Le point de passage de « Bin Lajraf », à l’entrée de la ville côtière de Saïdia, offre chaque week-end un spectacle poignant. C’est ici, de part et d’autre de l’oued Kiss, que se cristallisent la douleur de la séparation, mais aussi la force des liens familiaux. Des familles entières, divisées par la frontière, s’y retrouvent pour échanger des nouvelles, non pas par des mots audibles, mais par une gestuelle codée, des salutations lointaines et parfois des cris portés par le vent.

Comme le souligne le Dr Yahya Boulahya, chercheur en histoire, la simple vue d’un proche sur la rive opposée suffit à faire ressentir « une chaleur » et l’impérieuse nécessité que cette relation « continue et soit corrigée d’un point de vue historique et politique ».

Zoudj Bghal : au croisement des légendes et de la paix

Plus au sud, le poste frontière de « Zouj Bghal« , reliant Oujda à Maghnia, tire son nom insolite de récits ancrés dans l’imaginaire collectif. Selon notre historien, deux versions prédominent. La première évoque une fonction logistique : ce lieu servait de point de relais pour le courrier traditionnel. C’est ici que se croisaient les mules venues du Moyen Atlas et celles de l’Extrême-Ouest algérien, donnant son nom au site.

La seconde version, plus symbolique, ancre le nom dans une tradition de résolution pacifique des conflits. À la suite de tensions entre la tribu algérienne de Wessan et des tribus d’Oujda, les sages des deux bords auraient opté pour la diplomatie. Les chefs de tribus, montés chacun sur une mule, se seraient avancés jusqu’à se rencontrer à mi-chemin. Ce point de convergence, scellant la paix, serait devenu « Zouj Bghal ».

Pour Yahya Boulahya, ce récit nous renvoie à « une question fondamentale : le caractère de l’unité et la résolution des problèmes par des moyens pacifiques ».

Une interdépendance économique et culturelle

Au-delà des anecdotes, la région a longtemps vécu au rythme d’une intense activité économique transfrontalière avant la fermeture officielle. L’Est marocain et l’Ouest algérien formaient un bassin de vie intégré. Le commerce du carburant, mais aussi l’exportation de produits agricoles marocains vers les marchés de l’Oranie, constituaient le poumon économique de nombreuses familles.

Cette perméabilité ne se limitait pas aux marchandises. Le savoir-faire artisanal marocain a profondément imprégné le paysage architectural de l’Ouest algérien. De nombreux maîtres artisans marocains (zellige, plâtre, tuilerie) ont traversé la frontière pour offrir leurs services. Dans des villes comme Sidi Bel Abbès, leur empreinte demeure visible, témoignant d’un travail accompli « avec une empreinte marocaine au niveau de l’art et de la précision », note le chercheur.

Ces histoires de frontières et d’échanges rappellent que malgré les barrières politiques, le tissu social et culturel entre l’est du Maroc et l’ouest de l’Algérie demeure une réalité tangible, tissée par des siècles de voisinage.