Un scandale dans les marchés publics des médicaments ? C’est ce qu’affirme le député Abdellah Bouanou sous la coupole du Parlement, ce jeudi 13 novembre.

« Un ministre a accordé un marché à un autre ministre du gouvernement, qui a une entreprise pharmaceutique, et nous avons importé ce produit (KCl ou chlorure de potassium, ndlr). L’autre scandale, c’est qu’il a été importé de Chine et les établissements hospitaliers n’ont pas pu lire le prospectus. Il a été retiré… Il (le ministre) le propose au prix qu’il veut… et maintenant ils (le ministère) veulent lui donner l’AMM ».

Le parlementaire explique que le KCl, un injectable qui est indiqué dans plusieurs maladies dont la baisse de potassium sanguin, « était produit par une entreprise qui a investi pour cela, elle a voulu augmenter les prix (…), ce médicament n’est plus disponible », ce qui a poussé à l’importation.

Abdellah Bouanou ne cite pas de noms, mais appelle à l’ouverture d’une enquête. Le seul pointé du doigt à ce stade est le ministre de la Santé Amine Tehraoui, qui est accusé de favoriser un collègue du gouvernement dans des marchés publics.

Des accusations, si elles sont avérées, sont graves et méritent qu’on s’y attarde.

Première réaction du ministère

Le ministère de la Santé a rapidement réagi aux déclarations du parlementaire par la voie d’un communiqué publié dans la soirée (facsimilé ci-dessous).

Celui-ci explique, sans entrer dans les détails ni répondre au fond de l’accusation, que la tension observée sur le marché du KCl provient d’un arrêt temporaire de production par l’un des fabricants nationaux, en plein travaux d’extension de son unité industrielle.

Pour compenser ce déficit, l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé a accompagné la reprise de production locale et soutenu une seconde entreprise marocaine dans la mise en place d’une ligne de fabrication.

En attendant, et afin d’éviter toute rupture dans les hôpitaux, des autorisations d’importation ont été accordées “à plusieurs opérateurs”, de façon exceptionnelle et encadrée, et qu’elles « n’octroient aucune priorité dans les marchés publics », lesquels « sont attribués selon la réglementation en vigueur, en privilégiant les médicaments disposant d’un enregistrement national ».

Concernant les achats publics, le ministère affirme que l’acquisition de KCl s’est faite exclusivement via un appel d’offres ouvert et transparent, auquel seuls les producteurs nationaux ont pu participer.

Le ministère ajoute que les centres hospitaliers universitaires, quant à eux, disposent de l’autonomie financière et administrative et gèrent ainsi ses achats suivant les mêmes procédures.

La réponse du ministère, bien qu’elle éclaire certains points, élude l’essentiel : Qu’en est-il du marché attribué et de l’accusation de conflit d’intérêts ?

D’autres questions sont aussi importantes : qui est cet autre ministre du gouvernement qui dispose d’une entreprise pharmaceutique et qui, selon le député, a bénéficié d’un marché public de produits pharmaceutiques ?

Dans la foulée de cette polémique qui s’accentue, quelques confrères évoquent le nom de Mohamed Saad Berrada, ministre de l’Éducation nationale, et la société Pharmaprom, comme les bénéficiaires des marchés pointés par Abdellah Bouanou.

Mais alors, Pharmaprom a-t-elle remporté l’appel d’offres évoqué par le député Abdellah Bouanou ? A-t-elle bénéficié d’autres marchés ? Si oui, cela constitue-t-il un conflit d’intérêts ?

Médias24 a effectué ses recherches et a contacté les acteurs concernés. Voici ce que nous avons pu obtenir comme premiers éléments qui éclairent, au moins en partie, cette affaire, dont nous effectuerons le suivi.

Concernant Pharmaprom et sa participation aux marchés publics

Contactée par Médias24, Pharmaprom affirme n’avoir “jamais obtenu de marché public relatif au chlorure de potassium auprès du ministère de la Santé”. La société nous précise toutefois avoir répondu à une “situation urgente” en fournissant du KCl au CHU Ibn Sina. Ce dernier, en tant qu’établissement autonome, gère lui-même ses achats.

Ce sont les seuls éléments que nous avons obtenus de l’entreprise.

Les informations sur les attributaires des marchés de l’État sont publiques. Certes, la recherche y est ardue, car il y a quotidiennement des centaines de consultations en cours et autant d’extraits de PV ou de résultats définitifs, mais nous avons tenté de remonter la piste des différents marchés relatifs aux médicaments.

Sur les seuls mois de novembre et octobre 2025, nous avons détecté onze marchés de médicaments attribués à plusieurs opérateurs du secteur pharmaceutique, dont Pharmaprom.

Tous ces marchés ont été lancés par des CHU, à l’exception d’un seul lancé directement par le ministère de la Santé et remporté par Pharmaprom, comme seul adjudicataire.

Selon le cahier des prescriptions spéciales, ce marché porte sur l’achat d’un lot unique d’un sérum antivenin destiné au Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc pour un montant de 998.000 dirhams.

Pour les autres marchés lancés par les CHU, nous retrouvons bien la trace de Pharmaprom qui remporte des lots parmi d’autres concurrents. C’est le cas ici, par exemple, d’un marché lancé par le CHU Ibn Rochd de Casablanca :

Polémique visant 2 ministres au sujet de marchés du médicament

Nous retrouvons également la trace d’un marché lancé par le CHU Ibn Sina pour lequel l’entreprise a remporté deux lots. L’un concerne l’étoposide (un médicament de chimiothérapie) et l’autre le métronidazole (un antibiotique et antiparasitaire).

Mais nos recherches ne nous ont pas permis de trouver un marché récent du ministère de la Santé avec le KCl.

En élargissant les recherches à toute l’année 2025, nous retrouvons un appel d’offres portant sur plusieurs médicaments, dont le chlorure de potassium (KCl) injectable à 10 %, lancé en mars dernier par le département de la Santé. S’agit-il de celui évoqué par le parlementaire ? Nous ne pouvons pas l’affirmer. Nous avons contacté M. Bouanou qui n’a pas donné suite à nos sollicitations.

En tout cas, pour ce marché qui porte sur plusieurs lots, le lot relatif au chlorure de potassium a été remporté par Sothema, qui a présenté “l’offre la plus économique” : 637.785 DH pour 254.302 ampoules. Pharmaprom, qui avait également concouru, a été évincée pour ce lot, mais a remporté deux autres marchés : 5.000 flacons d’immunoglobulines humaines pour 10.354.800 DH, et 202.236 comprimés ou gélules d’Ethambutol 100 mg pour 796.809 DH.

La relation entre Mohamed Saad Berrada et Pharmaprom

Le ministre Mohamed Saad Berrada est-il lié à la société Pharmaprom ? Oui, il existe bien une relation. Saad Berrada est un homme d’affaires actionnaire de plusieurs entreprises, dont la plus connue est Michoc. Avant sa nomination comme ministre, en 2022, Berrada s’est associé à Mohamed Bouzoubaa (TGCC) pour racheter Pharmaprom. L’opération notifiée au Conseil de la concurrence présentait les parties prenantes comme suit :

  • Le premier acquéreur « BFO Partners » : société holding de droit marocain, dont le siège social est situé dans la ville de Casablanca. Elle est détenue par le groupe de M. Mohamed Bouzoubaa, active dans plusieurs domaines, dont le plus important est la construction et la promotion immobilière ;
  • Le deuxième acquéreur « BMPAR » : société à responsabilité limitée de droit marocain, dont le siège social est situé à Casablanca. Elle est détenue par le groupe de M. Mohamed Saad BERRADA, active dans plusieurs domaines, dont les plus importants sont l’industrie de la confiserie et la promotion immobilière ;
  • La cible « Pharmaprom SARLAU » : société à responsabilité limitée à associé unique de droit marocain, dont le siège social est situé à Casablanca. Elle est active sur le marché de la fabrication, de l’importation et de la distribution de produits pharmaceutiques au Maroc.

Interrogée sur ce point, une source autorisée avance que “depuis sa nomination au gouvernement, Mohamed Saad Berrada n’exerce aucune fonction de gestion ni de direction dans aucune société, conformément aux obligations légales applicables aux membres du gouvernement”.

Les statuts consultés par Médias24 confirment que Mohamed Saad Berrada a été dirigeant de la société avant de quitter la présidence en novembre 2024 et de céder parallèlement ses parts dans la société BMPAR, également actionnaire de Pharmaprom. Cela dit, il convient de préciser que BMPAR est actuellement gérée par la famille de M. Berrada. Le lien est donc indirectement maintenu.

Nos recherches montrent par ailleurs que Pharmaprom a remporté des appels d’offres antérieurs portant sur des marchés du médicament avant sa nomination comme ministre. Exemple : en février 2023, la société avait ainsi obtenu deux lots pour 2.637.236 DH dans un appel d’offres destiné aux structures de soins primaires et aux CHU SEGMA. Puis, en octobre 2023, elle avait remporté quatre lots supplémentaires pour un total de 5.450.150 DH, dans un appel d’offres lancé par la direction de l’approvisionnement en médicaments.

Le gouvernement veut s’adresser au Parlement

D’après ces premières recherches, il reste deux inconnues :

  • le fameux marché public de KCl remporté par « une entreprise d’un ministre », pour reprendre les termes exacts du député et dont les accusations ont été redirigées vers Pharmaprom. Et si cette entreprise cherche bien à obtenir un AMM pour son importation au lieu de sa fabrication locale.
  • S’il y a bien eu conflit d’intérêts dans ce dossier.

Autant le député que le gouvernement sont appelés à apporter des clarifications et des informations précises et documentées pour éclairer l’opinion publique.

Sur ce volet, le gouvernement a convoqué une réunion de la Commission des secteurs sociaux pour le mercredi 19 novembre 2025 afin d’entendre le ministre de la Santé sur les questions soulevées concernant l’acquisition des médicaments. Cette réunion a été demandée par Mustapha Baïtas, porte-parole du gouvernement et chargé des relations avec le Parlement, dans un courrier officiel daté du 14 novembre.