Dans cette interview, le coordinateur général du Festival international du film de Marrakech (FIFM) et membre du comité de sélection revient sur les enjeux majeurs de cette 22e édition. Ali Hajji met en avant l’ambition constante du festival de faire rayonner le cinéma marocain, arabe et africain sur la scène internationale, en ajoutant que la qualité reste la seule priorité.

Soulignant l’importance croissante de la transmission aux jeunes talents à travers les ateliers de l’Atlas qui accompagnent des cinéastes émergents du continent et du monde arabe, il évoque le FIFM comme un projet culturel qui a su faire sa place à l’international dans un environnement cinématographique très concurrentiel.

La création des Ateliers de l’Atlas a permis de soutenir une nouvelle génération de cinéastes marocains, africains et arabes

Médias24 : En vingt-deux ans d’existence, quel impact durable estimez-vous que le Festival international du film de Marrakech a eu sur le développement du cinéma marocain et l’industrie culturelle nationale ?

 Ali Hajji : Le festival a toujours eu l’ambition de contribuer à la structuration de l’écosystème cinématographique marocain, mais un tournant décisif a été franchi avec la création des Ateliers de l’Atlas en 2018. Ce programme a en effet permis de soutenir une nouvelle génération de cinéastes marocains, africains et arabes à des moments clés de la vie de leurs films.

Aujourd’hui, cette démarche s’est amplifiée et structurée au sein d’Atlas Programs, qui regroupe toutes nos initiatives professionnelles, de l’écriture des projets jusqu’à leur diffusion et leur circulation internationale.

Les résultats sont concrets et mesurables. De nombreux films passés par les Ateliers de l’Atlas ont été sélectionnés et primés dans les plus grands festivals du monde avant de rencontrer leur public au Maroc et ailleurs : Zanka Contact d’Ismaël El Iraki à Venise, Animalia de Sofia Alaoui à Sundance, Les Meutes de Kamal Lazraq – doublement distingué à Cannes et à Marrakech.

Et l’exemple le plus éclatant reste le long métrage La Mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir, révélé aux Ateliers, primé à Cannes, puis premier film marocain à remporter l’Étoile d’or à Marrakech. Il a été sélectionné dans 188 festivals à travers le monde, a remporté 39 prix et a été distribué dans 45 pays.

Le cinéma marocain n’a jamais été aussi visible ni aussi ambitieux, et le festival a pris toute sa part dans cette dynamique.

La gratuité des projections témoigne de notre volonté de rendre le cinéma accessible à tous sans pour autant renoncer à l’exigence

– Quels critères ont guidé la sélection officielle de cette édition, ainsi que l’hommage à Jodie Foster ?

– Chaque section du festival répond à une mission spécifique et complémentaire.

La compétition internationale est intégralement dédiée aux premiers et deuxièmes films, afin de repérer et révéler de nouvelles voix du cinéma mondial.

Les séances de Gala présentent les œuvres les plus attendues de l’année et permettent au public de rencontrer les équipes.

La section Horizons offre un panorama très large des films remarqués dans les grands festivals internationaux.

Le 11ᵉ Continent accueille des propositions audacieuses, des formes hybrides et des films du patrimoine arabe et africain restaurés.

Le Panorama marocain met en lumière la diversité du cinéma national, entre cinéastes confirmés et talents émergents.

Enfin, la section Jeune Public et Famille initie les spectateurs de demain à l’expérience du grand écran et réunit plusieurs générations autour d’une même histoire.

Concernant les hommages, nous célébrons des personnalités dont l’œuvre a marqué notre imaginaire collectif et continue d’inspirer les artistes, comme Jodie Foster, double lauréate des Oscars, qui a su concilier exigence artistique et popularité mondiale, devant et derrière la caméra.

C’est ce dialogue entre différentes écritures et différentes générations qui fonde l’identité du Festival.

– Comment le festival équilibre-t-il entre cinéma d’auteur et ouverture vers le grand public ?

– C’est un équilibre auquel nous tenons profondément. La gratuité totale des projections témoigne de notre volonté de rendre le cinéma accessible à tous. Mais cela ne signifie pas renoncer à l’exigence.

Au contraire, nous voulons que les publics les plus larges puissent découvrir des œuvres fortes, inédites, venues du monde entier.

Les comédies et les grands films de Gala rassemblent un large public, tandis que la compétition et le 11ᵉ Continent attirent les spectateurs les plus cinéphiles. Toutes ces écritures cohabitent et se répondent. C’est cette diversité de regards qui fait la singularité du festival de Marrakech.

Le festival est devenu un hub cinématographique Sud-Sud

– Le festival est-il en passe de devenir un hub cinématographique Sud-Sud ?

– Il l’est déjà car nous réunissons à Marrakech des créateurs, des producteurs et, depuis cette année, des distributeurs d’Afrique, du monde arabe et d’Europe, grâce au lancement des Atlas Distribution Meetings.

Pour la première fois, soixante distributeurs viennent découvrir les films en première mondiale ou en postproduction présentés aux Ateliers de l’Atlas. C’est un changement d’échelle.

Partant de ce constat, le festival ne se contente plus de soutenir la création : il agit désormais de manière concrète sur la circulation et la diffusion des œuvres du Sud. Marrakech est devenue un point de passage incontournable pour le cinéma arabe et africain.

 – En dehors de la période du festival, quelles sont les retombées concrètes pour le cinéma marocain ?

– L’action du festival se prolonge bien au-delà de ses neuf jours de projections. C’est tout le sens d’Atlas Programs, qui réunit désormais l’ensemble de nos initiatives professionnelles et accompagne les films du scénario jusqu’à leur diffusion.

Les Ateliers de l’Atlas constituent le cœur de ce dispositif car ils soutiennent à la fois des projets en développement et des films en postproduction, en permettant aux cinéastes de bénéficier de consultations personnalisées, de rencontres décisives avec les acteurs de l’industrie et de contributions financières attribuées par un jury international.

Certains volets d’Atlas Programs se déploient également en dehors du calendrier du festival. Atlas Press qui se compose de deux ateliers complémentaires : l’un organisé au mois de juillet à Casablanca pour les journalistes en exercice au Maroc, l’autre destiné aux étudiants est mené pendant le festival.

Ensemble, ils contribuent à renforcer les compétences critiques et la couverture éditoriale du cinéma au Maroc, tout en rapprochant presse et création.

De son côté, Atlas Distribution poursuit son action d’accompagnement lorsque les films sortent en salles dans la région, afin de dynamiser leur circulation, leur promotion et leur rencontre avec les publics.

Enfin, Atlas Station soutient la professionnalisation de jeunes producteurs et réalisateurs marocains et contribue à structurer durablement leurs parcours, en les préparant à travailler dans des cadres de production internationaux.

Le festival de Marrakech agit ainsi comme un véritable incubateur de talents et de films, dont l’impact s’inscrit dans le temps long. Il aide des œuvres à voir le jour, des carrières à s’affirmer, et participe à la consolidation d’un écosystème national plus solide, en dialogue permanent avec l’industrie mondiale.

Comment attire-t-il les investisseurs ou producteurs étrangers vers les projets marocains ?

– La meilleure manière d’attirer des partenaires consiste à montrer des œuvres fortes et des talents sûrs. Ainsi, lorsque de grands professionnels internationaux découvrent un film marocain en postproduction et qu’ils en perçoivent le potentiel, les collaborations se nouent naturellement.

Le festival permet de créer un cadre propice à ces rencontres, et les succès internationaux des films marocains en attestent.

– Quel bilan tirez-vous des masterclasses professionnelles destinées aux cinéastes marocains ?

– Elles sont très suivies et s’adressent autant aux professionnels qu’aux passionnés. Ce sont des lieux de transmission, de partage d’expériences et de réflexion sur l’évolution des métiers du cinéma. En outre, le public y accède gratuitement, ce qui est exceptionnel à l’échelle internationale.

Le festival n’a pas vocation à coproduire des films

– Le festival prévoit-il de coproduire des films marocains ?

– Il n’a pas vocation à coproduire des films. En revanche, nous apportons un soutien direct et ciblé à des projets et à des films en cours de fabrication. Les Ateliers de l’Atlas accueillent à la fois des projets en développement et des œuvres en postproduction, en particulier au stade du montage.

Chaque année, des jurys internationaux attribuent des contributions financières – pour un montant total de 120 000 euros – destinées à soutenir concrètement l’écriture, le montage ou les dernières étapes de finalisation, sans jamais intervenir dans la production elle-même.

Ce modèle nous permet de rester à notre place tout en jouant un rôle déterminant : aider des cinéastes marocains, arabes et africains à franchir des étapes décisives et à faire émerger leurs films dans les grands festivals internationaux, puis auprès du public. C’est là que notre impact est le plus utile.

– À quand un véritable marché du film marocain adossé au FIFM ?

– Notre festival n’a jamais cherché à reproduire un modèle de marché classique. En effet, dès la création des Ateliers de l’Atlas, en 2018, nous avons fait un choix stratégique : plutôt que d’ajouter un marché de plus à un paysage international déjà saturé, nous avons conçu des dispositifs ciblés, qui répondent vraiment aux besoins spécifiques de l’écosystème régional.

Les Ateliers de l’Atlas structurent la coproduction et l’accompagnement artistique et financier des projets à différents stades (développement, postproduction).

De leur côté, les Atlas Distribution Meetings, lancés cette année, soutiennent concrètement la circulation des films vers le public et les salles, en connectant distributeurs, exploitants et ayants droit. De cette manière, ils favorisent de nouvelles collaborations régionales et renforcent la visibilité des cinémas arabes et africains à l’international.

Ce modèle intégré – production d’un côté, diffusion de l’autre – constitue en soi un marché : un marché sur-mesure, adapté à notre réalité et complémentaire des grands marchés existants.

Il permet d’offrir aux projets marocains, arabes et africains un accès privilégié aux décideurs internationaux, tout en affirmant un positionnement singulier et utile pour l’industrie.

Les chiffres confirment cette dynamique : plus de 525 rendez-vous individuels ont été organisés cette année dans le cadre des Ateliers de l’Atlas, auxquels s’ajoutent une centaine de rendez-vous générés par Atlas Distribution Meetings.

C’est une preuve tangible qu’un marché efficace n’a pas toujours besoin de porter ce nom pour remplir pleinement sa mission.

– Avez-vous une stratégie digitale pour élargir l’audience du festival au-delà de Marrakech ?

– Oui, et nous la renforçons chaque année car les réseaux sociaux du festival constituent une plateforme très active pour suivre son actualité, rencontrer les artistes et découvrir les films.

En outre, nous travaillons également à la valorisation éditoriale des contenus professionnels – Ateliers, Conversations, extraits de débats – afin de prolonger l’expérience du festival auprès d’un public qui ne peut se déplacer.

Marrakech a su affirmer une identité claire et immédiatement reconnaissable

Comment le festival gère-t-il son image dans un contexte international très concurrentiel ?

– Dans un contexte de forte concurrence internationale, Marrakech a su affirmer une identité claire et immédiatement reconnaissable. Le festival de Marrakech s’est distingué sur la scène mondiale en faisant un choix rare : donner le premier rôle à la création émergente, sous le regard des plus grandes voix du cinéma contemporain.

Cette compétition est le cœur battant du festival. Présenter un premier film à Marrakech, c’est bénéficier d’un regard exigeant, d’une attention internationale et d’un dialogue immédiat avec les grands maîtres du cinéma, dans un cadre où la découverte et la transmission cohabitent au même niveau d’exigence.

Autour de ce geste fondateur, le festival cultive un équilibre singulier : une programmation ouverte sur le monde, un fort ancrage dans les cinémas arabes et africains, un dispositif d’accompagnement reconnu internationalement, et une accessibilité totale grâce à la gratuité.

Cette cohérence fait du festival de Marrakech un rendez-vous très attendu de la profession et l’une des places où s’imagine, très concrètement, le cinéma de demain.

Y a-t-il eu des cas de censure ou d’arbitrages sensibles dans la sélection, notamment autour du film Derrière les palmiers ?

– Absolument aucun, le film a été projeté dans la version souhaitée par sa réalisatrice. Le festival défend sans ambiguïté la liberté artistique et le regard des cinéastes.

C’est une ligne claire depuis toujours.

– Quel impact a la présence de grands noms du cinéma mondial sur la visibilité du festival ?

– Considérable. Des personnalités comme Bong Joon-ho, Jodie Foster, Mona Zaki ou Guillermo del Toro attirent une attention médiatique immense. Leur présence à Marrakech confirme le statut du festival sur la scène internationale et renforce également la visibilité des films marocains et régionaux sélectionnés à leurs côtés.

C’est une rencontre bénéfique pour tout le monde.

– Comment arrivez-vous à renouveler l’événement chaque année ?

– C’est une exigence permanente. Nous restons attentifs à ce que produisent les jeunes cinéastes, aux grandes œuvres attendues, aux nouvelles formes qui émergent. Nous questionnons sans cesse nos dispositifs pour les adapter aux mutations du secteur.

Et nous gardons un principe intangible : faire du festival un espace ouvert, généreux, tourné vers la découverte et le partage.

– Quelle est votre évaluation de la production cinématographique nationale actuelle ?

– Elle est extrêmement encourageante. Les sujets, les esthétiques, les formats se diversifient. Les films marocains circulent plus largement, accèdent aux grands festivals et touchent de nouveaux publics.

Cette vitalité ne cesse de s’affirmer, et je suis convaincu que ce mouvement ira encore plus loin.

– Y aura-t-il davantage de films marocains sélectionnés dans les prochaines éditions ?

– Cette année, nous en présentons déjà quinze, dans toutes les sections du festival. Cela reflète une réalité très positive. Mais la sélection est avant tout guidée par l’exigence artistique.

Si la production continue d’évoluer à ce niveau, cette présence pourrait encore augmenter naturellement dans les années à venir.

Marrakech est un écrin qui participe au prestige et à la chaleur du festival

Pensez-vous que Marrakech demeure la meilleure ville pour accueillir le festival à terme ?

– Sans aucun doute car il existe entre Marrakech et le festival une relation intime, presque organique, où la ville aime le cinéma, et le cinéma aime Marrakech.

Les artistes, les professionnels et les publics du monde entier ressentent ici quelque chose de rare : une atmosphère, un enthousiasme, une énergie profondément cinématographique. C’est un écrin qui participe au prestige et à la chaleur du festival.

– Pour conclure en tant que membre du comité de sélection, un mot sur l’Étoile d’Or et les autres prix attribués lors de cette édition ?

– C’est un palmarès qui a beaucoup de sens et qui dit quelque chose de très positif sur l’évolution du cinéma, ici comme ailleurs.

L’Étoile d’Or a été remportée par Promis le ciel d’Erige Sehiri : c’est le deuxième film passé par les Ateliers de l’Atlas à décrocher le grand prix du festival, après La Mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir en 2023.

Et c’est la cinquième fois qu’une réalisatrice remporte l’Étoile d’or à Marrakech, ce qui confirme une évolution profonde : les femmes cinéastes sont aujourd’hui en première ligne de la création contemporaine, dans la région comme sur la scène internationale.

Le prix du Jury, qui est le deuxième prix le plus prestigieux du festival, a été attribué ex æquo à My Father and Qaddafi de Jihan K et Memory de Vladlena Sandu. Là encore, on voit des œuvres à la fois politiques, intimes et visionnaires portées par des réalisatrices très affirmées.

Le prix de la Mise en scène distingue Oscar Hudson pour Straight Circle, un réalisateur émergent au style déjà d’une grande maîtrise.

Pour l’interprétation, Debora Lobe Naney a été récompensée pour son rôle dans Promis le ciel, tandis que Ṣọpẹ́ Dìrísù a reçu le prix d’interprétation masculine pour My Father’s Shadow d’Akinola Davies Jr.

Le jury a également tenu à saluer le travail remarquable des acteurs Elliot et Luke Tittensor dans Straight Circle à travers une mention spéciale.

Dans l’ensemble, ce palmarès témoigne de la vitalité d’un cinéma qui n’a pas peur de regarder le monde en face, qui explore des formes nouvelles et qui défend des visions profondément singulières. C’est exactement la vocation du festival : révéler des artistes qui façonnent l’avenir du cinéma.