sécheresse. Nous dépendions de l’eau des sources. Depuis 2014/2015 un phénomène nouveau est apparu : le sondage d’eau. C’est en réponse à la diminution de l’eau souterraine à cause du changement climatique. Tous les douars ont procédé à des sondages à la recherche de l’eau. Dans 70 % des cas, la prospection était positive, surtout pour l’eau de boisson. Jusqu’à aujourd’hui, la commune reçoit des demandes des associations de douars. En cette année 2025, un peu plus de 10 prospections ont été effectuées dans le cadre du partenariat entre la commune et l’agence du bassin de Souss-Massa. Les demandes viennent des associations et sont transmises à l’agence du bassin par( ?) sous couvert du président de la commune. »
L’autre indicateur de désertification tient à la situation des arbres qui font la réputation de chaque écosystème.
Le noyer, nous l’avons dit, est victime du changement climatique et de l’action publique de modernisation de l’infrastructure hydraulique. Le noyer a besoin de la neige et du froid. Or, la neige a quasiment disparu. Elle a fait certes quelques apparitions sporadiques aux sommets de la montagne, mais insuffisamment pour alimenter les sources. Tandis que la pluie se fait de plus en plus rare. Le bétonnage des canaux d’irrigation a contribué au dessèchement des noyers plantés à leurs abords, comme cela a été dit. Le noyer est en passe de se faire complètement remplacer par l’olivier, planté à la faveur d’un projet Plan Maroc Vert (PMV). Plus de 20.000 arbres ont été effectivement plantés au profit des 132 familles du douar Tigouliane. Mais seulement 5000 à 6000 arbres ont pu tenir à cause de la succession des années de sécheresse. Le passage du noyer à l’olivier signale le passage d’un arbre du froid à l’arbre de la chaleur et constitue un signe de changement climatique et des efforts de la population pour y résister.
L’arganier caractérise un écosystème présent dans la moyenne montagne de la commune contrairement au noyer mieux adapté au climat de l’altitude. L’arganier est associé aux cultures céréalières pluviales, cultivées en sous-étage, et à l’élevage caprin. Mais ce système agroécologique est, à son tour, mis à mal par les sécheresses consécutives. Un anonyme du Douar Warowad dresse la situation actuelle de ce système dans les termes suivants :
« L’argan a besoin d’eau. Il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de pluie, il n’y a pas d’argan. Pire encore, les arbres d’argan sont en train de sécher. Il y a des endroits où ils se dessèchent complètement, même ceux situés dans du plat, endroit qui retient l’eau… Même là, les arbres meurent, oui les arbres meurent. Depuis 2020, la situation s’est encore beaucoup aggravée. Depuis plusieurs années, les gens ne labourent plus, les labours ne les intéressent plus. Quelques familles continuent de labourer. Pour labourer, il faut de la pluie. (…) l’élevage caprin a régressé à cause de la sécheresse. Les caprins pâturent dans l’arganeraie ou sur les versants de montagne. Il n’y a plus que 8 à 10 troupeaux dans le douar. Et ce n’est plus ces troupeaux d’antan, ce sont des troupeaux de 60, 80, 100 à 150 têtes. C’est à cause de l’eau. S’il y a de la pluie, les gens retourneront à l’élevage. Dans les années 80/90 des moissonneurs venaient de la tribu voisine d’Ida Ou Mahmoud moissonner les champs d’orge… Cela se passait les bonnes années. Les gens arrivaient à une production de 1000 abras/62 quintaux.»
Il est connu et reconnu que l’ arganeraie marocaine est dans une situation catastrophique à cause de la sécheresse et du surpâturage des troupeaux nomades. Mais dans cette commune, si l’arganeraie n’est pas exposée au surpâturage des troupeaux des nomades en provenance du Sahara, comme c’est le cas dans la plaine du Souss, elle subit lourdement les effets de la sécheresse.
Dans la réserve de biosphère de l’Arganeraie, traversée sur notre chemin à Tafraouten, les arbres sont dans leur grande majorité rabougris et menacés de dessèchement. Cette situation désastreuse de l’arganeraie est corroborée par les propos du Pr. Abdallah Aboudrar, enseignant-chercheur à l’ENA et grand connaisseur de l’arganiculture :
« Cette année c’est la pire des campagnes d’argan que nous n’avions jamais vues. La production est très, très faible. Nous avons atteint des records des prix de l’argan parce qu’il n’y a pas d’offre au souk, mais la demande reste forte. Un kilo d’amandon a atteint 240 DH, du jamais vu. Il faut 2,5 kg pour produire un litre d’argan, soit 600 dh le litre, rien que pour le prix de revient. Il faut s’attendre à des prix de vente de 700 ou 800 DH. La sécheresse a affecté les arbres, c’est pourquoi on a peu de production. Il y a même une mortalité des arbres, qui varie selon les zones de 2 à 10%. Si ça continue avec ce temps sans pluie, même la production de l’année prochaine sera mauvaise. »
Cette courte enquête dans une commune du Grand Atlas montre que la situation actuelle de la montagne, appréhendée à partir de la commune territoriale de Tafraouten, est le résultat de l’interaction du facteur climatique, exacerbé par le changement climatique, de l’action ou de l’inaction du politique et de la conduite des membres des communautés. Les populations résistent comme elles peuvent ; mais jusqu’à quand encore ? Récemment, un regain d’intérêt pour le développement de la montagne (et des oasis) est manifesté par les pouvoirs publics. Des instructions ont été données pour développer une « nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré » adaptée à la montagne.
C’est dans ce cadre qu’une première réunion de concertation s’est tenue à Taroudant le 12 novembre.
Si les objectifs de cette nouvelle génération de programmes se concrétisent et surtout s’ils s’accompagnent d’une clémence du ciel, il y aura peut-être lieu d’espérer un certain renouveau de la montagne.
PS : Le 12 novembre à 17 h le douar reçoit les premières pluies de la saison qui se sont déversées pendant plus de 36 heures d’affilée. De la neige est même apparue sur le mont Isk Oulim.

