Pour comprendre l’ampleur de la catastrophe, il faut remonter deux décennies en arrière. La zone urbaine de Massira, englobant les quartiers Nassim, Al Moustaqbal, Dahlia et Besma, n’était alors qu’un vaste terrain vague. « Il y a vingt ans, c’était du sable et de la pierre », rappelle dans un entretien accordé à Médias24, Bilal Ben Daoud, membre du conseil communal de Fès.
L’urbanisation rapide a été alimentée par l’octroi de lots de terrain aux bénéficiaires de l’opération de restructuration des bidonvilles, créant une densité de population galopante sans les infrastructures adéquates. Hay Al Moustaqbal est devenu le réceptacle de cette population cherchant un toit à tout prix.
Selon Bilal Ben Daoud, une logique dangereuse s’est installée : celle de l’extension verticale à tout prix. « L’objectif unique du citoyen est de monter des étages pour installer ses fils avec lui », explique-t-il. Cette quête de mètres carrés se fait au mépris des règles de sécurité et des procédures administratives.
Notre source décrit un système gangrené, où « offrir des pots-de-vin » permet de bâtir un troisième ou un quatrième étage, voire une garçonnière, sur des fondations prévues pour un R+2. « Les normes de construction sont inexistantes, cela se voit à l’œil nu », déplore-t-il, qualifiant l’anarchie de Hay Al Moustaqbal de « très dangereuse« .
Le bilan humain est lourd, et les histoires individuelles sont déchirantes. Bilal Ben Daoud rapporte le cas d’une femme venue s’enquérir durant les fouilles du sort de sa sœur et de ses neveux. Il évoque aussi ce père de famille, qui a perdu sa femme et ses trois enfants venus assister à une cérémonie de baptême. Plus tragique encore, le destin de ce jeune marié, père depuis deux jours à peine, dont la famille a été décimée. « Monsieur Ben Chahid et son fils sont décédés, sa femme reste seule », cite-t-il, soulignant la douleur immense qui frappe la communauté.
Sur le terrain, la gestion de la catastrophe a mis en lumière des disparités flagrantes. Bilal Ben Daoud salue l’engagement personnel du wali, Khalid Aït Taleb, présent « depuis le début de l’incident jusqu’à 4h30 du matin », supervisant les secours. A contrario, il pointe un doigt accusateur vers les élus locaux. « Nous avons tristement enregistré l’absence du maire de Fès », s’indigne-t-il, qualifiant cette défection d' »injustifiée ». Il fustige également les députés parlementaires pour qui cette circonscription semble être une zone « rejetée et marginalisée », où ils ne mettent les pieds que lors des drames pour « se prendre en photo ».
Par ailleurs, ce drame pose la question urgente de la régulation urbanistique et de la lutte contre la corruption qui fait le lit de telles « bombes à retardement » au cœur des quartiers populaires.
Une enquête a été ouverte par la police judiciaire, sous la supervision du parquet général, afin de déterminer les causes réelles de cette tragédie et d’élucider les circonstances de cet effondrement qui laissera des traces indélébiles à Fès.
Selon les autorités locales, les données préliminaires indiquent que la construction des bâtiments effondrés remonte à 2006, dans le cadre d’opérations d’auto-construction au profit des habitants du douar Aïn Smen, inscrites dans le programme « Fès sans bidonvilles« .
Parallèlement à l’enquête judiciaire menée sous la supervision du parquet compétent, des investigations administratives et une expertise technique ont également été lancées et confiées à un bureau d’études spécialisé.
L’objectif est de « rassembler toutes les données liées à l’incident, de déterminer les causes techniques à l’origine de l’effondrement des deux immeubles, et de relever tous les dysfonctionnements procéduraux qui auraient pu entacher les procédures légales et les normes réglementaires en vigueur dans le domaine de l’urbanisme et de la construction ».
Ces enquêtes à caractère administratif et technique visent à « clarifier l’étendue des responsabilités administratives et techniques découlant de ce douloureux événement ».