Entre les inondations meurtrières qui ont frappé Safi et les effondrements tragiques survenus à Fès, l’actualité nationale est marquée par le deuil.

Pourtant, face à ces catastrophes, l’ancien ministre de l’Habitat et de la politique de la ville rejette fermement la thèse de l’accident inévitable.

Concernant le drame de Fès, pour Nabil Benabdallah ces effondrements sont le fruit de pratiques corrompues et d’un laxisme administratif flagrant.

« Comment des bâtiments, initialement autorisés pour deux étages, finissent par en supporter plusieurs supplémentaires au vu et au su de tous », s’est-t-il demandé, dénonçant un défaut majeur de surveillance de la part des autorités locales qui ferment les yeux sur ces violations urbanistiques mortelles.

S’agissant des inondations de Safi, le Secrétaire général a rappelé la problématique persistante des constructions dans les lits de rivières (oueds) ou dans les « Chaâbas » (ravins). Il a souligné que la mémoire collective et administrative tend à oublier le danger dès que la sécheresse s’installe, permettant ainsi la reprise de constructions anarchiques dans des zones inondables.

Benabdallah a tenu à préciser que le problème ne réside pas dans une absence de vision stratégique, rappelant que lors de son passage au gouvernement, des plans détaillés de gestion des risques et de prévention des inondations avaient été élaborés en collaboration avec le ministère de l’Intérieur.

Le véritable échec réside, selon lui, dans la non-activation de ces plans et le manque de rigueur dans leur application. Il s’agit d’une négligence d’autant plus coupable que les rapports du GIEC classent le Maroc dans une zone à haut risque climatique nécessitant une anticipation maximale.

Élections de 2026 : L’urgence de restaurer la confiance et d’assainir le champ politique

Abordant le volet politique et les perspectives électorales de 2026, Nabil Benabdallah a exprimé une vive inquiétude quant à l’état de santé de la démocratie marocaine.

Il a appelé à faire du prochain scrutin une véritable phase de transition pour sortir de l’impasse actuelle. Pour lui, les réformes juridiques, bien que nécessaires pour lutter contre l’usage de l’argent sale et renforcer la représentativité, ne suffiront pas si elles ne sont pas accompagnées d’une volonté politique ferme.

Il a fustigé la stratégie de certains partis de la majorité qui privilégient les notables fortunés, surnommés « Moul Chkara« , pour garantir des sièges faciles, au détriment du militantisme sincère et de la compétence politique.

Le leader du PPS a mis en exergue une statistique alarmante pour illustrer la crise de légitimité. Sur un corps électoral potentiel de près de 29 millions de Marocains, environ 20 millions ne votent pas. Et ce, soit parce qu’ils ne sont pas inscrits (10 millions), soit parce qu’ils s’abstiennent. Pour Benabdallah, cette « majorité silencieuse » est la clé du changement.

Il a renvoyé la responsabilité de cette désaffection à trois acteurs : les partis politiques qui doivent défendre leur autonomie de décision pour ne pas apparaître comme de simples chambres d’enregistrement ; l’État qui doit garantir une neutralité absolue et cesser toute ingérence dans la vie partisane ; et enfin les citoyens eux-mêmes, qu’il a exhortés à comprendre que la démocratie est un combat qui nécessite leur participation active pour contrer l’achat des voix et la médiocrité.

La jeunesse et l’Université : la nécessité d’une repolitisation des espaces de savoir

Dans une analyse nostalgique mais résolument tournée vers l’avenir, Nabil Benabdallah a déploré la dépolitisation de l’université marocaine.

Il a rappelé l’époque où les campus étaient « des creusets de formation des élites, des espaces de débats contradictoires et de confrontation d’idées qui ont fourni au pays ses plus grands cadres ».

Aujourd’hui, le vide politique laissé dans les universités est, selon lui, une erreur stratégique majeure. Il a appelé à rouvrir ces espaces au débat politique et syndical pour « réconcilier la jeunesse avec la chose publique et canaliser leur énergie vers l’action constructive plutôt que vers le désespoir ou la radicalité ».

Il a également dénoncé l’absence totale de campagnes de sensibilisation pour l’inscription sur les listes électorales, s’étonnant que ni les médias publics ni les partis de la majorité ne mènent d’actions d’envergure pour inciter les jeunes à s’inscrire.

À contre-courant de la tendance actuelle, il a affirmé que le PPS s’engagerait à réserver des circonscriptions spécifiques aux jeunes de moins de 35 ans et aux femmes, refusant de céder à la facilité des profils « prêts à l’emploi » basés sur la puissance financière.

Bilan gouvernemental : une gestion technocratique sans âme politique et des échecs chiffrés

C’est sur le bilan du gouvernement d’Aziz Akhannouch que le réquisitoire a été le plus cinglant. Nabil Benabdallah a reproché au Chef du Gouvernement une approche technocratique, gérant le pays comme une entreprise et manquant cruellement de profondeur politique. Il a critiqué la rhétorique gouvernementale qui tend à faire croire que l’histoire du Maroc a commencé en 2021, reniant les acquis des exécutifs précédents dont le RNI faisait pourtant partie intégrante.

Sur le plan économique et social, le leader du PPS a déconstruit méthodiquement les promesses gouvernementales. Concernant l’emploi, il a qualifié le bilan d’échec cuisant, rappelant la promesse de création d’un million d’emplois. Chiffres à l’appui, il a souligné la perte de 27.000 emplois en 2022, suivie d’une perte massive de 157.000 en 2023, pour une création timide de seulement 82.000 postes en 2024.

Avec un taux de chômage national frôlant les 13 %, il a ironisé sur les nouveaux programmes lancés par le gouvernement à l’horizon 2030, y voyant un aveu d’impuissance.

Les indicateurs macroéconomiques ont également été passés au crible : un déficit de la balance commerciale qui s’aggrave de 15,5 %, un recul de la part de l’industrie dans le PIB national, et un endettement qui devient préoccupant.

Benabdallah prévoit que 123 milliards de DH des ressources de 2026 proviendront de l’emprunt, avec une charge de la dette colossale qui hypothèque l’avenir. Il a également nuancé le taux de croissance prévu de 4,8 %, expliquant qu’il ne résulte pas de réformes structurelles réussies, mais de facteurs exogènes comme une meilleure pluviométrie, la reprise du tourisme, les transferts des MRE et les cours du phosphate.

Le mythe de l’État Social et la privatisation de la santé publique

Nabil Benabdallah a remis en cause le narratif central du gouvernement sur « l’État social », le qualifiant de slogan creux qui masque une réalité bien différente sur le terrain. Il a contesté la généralisation effective de la couverture médicale, affirmant que 8,5 millions de Marocains demeurent sans couverture réelle.

Mais sa critique la plus virulente a porté sur ce qu’il considère comme un transfert massif d’argent public vers le secteur privé. Selon son analyse, entre 80 et 95 % des fonds de la CNSS et de la CNOPS finissent dans les caisses des cliniques privées, au détriment de l’hôpital public qui continue de se paupériser.

Il a noté une corrélation directe entre cette politique et l’explosion du nombre de cliniques privées, qui a augmenté de 65 unités en seulement trois ans. Pendant ce temps, le reste à charge pour les ménages marocains demeure insupportable, ces derniers continuant de financer plus de 53 % des dépenses de santé directement de leur poche.

Pour le PPS, cette dynamique marque l’échec de la politique de santé publique, transformant la couverture sociale en un mécanisme de financement du capital privé plutôt qu’en un filet de sécurité pour les citoyens.

Alliances et avenir de l’opposition : entre main tendue et occasions manquées

Interrogé sur la stratégie d’alliance en vue de 2026, Benabdallah a clarifié la position de son parti vis-à-vis des autres forces de l’opposition. Il a révélé l’existence d’un document commun de diagnostic et d’alternatives élaboré avec l’Union socialiste des forces populaires (USFP), prêt depuis un an et demi. Cependant, il a exprimé son regret quant au retrait de dernière minute de l’USFP concernant le dépôt d’une motion de censure commune, un revirement qui a freiné la dynamique de coordination.

Concernant le Parti de la justice et du développement (PJD), Benabdallah a décrit une relation empreinte de respect mutuel et d’amitié, tout en marquant clairement sa différence idéologique. Il a rappelé que le PPS s’adresse au « peuple de gauche » et aux forces progressistes, tandis que le PJD conserve son propre électorat conservateur.

L’objectif affiché reste de fédérer la gauche et les mouvements sociaux, mais le secrétaire général a assuré que si cette union s’avérait impossible, le PPS tracerait sa propre voie avec l’ambition de créer la surprise et d’occuper une place de premier plan, refusant de se résigner à un rôle de second couteau.

Un appel au sursaut citoyen par le vote

Nabil Benabdallah a brièvement exprimé sa fierté quant à l’organisation par le Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 et du Mondial 2030, y voyant une fenêtre d’opportunité extraordinaire pour le rayonnement du Royaume.

Cependant, son message final a été un appel direct et pressant aux citoyens. Réitérant que la seule manière de briser l’hégémonie de l’argent et des pratiques clientélistes réside dans la participation massive, il a exhorté les 20 millions de non-votants, et particulièrement les jeunes et les femmes, à s’inscrire et à se rendre aux urnes.

Pour lui, seul un vote sanction massif permettra d’imposer une véritable alternative démocratique et de mettre fin à ce qu’il considère comme une parenthèse politique décevante pour le Maroc.