Rochdi Talib et Redouane Semlali ont été élus, ce mardi 16 décembre, respectivement président et vice-président de la Fédération marocaine des entreprises de services de santé (FMAESS).

Une annonce d’apparence anodine, mais qui marque en réalité l’enterrement d’une hache de guerre longtemps brandie entre deux figures majeures – et jusque-là antagonistes – de la santé privée marocaine.

Derrière ce binôme unanimement élu aujourd’hui se cache une rivalité ancienne, souvent frontale, qui a structuré pendant plusieurs années les luttes de représentativité d’un secteur en pleine mutation.

Une rivalité née de la crise de représentativité du privé

Pour comprendre la portée de cette élection, il faut remonter à 2020. À l’époque, la crise covid met le secteur de la santé au cœur de l’actualité et des politiques publiques.

Une pandémie mondiale dont les répercussions sont multisectorielles, des réformes importantes à forts enjeux, un secteur privé en mutation par l’émergence de grands groupes structurés à la faveur de la loi 131-13, ouvrant le capital des cliniques privées à des investisseurs non-médecins…

Dans ce contexte, la CGEM cherchait donc à faire représenter le secteur privé de la santé au sein de ses instances. Une volonté qui a enclenché une grande bataille.

Deux camps s’opposent alors. D’un côté, les instances historiques, au premier rang desquelles l’Association nationale des cliniques privées (ANCP), présidée par le Pr Redouane Semlali. Ce dernier était également le vice-président de la Fédération nationale de la santé, à travers laquelle il voulait intégrer la CGEM.

De l’autre, de nouveaux groupes émergeant à la faveur de la nouvelle réglementation. Des groupes/entreprises structurés de taille plus importante – Akdital, ODM, entre autres. Ils se regroupent au sein de l’Association marocaine des groupes de santé (AMGS).

Les premiers revendiquent la représentation historique du secteur. Les seconds, dont les problématiques diffèrent, contestent une représentation jugée inadaptée à la nouvelle réalité du secteur et veulent avoir leur propre voix.

Les tensions montent et la CGEM décide enfin qu’elle ne cooptera pas d’association externe et fera représenter le secteur par une fédération interne. Cette dernière restera dormante, jusqu’à ce 16 décembre.

Et la bataille entre Talib et Semlali prendra ensuite une tournure plus personnelle, jalonnée par plusieurs crises, des attaques et contre-attaques par communiqués interposés. En 2022, nous titrions sur une « Bataille d’égo et d’influence dans les cliniques privées » sur fond de guerre de leadership et de contrôle des instances.

Rochdi Talib accusait alors l’ANCP d’avoir été « détournée de son objet » et instrumentalisée contre son groupe. Mais plus globalement, les groupes structurés estimaient que malgré leur poids, ils n’étaient jamais consultés ni impliqués dans les dossiers stratégiques.

De l’autre côté, on reprochait aux groupes de « vouloir mettre la main sur les instances du secteur à coups de moyens financiers » et « de mener une charge contre le Pr Semlali et l’ANCP car l’association, sous sa direction, défend davantage les petites cliniques que les grands groupes ».

Les rivaux d’hier, partenaires d’aujourd’hui

Alors comment les rivaux d’hier sont-ils devenus les partenaires d’aujourd’hui, et portent ainsi tous les deux la représentativité du secteur ?

« La santé privée est le seul secteur qui n’était pas encore représenté au niveau de la CGEM », déclare Rochdi Talib à Médias24, après son élection en tant que président de la fédération. « Avec le Pr Redouane Semlali, on s’est alors mis d’accord pour constituer un binôme. Nous avons été élus à l’unanimité ce mardi, et nous sommes très motivés pour l’accompagner. Nous avons un secteur public qui est fort. Nous avons besoin d’un secteur privé aussi fort, pour créer une complémentarité totale, dans l’intérêt des Marocains ».

L’élection de Rochdi Talib et Redouane Semlali marque donc un tournant, celui de l’activation réelle de cette fédération et, surtout, d’un compromis entre deux visions (personnes) longtemps irréconciliables.

Selon des sources sûres, les opérateurs privés du secteur de la santé ont été au cœur de plusieurs polémiques ces derniers mois, sans qu’ils aient un représentant qui prenne la parole en leur nom.

Il y a eu le sujet des médecins publics qui optent pour le privé, l’AMO qui bénéficie plus aux opérateurs privés. Puis il y a eu l’épisode des subventions d’investissement, puis celui des marges et des remises sur les produits hospitaliers… entre autres sujets qui ternissent l’image du secteur, énumère une de nos sources.

Le groupe Akdital a été particulièrement touché et directement concerné par certaines de ces polémiques, du fait de sa taille qui lui confère aujourd’hui le titre de leader du secteur et donc aux yeux du public, il cristallise le secteur privé de la santé.

« Pendant ce temps, les divisions internes ont eu un impact négatif car elles privent le secteur de représentativité structurée », ajoute une autre source.

C’est ce contexte tendu qui a fait que les deux protagonistes se sont rapprochés et ont décidé de mettre fin aux logiques de clans et de parler d’une seule voix face aux pouvoirs publics.

Début octobre 2025, la CGEM lance les élections pour la présidence de la Fédération des entreprises de services de la santé et annonce le calendrier du scrutin qui s’est tenu, donc, ce 16 décembre.

La FMAESS revendique aujourd’hui la représentation de l’ensemble de l’écosystème privé de la santé.

« L’ensemble des acteurs privés intervenant dans l’écosystème de la santé privée, notamment les cliniques privées, les distributeurs de dispositifs médicaux, et plus largement, tous les représentants des sociétés apportant une valeur ajoutée au système de santé », nous précise Rochdi Talib.

Un poids loin d’être négligeable : le privé concentre environ 40% de la capacité litière nationale et assure plus de 70% de la prise en charge des pathologies lourdes.

Que compte faire le binôme Talib-Semlali de la Fédération ?

Derrière la réconciliation, l’enjeu est désormais politique et stratégique. « Notre vision avec le Pr Semlali est simple. Nous souhaitons participer aux grandes décisions dans le secteur de la santé », affirme Rochdi Talib. « Dans ce sens, j’espère que nous allons collaborer pleinement avec le ministère de tutelle, pour apporter notre expertise ».

Le chantier prioritaire est le partenariat public-privé. « Il faut savoir qu’aujourd’hui, le secteur privé de la santé, et plus précisément les cliniques privées, représentent 40% des lits au Maroc. Et la majorité des grosses pathologies, telles que les cancers, la cardiologie et l’intervention chirurgicale se pratiquent à plus de 70% dans le secteur privé ».

Et de poursuivre : « Nous avons donc intérêt à accorder nos violons avec le ministère de la Santé, et à essayer de trouver un terrain d’entente pour un partenariat public-privé, qui n’a pas encore vu le jour jusqu’à présent, à part dans le cadre de la prise en charge des hémodialysés ».

« Là où le secteur privé présente des lacunes, le public prend le relais, et inversement. Là où le public fait défaut, le privé apporte sa valeur ajoutée », poursuit Talib.

Reste à savoir si cette trêve entre deux figures longtemps irréconciliables survivra à l’épreuve des dossiers concrets. Mais une chose est certaine : pour la première fois depuis des années, le secteur privé de la santé dispose d’une instance patronale activée, portée par ceux-là mêmes qui en incarnaient hier les fractures.