C’est l’histoire d’un respect mutuel né avant même le couronnement et forgé dans l’épreuve du feu. À travers les pages de ses mémoires intitulés Réconciliation, Juan Carlos Ier recompose le puzzle de ses relations avec les dirigeants qu’il a côtoyés, et notamment avec feu Hassan II, dépeignant un lien qui dépasse la simple diplomatie pour toucher à l’affectif et à la psychologie.
Bien avant d’être proclamé roi d’Espagne, Juan Carlos a pu mesurer la bienveillance du souverain marocain envers sa famille. En 1974, alors que la Révolution des Œillets éclate au Portugal où les parents de Juan Carlos vivent en exil à Estoril, l’incertitude règne.
Juan Carlos révèle qu’à ce moment précis, alors que certains pressaient ses parents de fuir, « le Roi Hassan II les invitait à venir au Maroc ». Une offre de refuge que la famille royale espagnole n’aura finalement pas besoin d’accepter, mais qui posait déjà les jalons d’une loyauté personnelle entre les deux maisons.
1975 : le baptême du feu de la Marche verte
Un an plus tard, en octobre 1975, l’ambiance change radicalement. Francisco Franco, dictateur qui a dirigé l’Espagne de 1939 à 1975 d’une main de fer après la guerre civile espagnole, est mourant et Juan Carlos assure l’intérim du pouvoir. C’est le moment que choisit Hassan II pour lancer la Marche verte. La situation est explosive : des milliers de civils marocains marchent vers des champs de mines tenus par l’armée espagnole.
« Si la foule approche trop, il y aura des centaines de morts », prévient le général espagnol sur place. Contre l’avis de ses ministres, Juan Carlos décide de piloter lui-même son avion jusqu’à Laâyoune, avec l’objectif de soutenir ses troupes tout en ordonnant un retrait digne pour ne pas « tirer sur une foule de femmes sans défense ».
Mais le futur roi a surtout compris la psychologie de Hassan II qui appréciait « les gestes » et le panache. En se rendant sur le terrain, Juan Carlos valorise son interlocuteur. Le pari fonctionne. Quelques heures plus tard, Hassan II l’appelle : « Je te félicite d’être allé sur place aux côtés de tes soldats ». La guerre est évitée, la face est sauve pour tout le monde. « Nous sommes devenus ensuite des amis intimes », confie Juan Carlos.
La diplomatie du téléphone… et du golf
Cette crise fondatrice laisse place à une relation directe, sans filtre. Dès 1979, lors de son premier voyage officiel, Juan Carlos est frappé par « l’intelligence du Roi Hassan« . Les deux hommes échangent en français, contournant souvent les lourdeurs de leurs administrations respectives par de simples coups de fil pour « désamorcer » les tensions.
Juan Carlos partage une anecdote sur la méthode de négociation du monarque marocain. Hassan II lui avait confié : « Il est plus facile de refuser un service à quelqu’un en marchant que face à face, coincé derrière un bureau ». L’Espagnol en conclut avec humour : « C’est pour cette raison qu’il jouait si souvent au golf ! »
Cette complicité permettait d’aborder sereinement les sujets les plus brûlants, comme Sebta et Melilia. Sur ce point, Hassan II faisait preuve d’un pragmatisme patient, glissant à son homologue : « La prochaine génération devra résoudre cette question ».
Des décennies plus tard, c’est un Juan Carlos ému qui se rend à l’anniversaire des 70 ans de Hassan II, peu avant sa mort. Il y décrit un homme apaisé par la présence des siens malgré la maladie. Au moment du décès du souverain le 23 juillet 1999, le roi d’Espagne ne perdait pas seulement un partenaire stratégique ou le premier partenaire économique de son pays. Ses mots sont plus personnels : » Je perdis un ami ».
L’impossible réhabilitation
Ces mémoires ne sont pas qu’un recueil de souvenirs diplomatiques. Ils sont l’arme ultime d’un roi émérite qui refuse d’être réduit à la caricature de ses dernières années. « La démocratie n’est pas tombée du ciel », rappelle-t-il avec amertume, s’employant à revendiquer la paternité de l’Espagne libre. Il y retrace son rôle de pilote de la transition vers une monarchie parlementaire après la mort de Franco.
Cependant, en voulant expliquer le passé, Juan Carlos a ouvert la boîte de Pandore. Le cœur de la polémique qui enflamme aujourd’hui Madrid réside dans l’affection qu’il ne cache pas pour le dictateur Francisco Franco. Loin de condamner le régime, il décrit une relation quasi paternelle, évoquant le « respect » et le « sens politique » du Caudillo, dont la dernière volonté aurait été, selon lui, de maintenir « l’unité du pays ».
Ces mots ont provoqué une onde de choc dans une Espagne où la mémoire historique reste une plaie vive, et où des familles recherchent encore les restes de leurs proches dans les fosses communes. La réaction de Pedro Sánchez, chef du gouvernement socialiste, a été cinglante, qualifiant de « douloureux » cet éloge posthume du dictateur par celui qui fut le visage de la démocratie.
Mea culpa et exil doré
L’ouvrage est aussi l’occasion d’un mea culpa partiel sur la chute vertigineuse amorcée avec son abdication en 2014. Juan Carlos aborde les scandales qui ont transformé son règne en tragédie grecque : la désastreuse partie de chasse à l’éléphant au Botswana en 2012, en pleine crise économique, et surtout les affaires financières opaques.
Il qualifie de « grave erreur » l’acceptation d’un don de 100 millions de dollars du roi d’Arabie saoudite. Mais cet aveu semble bien tardif pour réparer les dégâts institutionnels. Des dégâts tels que son propre fils, le roi Felipe VI, a dû prendre la décision radicale de lui retirer son allocation et de renoncer à son héritage pour sauver la Couronne, poussant le « père de la nation » à l’exil en 2020.
Entre nostalgie d’une grandeur passée et justification maladroite, ces mémoires dessinent finalement le portrait d’un roi qui, à force de vouloir blanchir sa légende, risque de souligner davantage la solitude de son crépuscule.