C’est une discussion de haut vol qui s’est tenue lors de 14ᵉ édition de la conférence internationale Atlantic Dialogues, organisée par le Policy Center for the New South (PCNS) à Rabat du 11 au 13 décembre. Sous la modération d’une animatrice incisive, Younes Sekkouri et Jacques Attali ont été invités à identifier des solutions concrètes pour pérenniser l’éducation face à la déferlante de l’IA.

L’humain face à la machine : le plaidoyer de Sekkouri

Pour le ministre marocain, la réponse ne réside pas dans l’acquisition d’une compétence technique unique, mais dans la capacité collective à réformer. Si la maîtrise des outils de l’IA est nécessaire, Younes Sekkouri a surtout insisté sur l’importance des « soft skills«  irremplaçables par la machine : curiosité, empathie, ingéniosité et pensée critique.

« Nous n’avons pas l’infrastructure de décision nécessaire pour faire travailler ensemble secteur privé, public et ONG », a-t-il déploré, appelant à repenser les partenariats dès le préscolaire. Selon lui, l’impact de l’IA variera selon les secteurs, allant de la simple assistance à la disruption totale. Pour y faire face, il préconise une co-construction des programmes éducatifs avec les entreprises, seules à même de fournir les connaissances de terrain actualisées.

Attali tire la sonnette d’alarme sur les inégalités

De son côté, Jacques Attali a choisi de déplacer le débat. Pour l’essayiste français, l’IA est un sujet secondaire face à l’urgence des inégalités mondiales. « 1% de la population possède 50% de la richesse », a-t-il martelé, qualifiant la situation de « révolutionnaire ». Il prédit une « très mauvaise révolution », sans agenda, un nouvel « âge sombre » alimenté par la frustration de milliards d’individus dont les rêves se heurtent à la réalité.

Attali n’a pas mâché ses mots sur l’état de l’éducation : « Le système scolaire est mort ». Selon lui, l’école enseigne le passé alors que 90% des emplois de demain n’existent pas encore. Il craint même une « fin de l’humanité » si l’apprentissage disparaît au profit de l’assistanat technologique (ChatGPT, traduction automatique, etc.), évoquant le spectre de la télépathie technologique d’ici cinq à dix ans.

Le courage et la science comme remparts

Malgré ce tableau sombre, des pistes ont émergé. Jacques Attali a mis en avant deux piliers essentiels : le courage (la « niaque » ou « niya ») et la science. « Une nation qui n’a pas assez d’ingénieurs est une esclave dans le monde de demain », a-t-il affirmé, citant le Japon et la Finlande en exemples. Pour lui, les mathématiques restent un ascenseur social universel, indépendant du bagage culturel.

Younes Sekkouri a rebondi sur cette notion de courage, l’associant à la nécessité pour les jeunes de construire leur propre système social après la « grande dispersion » qui suit la fin des études. Il a souligné la responsabilité collective des gouvernements et de la société civile pour offrir des espaces d’apprentissage et d’échec sécurisés.

Des solutions radicales pour l’avenir

Interrogés sur une mesure politique concrète à mettre en œuvre dans l’année, les deux intervenants ont proposé des approches distinctes. Jacques Attali a plaidé pour l’imposition de quotas de mixité sociale dans toutes les écoles, afin de briser l’hypocrisie des systèmes éducatifs à deux vitesses, tout en admettant avec cynisme que « ça n’arrivera jamais ».

Younes Sekkouri, a quant à lui appelé à passer « du consensus politique au compromis démocratique ». Il exhorte à mettre de côté les idéologies pour accélérer les réformes, soulignant que le temps perdu se paie au prix fort pour les générations futures. « Réformer l’éducation est le risque politique majeur pour tout gouvernement », a-t-il conclu, rappelant les tensions sociales que de tels changements peuvent susciter.

Cette rencontre aura permis de mettre en lumière un constat partagé. Si la technologie est un défi, la véritable bataille de l’éducation se jouera sur le terrain des valeurs, de l’équité sociale et de la volonté politique.