« Ce n’est qu’à la fin du printemps, lorsque nous disposerons des chiffres de la céréaliculture, que nous pourrons réellement parler de résultats » de l’actuelle campagne agricole.

« Après six ans consécutifs de sécheresse, nous avons commencé à enregistrer quelques pluies. Les volumes ne sont certes pas importants durant cet automne, mais la régularité est là depuis fin octobre ».

« Nous ne sommes pas pessimistes, mais il faut impérativement que cette régularité se maintienne au moins jusqu’au mois de mars, le temps que les cultures d’automne, notamment les céréales qui demeurent le baromètre de l’activité agricole, puissent s’installer correctement. C’est à ce moment-là que nous pourrons nous prononcer ».

C’est ainsi que le Pr Mohamed Taher Sraïri, de l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II de Rabat, nous a résumé le démarrage de la campagne en cours.

La campagne avance avec prudence

Lancée officiellement à la mi-novembre, la campagne agricole 2025-2026 avance avec prudence. Lors de ce lancement, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, avait évoqué un objectif de plus de 4 millions d’hectares pour les céréales et légumineuses.

Au Parlement ce mardi 9 décembre dernier, El Bouari a souligné devant les conseillers que « cinq millions d’hectares de grandes cultures d’automne sont programmés, dont 4,4 millions pour les céréales principales ».

Il a par ailleurs rappelé que « la campagne actuelle intervient après plusieurs années de sécheresse consécutives. Mais malgré ces défis, le secteur a enregistré une croissance de 6% durant la saison 2024-2025, preuve de la résilience du modèle agricole et de l’efficacité des stratégies engagées ».

« Pour la campagne actuelle, le soutien aux cultures sucrières se poursuit, avec 61.000 hectares ciblés, tandis que plus de 100.000 hectares de légumes très consommés sont prévus pour garantir un approvisionnement continu des marchés ».

Le ministre a également souligné que « la stratégie d’adaptation au changement climatique mise en place par son ministère se poursuit. Plus de 400.000 hectares sont destinés aux semis directs durant cette saison, avec un objectif d’atteindre un million d’hectares d’ici 2030″. L’on peut alors dire que la campagne avance bien, mais la prudence reste de mise.

Les pluies redonnent espoir aux agriculteurs

Joint par Médias24, le Pr Sraïri estime, lui, « qu’après près de six années très difficiles au Maroc, les récentes pluies d’automne redonnent espoir, en particulier pour les semis de céréales ». Cependant, les agriculteurs restent prudents car « tout dépendra de la régularité des précipitations d’ici à fin mars ».

« Le Maroc est un pays principalement aride à semi-aride, directement impacté par le changement climatique et ses effets. Nous faisons ainsi face, depuis quelques années, à une baisse des précipitations et à une hausse des températures moyennes », rappelle-t-il.

« Au cours des six dernières années, il n’a presque pas plu en automne, alors même qu’il s’agit de la période d’installation des cultures stratégiques, notamment les céréales, qui portent l’essentiel de la croissance agricole du pays. Cette année, les pluies automnales sont revenues, ce qui a naturellement redonné confiance et espoir ».

« Les agriculteurs pensent à relancer les semis de céréales »

Les pluies, qui se poursuivent depuis le mois d’octobre, encouragent ainsi les agriculteurs à réfléchir de nouveau à l’installation des céréales, d’après notre interlocuteur, qui souligne toutefois que les surfaces emblavées ont fortement reculé ces cinq dernières années.

En effet, « des niveaux records de production céréalière ont été atteints durant les campagnes agricoles 2014-2015 et 2020-2021, dépassant les 10 millions de tonnes de grains, incluant le blé tendre, le blé dur et l’orge. Toutefois, la récente période de sécheresse, de 2019 à 2025, a fortement limité la production de céréales, qui est restée à des niveaux constamment bas, dépassant rarement 5 millions de tonnes par an », lit-on sur un récent rapport de The Moroccan Institute for Policy Analysis, rédigé en partie par Pr Sraïri.

« Une situation très préoccupante pour la stabilité globale du secteur agricole, car la production céréalière ne fournit pas seulement des nutriments essentiels à l’alimentation humaine, mais détermine également la capacité à nourrir le cheptel ».

« Par ailleurs, tous les intrants coûtent plus cher, notamment les semences, l’énergie fossile, les engrais importés et les machines agricoles. L’inflation mondiale a très fortement impacté l’agriculture, et par ricochet l’agriculteur ».

« On peut donc dire que cet automne, le volume des pluies n’est pas énorme, mais il y a une certaine régularité depuis la fin du mois d’octobre, ce qui fait un mois et demi de précipitations. Les agriculteurs commencent ainsi à réfléchir de nouveau à installer les céréales« .

Impact bénéfique sur le pâturage, le cheptel et les barrages

D’après notre source, ces pluies, si elles se poursuivent, auront également « un impact direct sur les pâturages naturels, sur les terres en jachère, ce qui est crucial pour l’élevage ».

« Il faut souligner que le service d’irrigation a fortement diminué, car le peu d’eau disponible dans les barrages est désormais réservé à l’eau potable. On constate aujourd’hui les conséquences d’avoir fondé une grande partie de la croissance sur l’agriculture dans un pays aride. L’élevage ne peut pas se contenter d’une eau coûteuse, c’est-à-dire celle destinée à l’irrigation, et encore moins de l’eau dessalée, dont le coût est élevé. Cette eau dessalée ne pourra être utilisée que pour quelques cultures d’exportation très spécifiques ».

« L’élevage, notamment le cheptel laitier, est d’ailleurs déjà fortement impacté par la sécheresse. Pour couvrir le besoin national, les importations de lait en poudre ont atteint 40.000 tonnes en 2024. La filière locale est déstabilisée, ce qui érode la confiance des agriculteurs quant à leur capacité à écouler régulièrement le lait frais ».

« Les nappes ont également été massivement surexploitées. Après 15 ans de Plan Maroc Vert, certaines sont quasiment épuisées. On voit aujourd’hui des arrachages massifs d’arbres fruitiers dans des zones quasi désertiques, faute d’eau ».  Si elles se poursuivent jusqu’à fin mars, ces précipitations auront un impact positif sur le rechargement des nappes et des barrages.

« Au 5 décembre 2025, les barrages dédiés à l’agriculture contenaient 3,87 milliards de m3 (MMm3), soit 27% de taux de remplissage, avec près de 70% des volumes concentrés dans les bassins du Sebou et du Loukkos », a fait savoir le ministre de l’Agriculture le 9 décembre dernier au Parlement.

« En conséquence, l’allocation provisoire pour l’irrigation a été fixée à 452 millions de m3, couvrant environ 8% des besoins des principales zones irriguées, avec une régulation des quotas dans certaines régions ».

D’après les chiffres officiels du ministère de l’Équipement et de l’eau collectés par Médias24, le taux de remplissage des barrages a atteint près de 31% au 8 décembre dernier, comme le montrent les dashboards ci-dessous.

« Un chiffre à prendre avec précaution », d’après Pr Sraïri, « car il s’agit de tous les barrages du Royaume. Ce qui se passe dans l’extrême sud ou à l’extrême est du pays ne reflète donc pas la situation générale au niveau national ».

Médias24
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Pour conclure, Pr Mohamed Taher Sraïri souligne que les agriculteurs sont prudemment optimistes pour cette nouvelle campagne agricole. « Les pluies sont toujours les bienvenues ». Mais pour avoir une bonne campagne, « il faut qu’elles se poursuivent régulièrement jusqu’à fin mars. C’est seulement à ce moment-là que l’on pourra dresser un premier bilan », notamment pour les céréales, l’élevage, les pâturages et les barrages…