Ces dernières années, les ruptures de médicaments sont devenues un phénomène récurrent au Maroc. Le problème existait déjà avant la crise du Covid-19, mais il s’est nettement aggravé depuis.

Médias24 a consacré plusieurs articles à l’analyse des causes de ces ruptures. Mais au-delà de ces raisons, deux principales questions demeurent. Combien de médicaments sont aujourd’hui réellement en rupture au Maroc, et que font le ministère de la Santé et l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS) pour garantir l’accès quotidien aux traitements pour les patients ? Car certains font face régulièrement à des pénuries en pharmacie.

Cela concerne parfois des malades chroniques, pour qui la moindre interruption peut perturber le suivi médical, réduire l’efficacité d’un traitement ou même aggraver l’état de santé. Faute de visibilité sur les stocks disponibles, ils sont souvent contraints de faire le tour des pharmacies, sans aucune garantie de trouver leur médicament.

Pour tenter de faire face à ces perturbations, plusieurs mesures ont été mises en place, d’abord par l’ancienne Direction des médicaments et de la pharmacie (DMP) relevant du ministère de la Santé, puis par l’AMMPS, opérationnelle depuis un peu plus d’un an. Pourtant, sur le terrain, les ruptures persistent. Elles s’accompagnent d’un manque de visibilité, confirmé par le ministre de la Santé lui-même, du fait que ni les autorités sanitaires ni les professionnels ne disposent d’une image claire et en temps réel des stocks disponibles dans le Royaume. Une absence d’information qui rend l’anticipation difficile aussi bien pour le ministère que pour l’Agence du médicament.

L’Observatoire du médicament, un chantier urgent

Le ministre de la Santé a reconnu lui-même cette limite. Il a évoqué la problématique des ruptures de médicaments à plusieurs reprises, depuis son arrivée au ministère. La dernière en date remonte au 19 novembre, lors d’une réunion de la commission des secteurs sociaux consacrée à la polémique autour du KCl.

Le ministre avait alors confirmé le manque de visibilité quant aux stocks de médicaments. « Nous n’avons pas encore d’Observatoire du médicament. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en mesure de prévoir, à trois ou six mois, ce qui nous attend pour le KCl ou pour d’autres médicaments, y compris les traitements courants », avait-il souligné.

« Nous disposons bien de données, mais elles doivent être regroupées et analysées pour avoir une vision, ce qui prend du temps. Or, cette vision doit être instantanée. Nous ne pouvons pas attendre deux ou trois mois pour savoir s’il y aura une rupture ou si un médicament est réellement disponible ».

Il avait également souligné que les sociétés dans le secteur avaient une meilleure visibilité que le ministère par rapport à ces ruptures. « D’où la nécessité d’accélérer la mise en place de l’Observatoire national du médicament », qui permettrait au ministère et à l’Agence d’anticiper les pénuries.

Amine Tahraoui avait aussi évoqué le sujet le 1ᵉʳ octobre dernier, lors d’une réunion de la même commission tenue dans le sillage des manifestations de la génération GenZ. Selon le minsitre, les ruptures de médicaments dans les établissements hospitaliers publics s’expliquent par plusieurs facteurs. Il a rappelé qu’un budget annuel de 3,6 milliards de DH était consacré à l’approvisionnement de ces établissements, tout en soulignant que 22% des médicaments connaissaient des ruptures et que 6,5% finissaient par périmer, faute d’un système informatique ou d’information permettant de suivre efficacement les dates de validité.

Un phénomène global, mais des effets immédiats au Maroc

Contactée par nos soins, une source proche du dossier nous confirme que la situation marocaine s’inscrit dans une crise internationale. « Les ruptures de médicaments constituent aujourd’hui un phénomène mondialement documenté, affectant aussi bien les pays développés que les pays émergents », nous explique notre interlocuteur. « Ce contexte international, marqué par des tensions multifactorielles, montre clairement que les ruptures ne sont pas un phénomène localisé, mais une conséquence d’une dynamique globale ».

Et de préciser que « les notifications de ruptures ont atteint des niveaux records dans plusieurs juridictions :

  •  États-Unis (FDA) : plus de 320 ruptures actives en 2024 ;
  •  France (ANSM) : près de 5.000 signalements de tensions et ruptures en 2023 ;
  •  Canada : plus de 2.000 produits répertoriés en pénurie en 2024 ;
  •  Union européenne (EMA) : ruptures critiques d’antibiotiques, anticancéreux, insulines et médicaments hospitaliers ».

« Ces données démontrent que même les systèmes les plus avancés sont confrontés à des perturbations majeures des chaînes d’approvisionnement mondiales ».

Au Maroc, « le nombre de médicaments signalés en situation de rupture demeure fortement fluctuant, car il dépend directement des causes propres à chaque produit. Les données consolidées des années précédentes montrent une moyenne d’environ 250 notifications de rupture par an, tous motifs confondus », d’après notre source.

« Selon la durée moyenne de la rupture et la nature des contraintes rencontrées, ces situations sont ensuite classées en différentes catégories : ruptures courtes et ponctuelles, ruptures intermédiaires, ou ruptures prolongées liées le plus souvent à des difficultés de production, d’approvisionnement ou à des tensions internationales sur les matières premières ».

Des causes nationales et internationales derrière les ruptures

Notre source est revenue sur les raisons de ces ruptures. « Elles résultent de l’interaction de facteurs internationaux et nationaux ».

Des causes internationales (structurelles) :

  • Une concentration mondiale de la production de matières premières (API). D’ailleurs, 70% des matières premières mondiales proviennent d’un nombre limité de sites en Asie, rendant la supply chain très vulnérable.
  • L’augmentation des coûts des intrants pharmaceutiques (énergie, solvants, emballages).
  • La perturbation logistique mondiale, due notamment à la hausse des coûts de transport, la congestion des ports et les retards douaniers internationaux.
  • Les tensions géopolitiques (Ukraine, Proche-Orient) impactant l’approvisionnement et les flux commerciaux.
  • La faible rentabilité internationale de certaines molécules essentielles, notamment les anciens médicaments (antibiotiques, psychiatriques, anticancéreux), poussant certains fabricants à réduire ou à cesser la production.
  • Les pandémies et les chocs sanitaires qui modifient brutalement la demande et perturbent la capacité de production mondiale.

Des causes contextuelles au marché marocain :

  • La faible attractivité économique de certains médicaments essentiels, dont les prix encadrés par décret peuvent limiter la pérennité industrielle dans un contexte mondial inflationniste.
  • La dépendance partielle aux importations pour certaines spécialités très spécifiques.
  • La perturbation ponctuelle dans la chaîne de distribution locale (déficit de stock chez l’industriel, retards d’approvisionnement, ajustements logistiques).
  • L’arrêt temporaire de production pour maintenance ou restructuration industrielle, comme c’est le cas pour le KCl.
  • L’augmentation de la consommation de certaines molécules sensibles, notamment en psychiatrie et en réanimation.

Des mesures à court et à moyen terme pour faire face aux ruptures

Face à cette problématique mondiale, « l’AMMPS, en coordination avec le ministère de la Santé, adopte une approche institutionnelle fondée sur l’anticipation, la veille et la transparence », nous confie-t-on.

Différentes mesures à court et à moyen terme sont ainsi mises en place.

Pour un besoin immédiat, « l’Agence met en œuvre un dispositif d’urgence. Ce sont les autorisations spécifiques individuelles, délivrées sur la base d’une ordonnance médicale », nous explique notre interlocuteur.

« Ce mécanisme permet au patient d’importer personnellement son médicament depuis l’étranger, dans un cadre officiel et sécurisé, ou de passer par les établissements pharmaceutiques industriels habilités à procéder à l’importation ».

Pour ce qui est des mesures à court terme, il s’agit de :

  • L’activation du système d’alerte renforcé pour la détection précoce des tensions.
  • La priorisation des médicaments vitaux (réanimation, maladies chroniques, oncologie, psychiatrie).
  • Des réunions régulières avec les industriels pour ajuster la production et les importations.

Concernant les mesures à moyen terme, il s’agit de :

  • La création de l’Observatoire national du médicament, doté d’un système d’alerte précoce et d’une base de données temps réel.

Il s’agit d’ailleurs de l’un des chantiers prioritaires de l’AMMPS. « Cet Observatoire prévoit la mise en place d’un système informatique avancé, dédié au suivi en temps réel, à l’analyse continue et à l’anticipation des risques de rupture ».

« Ce dispositif numérique permettra également de publier de manière transparente les informations relatives aux médicaments indisponibles afin d’informer les médecins prescripteurs, les pharmaciens et les patients, dans une logique de transparence totale et d’amélioration de l’accès à l’information ».

« Ce développement structurel vient compléter les mesures d’urgence et consolider le rôle de l’Agence dans la prévention des ruptures, la veille du marché, et la protection du droit des patients à un traitement continu ».

  • L’analyse du besoin national, en intégrant la production, l’importation, la consommation et l’historique de ruptures.
  • Le renforcement de la fabrication locale des produits sensibles, conformément aux orientations nationales de souveraineté pharmaceutique. C’est notamment pour cette raison que le projet Marbio a été lancé.
  • La révision du modèle économique des médicaments essentiels dans le cadre du nouveau décret de fixation des prix. Ce dernier est à présent aux dernières étapes du circuit d’adoption. Il est actuellement en cours d’examen par le Conseil de la concurrence.
  • La digitalisation de la remontée d’informations pour améliorer la visibilité et l’anticipation des risques.
  • La lutte déterminée contre les circuits parallèles.

Dans ce contexte, notre source rappelle que « toute acquisition de médicaments en dehors des circuits légaux est assimilée à de la contrefaçon. Ces pratiques mettent en danger la santé du patient en raison de l’absence de traçabilité, de la falsification et de la rupture de la chaîne du froid. Ainsi, pour lutter contre ces circuits illégaux, des actions conjointes sont menées avec les Douanes, le ministère de l’Intérieur, les autorités judiciaires et le pôle inspection de l’AMMPS ».

Mais il faut dire que dans certains cas, ces circuits sont inévitables, en particulier lorsqu’il s’agit de malades chroniques, dont le besoin en médicament est urgent.