C’est un homme marqué mais à l’esprit intact qui s’est exprimé dans un entretien avec France Inter. Libéré il y a à peine 13 jours, Boualem Sansal, 76 ans, ne se fait aucune illusion sur les motifs réels de son arrestation mi-novembre 2024 à l’aéroport d’Alger.

Les chefs d’inculpation officiels évoquaient le terrorisme ou l’atteinte à la sûreté de l’État. Mais l’auteur du Serment des barbares affirme avoir été la victime collatérale d’un séisme diplomatique : le revirement d’Emmanuel Macron sur la question du Sahara occidental.

Le Sahara, un dogme « hyper sacré »

Pour l’écrivain, tout a basculé au moment où l’Élysée a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara. « Il s’est passé quelque chose, un divorce ontologique », analyse Boualem Sansal. Pour le régime algérien, qui soutient le polisario, cette question est bien plus qu’un dossier politique : c’est une ligne rouge absolue.

« C’est hyper, hyper sacré« , insiste l’écrivain, expliquant que le pouvoir algérien utilise deux leviers idéologiques majeurs pour justifier sa légitimité et se donner une « dimension messianique » : la Palestine et le Sahara.

En touchant à ce dogme, la France a provoqué une rupture brutale. « Une guerre a été déclarée », résume-t-il. Dans ce climat d’ultranationalisme épidermique, où « tout ce qui vient de France blesse les autorités », Boualem Sansal s’est retrouvé piégé.

« Je suis un morceau de la France »

Dans ce contexte de tensions extrêmes, il fallait un coupable, ou plutôt un symbole. Boualem Sansal, récemment naturalisé français mais résidant encore en Algérie, s’est retrouvé pris en étau. « Je suis la France. Pour eux, je suis un morceau de la France », explique-t-il.

L’écrivain estime avoir servi de monnaie d’échange et d’exemple. Le régime cherchait « quelqu’un d’emblématique » pour marquer le coup. « J’étais une caution pour le gouvernement avant cela », rappelle-t-il, soulignant que le président Tebboune utilisait autrefois sa liberté de ton pour nier le caractère dictatorial du régime. Mais la crise du Sahara a changé la donne : Sansal est devenu l' »otage de la dégradation de cette relation » franco-algérienne.

L’ultimatum des services secrets

Ses propos passés sur les frontières entre l’Algérie et le Maroc ont servi de prétexte formel à son arrestation, qualifiée d’atteinte à l’unité nationale. Une thématique qui a ressurgi jusqu’aux derniers instants de sa détention, lors d’une scène glaçante la veille de son expulsion.

Un haut responsable, probablement des services de renseignement, lui a rendu visite dans sa cellule pour un ultime avertissement. L’officier lui a reproché d’avoir franchi des interdits absolus : « Vous touchez à la religion, c’est hyper sacré. Vous avez reconnu les machins du Sahara occidental. Vous vous rendez compte de l’importance ? Les lignes rouges ! »

Face à cette injonction, Sansal a tenté d’opposer une fin de non-recevoir juridique : « Qui trace les lignes rouges ? Moi je ne connais que les lignes rouges définies par la Constitution, et la Constitution garantit la liberté d’expression ». Mais le message du régime était clair, prenant des allures de marché : la liberté contre le silence.

Entre prudence et résistance

Conscient que la partie se joue désormais à un niveau international impliquant la France, l’Allemagne et l’Algérie, Boualem Sansal admet qu’il devra, au moins « momentanément », modérer sa parole par réalisme politique et pour protéger ses proches. « J’espère que vous avez compris », lui avait lancé l’officier en lui tendant la main avant son départ.

Pourtant, celui que ses codétenus surnommaient « La Légende » refuse de plier intellectuellement. S’il accepte une prudence de circonstance, il maintient son cap : celui de la critique d’un système qu’il qualifie de dictature, refusant que les « lignes rouges » du pouvoir ne deviennent les frontières définitives de sa pensée.