Après le succès remarqué de « Sofia », primé au Festival de Cannes en 2018, Meryem Benm’Barek revient sur le devant de la scène avec « Derrière les palmiers », un projet soutenu par les Ateliers de l’Atlas du festival.

Le film plonge le spectateur dans le quotidien de Mehdi et Salma, un jeune couple modeste dont l’équilibre vacille suite à la rencontre de Mehdi avec Marie, une Française issue d’une famille aisée installée à Tanger.

En alternant des scènes contrastées illustrant les niveaux de vie opposés du couple et de Marie, la réalisatrice tente de mettre en lumière les contradictions psychologiques et sociales existant entre deux milieux différents.

Dans un entretien accordé à Variety, la réalisatrice revendique des influences surprenantes, citant « Dirty Dancing » pour son traitement des classes sociales et de l’émancipation, ou « Titanic« , tout en assumant un goût pour les « thrillers des années 90 » et les téléfilms du samedi soir. Son objectif fut de créer un récit accessible où le plaisir du spectateur reste central.

Une production marquée par le refus du compromis

La création de ce long-métrage a selon Benm’Barek été freinée par des obstacles financiers majeurs, notamment l’absence notable de financements publics français. Pour la cinéaste, ce refus est politique : « Cela dit quelque chose sur la difficulté pour la France aujourd’hui de regarder les conséquences de son passé colonial droit dans les yeux », a-t-elle confié à Variety.

Elle explique que le film n’a pu voir le jour « que grâce à une solidarité internationale (Angleterre, Belgique) et locale, la communauté tangéroise s’étant mobilisée autour du projet ».

Le film, dont le budget déclaré dépasse un peu les 12 MDH, a bénéficié d’une avance sur recettes de la part du CCM d’un montant de 4 MDH.

Ce soutien public est mis en avant par les détracteurs du film, qui critiquent le financement d’un film contenant des scènes sexuelles osées ainsi que la liberté prise par Benm’Barek dans la représentation de la sexualité.

La réalisatrice l’assume et l’explique. « Marie donne accès à son corps… Salma, en revanche, est définie par la pudeur », explique-t-elle, utilisant ces corps comme marqueurs de territoires sociaux distincts.

« Derrière les palmiers » : le sexe comme marqueur social ?

Justement, « Derrière les palmiers » interpelle par son traitement de la sexualité, qu’il veut comme une clé de voûte de la narration.

Le personnage de Marie, la Française aisée, incarne une sexualité libérée et accessible. La réalisatrice explique avoir voulu montrer cet accès au corps, perçu à travers le regard de Mehdi.  À l’inverse, Salma, la fiancée marocaine, est définie par la pudeur et le refus de se dévoiler.

Cette opposition binaire sert à souligner le fossé culturel et les fantasmes de Mehdi, pour qui le corps de Marie représente une porte d’entrée vers un autre monde.

Meryem Benm’Barek insiste sur l’importance de ces scènes intimes, qu’elle a défendues face aux réticences de certains producteurs. Pour elle, effacer la sexualité aurait été trahir la vision de son film, un thriller intime où le désir est moteur de l’action.

Elle assume ce choix artistique, quitte à heurter certaines sensibilités, en affirmant que chaque plan a été pensé et voulu.

« Une intrigue déja-vue »

Au-delà de la place des scènes intimes assumées par la réalisatrice, le film fait l’objet d’autres critiques.

Si la réalisatrice a exprimé sa joie de présenter son œuvre « sous un angle particulier où se mêlent de nombreuses questions sociales », avec un choix de thématique « extrêmement réaliste » , certaines voix remettent en question l’originalité du film.

L’intrigue, centrée sur Mehdi, un jeune Tangérois modeste fasciné par le monde opulent d’une famille française, est qualifiée de « déjà-vu ». De nombreux critiques y voient une redite de thèmes usés : l’ascension sociale, le conflit de classes, le désir d’ailleurs.

Le film est accusé de se contenter d’assembler des « clichés familiers » sans apporter de véritable plus-value narrative ou émotionnelle, le reléguant au rang de « téléfilm déguisé en cinéma d’auteur ».

Une mise en scène froide et désincarnée

Dans son travail de mise en scène, Benm’Barek privilégie les plans moyens et larges, un choix qui laisse au spectateur le temps d’observer les scènes et de saisir les contradictions psychologiques de personnages pris entre des niveaux de vie opposés.

Toutefois, la caméra, souvent statique et distante, crée selon plusieurs critiques de spectateurs et internautes sur les réseaux sociaux, une barrière infranchissable entre le spectateur et les personnages.

Cette distance, voulue contemplative par la réalisatrice, est perçue comme une froideur clinique, donnant lieu à des scènes « dépourvues de pouls humain » et « noyées dans un silence visuel qui étouffe l’émotion ».

Le procès d’un regard « orientaliste »

Mais c’est sur le fond que les critiques sont les plus virulentes. Le film est accusé de véhiculer une « double vision », celle d’une réalisatrice qui observerait la société marocaine avec un regard extérieur, formaté pour plaire à un public occidental.

La représentation de Tanger, ville de contrastes, est jugée caricaturale, opposant de manière simpliste une modernité européenne « ouverte » à une société marocaine « enlisée dans ses contradictions » et ses « interdits ».

Le discours social du film est qualifié de « moralisateur » assénant des leçons sur l’hypocrisie et la masculinité toxique plutôt que de les explorer avec finesse.

Une lueur dans la pénombre

Au milieu de ce concert de reproches, l’actrice marocaine Nadia Kounda semble être parvenue à tirer son épingle du jeu.

Sa performance est saluée pour sa sincérité et sa chaleur, apportant une touche d’humanité bienvenue.

Cependant, les critiques déplorent que son personnage soit marginalisé par le récit, comme si la seule figure authentique de ce film n’avait pas droit de cité.