La nuit de clôture du Timitar n’a pas fait dans la demi-mesure. Au théâtre de Verdure, la soirée marocaine a éclaté comme un feu d’artifice retardé : d’abord une flamme, puis une foule entière qui s’enflamme. La brise qui descend des collines apporte avec elle l’odeur du jasmin mêlée aux effluves du thé à la menthe ; les projecteurs découpent des visages, des mains, des spatules de lumière qui frappent la scène. À un moment, on se serait cru dans un film où la ville se penche pour écouter, et pour danser.
Labess prend la scène comme on entre dans une maison qui vous attendait. L’artiste, dont les tubes comme « Ya Denya » ou « Babour El Leuh » ont longtemps circulé sur les ondes, a fait basculer le théâtre.
Les titres, connus et apprivoisés, ont agi comme des sortilèges :la première ligne d’un refrain et tout le monde se lève. Le public, debout par grappes, a suivi. C’était presque interdit : la consigne de sécurité recommandait de rester assis, mais la règle a été avalée par la musique. La sécurité, avec un sourire gêné mais ferme, a invité les gens à reprendre leur place ; la musique, elle, continuait d’appeler les pieds. Les rangs se pliaient et se redressaient, oscillant entre discipline et transe.
La force de Labess tient à ce mélange d’urgence et de convivialité. Ses morceaux, tour à tour gipsy-chaâbi et pop, font sauter les barrières entre générations : les ados qui filment avec leur téléphone se retrouvent à côté de ceux qui fredonnent depuis trente ans.
Quand la foule scande « encore, encore », ce n’est pas une simple demande d’un rappel : c’est la preuve qu’un moment commun s’est créé, un filament d’émotion partagée. Labess reviendra, après quelques secondes d’ombre, et offrira deux chansons en version acoustique, comme si, après l’éruption, il fallait chuchoter un peu, reprendre souffle, toucher au vif. Les dernières notes, pliées dans le silence, ont été accueillies comme une bénédiction.
La Place Al-Amal, de son côté, avait son propre microcosme. Jaylann, figure montante de la pop marocaine, a transformé la place en scène de jeunesse : chorégraphies calibrées, refrains qui collent aux poumons et une énergie scénique qui fait vibrer les tentes alentour.
Nassim Haddad, quant à lui, a ramené la Aïta aux dimensions d’un rouleau compresseur d’émotions : Ces rythmes puissants, ces appels publics à la mémoire collective qui, ici comme ailleurs, font se lever les voix et ponctuer les nuits de chants. Ensemble, leurs prestations ont gonflé les rangs des spectateurs et refermé le festival sur une note de fête sérieuse, capable d’allier danse et mémoire.
Ce que la dernière soirée a rendu visible, ce n’est pas seulement la fête, mais la manière dont la musique crée des accords sociaux. On pense à la petite vieille qui, d’abord scotchée au banc, finit par taper la mesure sur ses genoux ; au groupe d’amis qui improvise une ronde devant la scène ; à la manière dont un passage en acoustique arrache des larmes à des visages surpris. La mise en scène a transformé le théâtre en chapelle laïque où l’on vénère la joie et la transmission.
Techniquement, la soirée a joué de contrastes : des sons amplifiés qui accrochent le ciel, et des moments à nu où une guitare et une voix suffisent à remplir l’espace. Les artistes ont su ménager ces respirations. Labess, par exemple, a alterné figures de scène explosives et confidences acoustiques, dessinant une dramaturgie simple mais efficace : taper fort pour rassembler, puis baisser le ton pour conjurer l’oubli.
En sortant, la ville semblait prolonger la fête. Les lumières restaient allumées, quelques passants entonnaient un refrain, des groupes débattaient encore des performances.
Le Timitar, en cette 20ᵉ édition, n’a pas seulement réuni des têtes d’affiche : il a rappelé que la musique populaire marocaine est à la fois matériau vivant et catalyseur de sociabilités. On repart le cœur un peu plus lourd et la peau encore vibrante, avec l’impression d’avoir assisté à quelque chose d’à la fois éphémère et durable.


