Que s’est-il passé le vendredi 26 décembre à la bourse de Casablanca ? Cette séance a été, et demeure encore, au cœur d’échanges passionnés dans le microcosme financier de la place casablancaise.

Au centre du débat se trouve la valeur SGTM, dont le cours a concentré un volume important et atteint des niveaux de prix élevés, avant un net repli lors de son premier jour de cotation effective après son IPO.

Entre incompréhension, informations faisant état de bugs et, par moments, accusations de manipulation, les interrogations se multiplient.

Y a-t-il eu « une manipulation présumée autour de la cotation de SGTM », comme le titre notre confrère de LeDesk ? S’agit-il plutôt « d’une journée record marquée par des perturbations sur certaines plateformes de bourse en ligne » ?

Les chiffres sont ce qu’ils sont, et les lectures peuvent diverger selon les informations disponibles. Or, en Bourse, compte tenu de la confidentialité des transactions et de la complexité des mécanismes, seuls les organes de régulation peuvent trancher sur l’existence ou non de mouvements douteux.

Dans le cadre de sa mission de protection de l’épargne investie en instruments financiers, l’AMMC doit veiller à l’intégrité du marché par la supervision, la surveillance et, le cas échéant, l’ouverture d’enquêtes.

À ce titre, il semble que l’AMMC ait été saisie par des petits porteurs, certains l’ayant indiqué anonymement sur des forums spécialisés. À ce stade toutefois, aucune communication officielle n’a été faite. Les agents de l’AMMC sont soumis à une obligation de réserve professionnelle, impliquant un devoir d’abstention de toute prise de position publique sur des dossiers potentiellement en cours d’examen (article 17 du règlement général de l’AMMC).

Dans tous les cas, seul un examen approfondi et rigoureux pourrait éventuellement donner le fin mot de l’histoire, car les manipulations de cours sont toujours difficiles à prouver.

Dans cet article, nous avons tenté de restituer les données fiables de cette séance, ainsi que les explications d’experts financiers de plusieurs horizons.

Voici ce que nous savons sur cette folle séance du vendredi 26 décembre.

Les données de la séance et sa physionomie.

La Bourse de Casablanca a terminé la séance du vendredi 26 décembre dans le rouge. Le MASI et le MASI 20 ont reculé respectivement de 2,45 % et 2,43 %.

Le volume global des échanges s’est établi à plus de 4,4 MMDH dont 3,6 MMDH sur le marché central. Sur ces 3,6 MMDH, la valeur SGTM a concentré un volume de 1,95 MMDH.

Cette séance a enregistré un record : 27.099 contrats ont été exécutés sur le marché central. Là encore, SGTM concentre près de 70 % de ces contrats, soit 18.951.

Après un après-midi intense, la valeur clôture avec la plus forte baisse. Elle plie ainsi après plusieurs séances consécutives terminées en situation de réservation à la hausse.

Différents témoignages d’investisseurs et de traders collectés par Médias24 font état « d’une séance animée », au cours de laquelle « certains bugs de système ont été observés ». Certains évoquent également « des ordres d’achat à des prix élevés, jugés incompréhensibles, qui ont ensuite été annulés ».  Cela suffit-il à conclure qu’il y a anguille sous roche ? À ce stade, il s’agit surtout de ressentis et de perceptions d’investisseurs concernés.

Que nous disent les données relatives à la séance ? Voici toute la data que nous avons pu collecter.

Nous avons examiné l’ensemble des transactions exécutées ce jour-là. La cotation de SGTM lors de la séance du 26 décembre débute à 13:53:45 par trois opérations au prix de 989 dirhams. Pour les deux premières, les quantités sont faibles : 25 actions chacune.

La troisième opération, elle, concerne 1,555 million d’actions au prix le plus élevé, soit une valeur de 1,54 MMDH.

La seconde suivante, soit à 13:53:46, le cours décroche. Toutes les transactions suivantes se feront à des prix inférieurs.

Selon les données de la bourse, cette ligne de 1,555 million d’actions regroupe l’ensemble des transactions exécutées au moment de l’ouverture de la valeur au fixing. Elle concerne 11.299 transactions.

Ci-dessous, un replay des transactions de la SGTM lors de cette séance, minute par minute, reconstitué par nos soins.

Quand on analyse la séquence des événements, quatre moments de marché se dégagent :

  1. L’ouverture au fixing, qui concentre l’essentiel du volume et des transactions de la séance au prix le plus élevé.
  2. Une phase de correction progressive, au cours de laquelle le titre passe successivement sous 950 dirhams, puis sous 900 dirhams, et enfin sous 875 dirhams.
  3. Une phase de stabilisation, durant laquelle le cours évolue dans une zone intermédiaire comprise entre 830 et 850 dirhams.
  4. En toute fin de séance, un nouvel épisode de tension apparaît, conduisant le titre vers son plus bas de la journée, autour de 810 DH.

L’essentiel du volume s’est concentré sur quatre niveaux de prix, comme le montre le graphique ci-dessous.

Les profils des vendeurs et des acheteurs

En somme, l’essentiel de la séance s’est joué lors de la première opération, qui concentrait 11.299 transactions et correspond à l’agrégation de l’ensemble des ordres en attente, exécutés au fixing. Il s’agit donc de plusieurs vendeurs et acheteurs, et non d’une transaction isolée.

Selon des statistiques préliminaires collectées par Médias24, la répartition des acheteurs est la suivante :

  • environ 4 % de personnes physiques marocaines ;
  • 20 % de personnes morales marocaines;
  • 18 % d’OPCVM ;
  • 34 % d’investisseurs qualifiés (hors OPCVM).

Concernant la vente des actions, la répartition est la suivante :

  • 23 % de personnes physiques marocaines ;
  • 42 % de personnes morales marocaines ;
  • 15 % d’OPCVM ;
  • 4 % d’investisseurs qualifiés (hors OPCVM).

Lors de cette séance, on observe ainsi que les personnes physiques étaient majoritairement vendeuses, avec 23 % à la vente contre 4 % à l’achat.

Les investisseurs qualifiés, en revanche, apparaissent clairement acheteurs. Les personnes morales, quant à elles, étaient davantage présentes à la vente qu’à l’achat.

Des bugs chez les plateformes de trading ?

Voilà pour les données et les chiffres. Qu’en est-il des bugs dont le marché s’est fait l’écho ? Deux sources jugées fiables confirment qu’il y a effectivement eu des dysfonctionnements, liés au trafic record et au volume exceptionnel.

Ce trafic record résulte de la conjonction de la forte demande sur SGTM et du fait que le 26 décembre correspondait au dernier vendredi de l’année, une journée historiquement tendue sur les marchés, les OPCVM devant procéder à des ajustements de portefeuilles, tandis que les investisseurs revoient leur allocation stratégique.

« Comme il y a eu des volumes très importants, certaines plateformes de trading ont connu des incidents techniques ou des encombrements. C’est comme une autoroute dimensionnée pour absorber 100.000 véhicules par jour et qui se retrouve soudainement avec 200.000 ou 300.000 véhicules. Il y a forcément des embouteillages et des ralentissements, obligeant les utilisateurs à faire la queue. Certaines personnes n’ont donc pas pu passer leurs ordres », affirme notre premier expert.

Le second abonde dans le même sens et ajoute : « Les plateformes de bourse en ligne ont effectivement saturé. Mais il existe aussi un facteur de méconnaissance des mécanismes de marché. Certaines personnes physiques pensaient qu’au moment où le cours commencerait à baisser, elles pourraient réagir instantanément. Elles ont eu l’impression que, sans les dysfonctionnements techniques, elles auraient pu vendre, ce qui n’est pas nécessairement exact ».

Et de poursuivre : « Les sociétés de bourse gagneraient à investir davantage dans leurs infrastructures. Leurs systèmes ne semblent plus calibrés aux volumes et aux flux actuels de la Bourse de Casablanca ».

L’analogie utilisée par notre interlocuteur est imagée: « C’est comme si un joueur participait à un match, se retrouvait brusquement exclu sans comprendre pourquoi, puis recevait à la fin un message lui annonçant qu’il a perdu. Il serait forcément frustré, à la fois par la défaite et par le fait de ne pas avoir pu jouer ».

Une lecture prudente de la journée du 26 décembre

Toutes les lectures possibles de la journée du 26 décembre demeurent partielles, dans la mesure où nous ne disposons pas de l’ensemble des données nécessaires à une analyse exhaustive. Seules la Bourse de Casablanca et l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) disposent de cette capacité.

Sous réserve des données disponibles et des explications d’experts, les points saillants à retenir sont les suivants :

  • L’épisode observé sur la valeur relève avant tout d’un déséquilibre classique entre l’offre et la demande post-IPO, amplifié par des règles de marché et un calendrier défavorables.
  • La valeur avait suscité un engouement massif lors de la période de souscription, avec un nombre record de souscripteurs mais un taux de satisfaction faible, laissant de nombreux investisseurs institutionnels, notamment ceux répliquant des indices, insuffisamment servis.
  • La correction observée était donc attendue dès que le titre commencerait à traiter effectivement, les vendeurs et les acheteurs s’observant jusqu’à converger vers un prix d’équilibre.
  • La séance particulièrement agitée s’explique également par des facteurs techniques et calendaires : volumes exceptionnellement élevés, ajustements de portefeuilles de fin d’année, respect des ratios prudentiels, besoins de liquidité et arbitrages entre valeurs.
  • Le mécanisme de réservation boursière, à la hausse comme à la baisse, a pu, dans ce contexte, accentuer la tension sur le titre.

Comme le rappelle l’AMMC sur son portail, la réservation est une procédure consistant à interrompre la cotation d’un titre lorsque le cours d’exécution est susceptible de dépasser les seuils de variation autorisés (10 %).

Sur la base du cours de référence, généralement celui de la clôture de la veille, la Bourse fixe un seuil haut et un seuil bas à ne pas dépasser. Si le marché ne parvient pas à traiter à l’intérieur de ces seuils, la cotation est réservée et la Bourse peut alors modifier les seuils pour la séance suivante. Par le jeu de ces réservations, les conditions de prix peuvent fortement évoluer entre le jour où un ordre est introduit et celui où il est exécuté.

Pour les deux experts interrogés, l’opération SGTM a, en définitive, « généré des rendements conséquents pour les investisseurs », notamment les petits porteurs, qui ont eu l’opportunité de céder leurs titres à des niveaux élevés et de matérialiser des plus-values significatives.

Les investisseurs ayant cédé leurs titres lors du fixing d’ouverture du vendredi 26 décembre à 989 dirhams ont réalisé des plus-values brutes exceptionnelles, comprises entre +135 % et +160 %, selon leur prix d’introduction. Les personnes physiques ont ainsi multiplié leur investissement initial par 2,6 en quelques séances.

Même en cédant à 810 dirhams, les investisseurs issus de l’IPO dégagent un rendement compris entre +93 % et +113 %, selon leur prix d’entrée.

Ce mardi 30 décembre, l’action SGTM finit dans le vert avec +9,99% à 835 DH. Le rendement demeure donc élevé pour les souscripteurs de l’IPO, mais place en territoire négatif les investisseurs ayant acheté le vendredi 26 décembre.

Un de nos experts conclut que « les personnes physiques ont souvent du mal à appréhender les mouvements techniques, surtout lorsqu’ils génèrent des pertes. Or, le marché marocain a permis à de nombreux particuliers de réaliser des gains importants pour des raisons techniques, mais ils doivent aussi comprendre que l’inverse peut se produire. L’euphorie actuelle autour de la Bourse doit être encadrée par davantage d’éducation financière, un meilleur accompagnement des conseillers et une meilleure segmentation des investisseurs particuliers ».