L’automne boursier s’annonçait calme. Puis deux géants sont arrivés presque en même temps, Cash Plus, puis SGTM, pour un total de près de 6 milliards de DH à lever.

Du jamais vu depuis deux décennies et un moment historique pour la Bourse de Casablanca. Ces deux IPO interviennent dans un contexte de fin d’année, mais aussi au milieu d’une phase de correction du marché.

Très vite, des questions s’imposent : le marché marocain est-il réellement capable d’absorber deux opérations de cette taille ? À quel prix ? Et surtout, quelles en seront les implications concrètes sur la liquidité, les arbitrages et l’équilibre du MASI ?

Pour y répondre, Médias24 a échangé avec Bachir Tazi, directeur de CFG Bank Capital Markets, qui nous fait part de son analyse sur ces questions. Nous avons également sollicité plusieurs analystes de marché, qui partagent à leur tour leur lecture de cette double opération inédite.

Relativiser les 6 MMDH : un marché devenu beaucoup plus profond

« C’est vrai que c’est peut-être une première dans l’histoire de la Bourse de Casablanca ou du moins dans son histoire récente. On se retrouve avec deux offres publiques quasiment simultanées, à quelques jours d’intervalle, et surtout de taille importante. On parle de près de 6 MMDH », explique Bachir Tazi.

« Mais il faut replacer ces 6 milliards dans le nouveau contexte du marché. Oui, historiquement, il y a même eu des années sans aucune offre publique. Et pendant longtemps, quand il y en avait, c’était au mieux une par an, parfois deux, mais avec des montants beaucoup plus modestes ».

« Or depuis 2022, la dynamique du marché a changé. Donc oui, les 6 milliards peuvent paraître élevés si on se réfère à “l’ancienne” Bourse de Casablanca, mais il faut les relativiser par rapport à ce qu’est la place aujourd’hui. Nous parlons désormais d’un marché qui pèse plus de 1.000 MMDH de capitalisation, soit plus de 100 milliards de dollars ».

Le flottant, lui, tourne autour de 260 MMDH. Et si on rapporte les 6 MMDH des deux opérations à ce flottant, on arrive à peine 2,2%. Dit autrement : ce n’est pas si énorme que ça pour le marché dans sa configuration actuelle.

« Donc ce n’est pas un pourcentage énorme. D’autant plus que nous sommes face à un marché dont les volumes ont littéralement explosé au cours des trois à quatre dernières années. On est passé d’une place qui traitait en moyenne 50 millions de dirhams par jour à un marché qui tourne aujourd’hui autour de 450 à 500 MDH par séance ».

Bachir Tazi explique que la liquidité a été multipliée par dix en l’espace de quatre à cinq ans. Et ce changement ne vient pas de nulle part : il s’accompagne de l’arrivée de players professionnels beaucoup plus importants. Les encours des OPCVM Actions atteignent désormais 83 MMDH, et ceux des OPCVM Diversifiés 106 MMDH. Si l’on considère que 40% à 50% des fonds diversifiés sont effectivement exposés au marché actions, cela représente près de 50 MMDH de ressources potentielles supplémentaires.

À cela s’ajoute l’exposition actions d’environ 10% des fonds obligataires et des fonds OMLT, dont l’actif total dépasse 370 MMDH. Cela donne une idée de la force de frappe cumulée de ces intervenants professionnels. Et je ne parle même pas du poids des institutionnels classiques : caisses de retraite, compagnies d’assurance, fonds de pension, ou encore investisseurs étrangers.

« La nouveauté dans ce marché, c’est aussi la montée en puissance d’un autre acteur : le retail, qui participe désormais de manière beaucoup plus active aux opérations et à la liquidité globale ».

« Il ne faut pas négliger cet élément-là, et on le voit clairement dans les chiffres les plus récents. Aujourd’hui, le petit porteur représente environ 28% du volume total échangé sur le marché, selon les dernières statistiques disponibles. C’est considérable, et cela illustre bien la force de frappe de cette catégorie d’investisseurs ».

« Et si l’on regarde les dernières opérations, la tendance est encore plus marquante. Lors de l’augmentation de capital de TGCC en 2025, la collecte auprès des personnes physiques a atteint près de 39 MMDH. Sur l’IPO de Vicenne, on parle de 14 MMDH, et sur celle de CMGP, de 14,8 MMDH. Ce sont des montants énormes qui montrent à quel point la demande du retail est devenue structurante dans les opérations primaires ».

« Donc oui, il y a aujourd’hui une demande accrue, et une vraie puissance d’achat, qu’il s’agisse des institutionnels ou des particuliers ».

« Et il faut ajouter un autre point : à chaque IPO, surtout dans un contexte où le marché est dynamique et où les précédentes opérations ont été des succès, on recrute de nouveaux investisseurs ».

« Les chiffres que je viens de citer reflètent la situation actuelle, l’existant. Mais à chaque offre publique secondaire, on parvient à attirer de nouveaux clients : des personnes physiques, des investisseurs non qualifiés, des Marocains, des étrangers… Tous sont encouragés par la dynamique positive que connaît la Bourse depuis quelque temps ».

Ces deux IPO vont renforcer la profondeur du marché

« D’abord parce que plus il y a de titres cotés à la Bourse de Casablanca, plus on améliore la liquidité et la diversification des portefeuilles. Cela se traduit mécaniquement par davantage de profondeur et une meilleure circulation des flux ».

« C’est aussi, à chaque fois, l’occasion de recruter de nouveaux investisseurs. Beaucoup de personnes viennent en bourse pour la toute première fois grâce aux IPO. L’enjeu ensuite, ce n’est pas seulement de les faire entrer, mais de réussir à les garder : éviter qu’ils participent à l’opération, vendent leurs titres immédiatement et disparaissent. L’idée, c’est de les intégrer durablement dans le marché ».

Arbitrages, rotation, correction courte : un phénomène classique

« À court terme, ce type d’opérations entraîne toujours des arbitrages et un effet de rotation sur le marché. C’est parfaitement normal : les investisseurs revoient la structure de leurs portefeuilles, arbitrent certaines valeurs et dégagent un peu de cash pour pouvoir se positionner sur les IPO. Il est donc logique d’observer, de manière ponctuelle et très courte, une petite correction liée à cet effet de rotation ».

« Mais il faut aussi regarder le côté positif : cette rotation, cette légère correction à laquelle on assiste, n’a rien de dramatique ni d’exceptionnel. Au contraire, elle crée de nouveaux points d’entrée intéressants sur le marché, ce qui peut encourager d’autres investisseurs à venir se positionner ».

« Donc oui, les IPO attirent de nouveaux investisseurs : particuliers comme étrangers, et la correction actuelle est tout à fait normale. Les gérants réalisent des arbitrages pour dégager du cash, c’est exactement ce que l’on observe en ce moment. C’est une phase normale, actuelle et très courte ».

« Et ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Ce genre de correction ponctuelle a déjà eu lieu lors de précédentes offres publiques. La seule différence, cette fois, c’est la taille : nous sommes sur une opération globale de près de 6 MMDH, ce qui n’avait jamais été atteint auparavant ».

Il y a encore de la place pour d’autres IPO et d’autres offres secondaires

C’est tout simplement un nouveau contexte de marché. On a connu plusieurs grands cycles dans l’histoire de la Bourse de Casablanca : le big bang de 1993, puis un nouveau grand cycle autour de 2010, marqué notamment par les opérations majeures de Maroc Telecom. Aujourd’hui, depuis 2021-2022, post-Covid, on entre clairement dans une nouvelle ère pour la Bourse de Casablanca.

La lecture des analystes : un marché capable d’absorber 6 MMDH, malgré des tensions techniques

Les analystes sont unanimes : le marché marocain a largement la capacité d’absorber les 6 MMDH cumulés de Cash Plus et SGTM, même si cette double opération entraîne des effets techniques à court terme. « Les flux existent, la profondeur est là, et la rotation en cours n’a rien d’inquiétant », résume un analyste de la place.

« La première réaction logique est celle des OPCVM actions, qui doivent libérer du cash en allégeant quelques lignes liquides ou certaines small caps très performantes. Cela crée une respiration temporaire : prises de bénéfices, volumes plus faibles et quelques pressions techniques ici et là. C’est une rotation normale, pas un stress de marché ».

« Les fonds monétaires sont aussi sollicités, beaucoup d’investisseurs corporate retirant provisoirement des montants pour participer aux IPO. Donc on anticipe un peu moins de contrepartie acheteuse dans les jours qui précèdent les opérations ».

« Les institutionnels (assurances, retraites) adoptent la même logique : arbitrages ciblés, ventes de lignes pleines et mouvements visibles sur certaines large caps, mais c’est normal ».

« Les small caps restent les plus sensibles à cette phase d’assèchement, pouvant perdre quelques « pour cent » dans la fenêtre T-5/ T+5, sans rapport avec leurs fondamentaux. Une fois les actions allouées et créditées, la liquidité revient rapidement : les gérants reconstituent leurs positions, les flux reviennent et les valeurs se stabilisent ».

Enfin, « si SGTM ou Cash Plus intègrent les indices benchmark, un effet mécanique d’éviction jouera : les valeurs déjà présentes verront leur pondération ajustée, et les fonds benchmarkés devront rééquilibrer leurs portefeuilles. Cela déclenche automatiquement des flux sortants sur certaines lignes et des flux entrants sur les nouveaux entrants. Rien d’inhabituel : c’est la mécanique classique des portefeuilles indiciels ».

Source : Bourse de Casablanca