La lumière est légèrement dorée, presque crue, elle tombe à plat sur les dalles encore fraîches, accroche les enseignes métalliques, glisse sur les chaises empilées des cafés. Il y a du silence, oui, mais un silence rempli. Un silence qui parle bas.

On entend les commerçants s’interpeller d’un stand à l’autre, des radios grésiller derrière un comptoir, quelques commentaires sportifs qui s’échappent sans s’imposer.

La CAN est déjà là, mais en sourdine. Elle circule dans les conversations comme une rumeur maîtrisée : qui joue ce soir, qui passera en finale, qui a surpris la veille… Rien ne s’arrête pour autant. La place reste ce qu’elle a toujours été : un pouls, une pulsation continue, commerciale et humaine, qui ne se met jamais totalement en veille.

Les touristes arrivent, encore un peu perdus, tentent de comprendre ce qui se dit, ce qui se prépare. Les guides traduisent, improvisent, contextualisent : la place, le match, l’attente. On prépare les jus, on nettoie les tables, on règle les écrans. La routine est intacte, mais un sujet nouveau s’est glissé dans le décor : le football. Il ne bouscule pas les habitudes, il s’y accroche.

Le matin, Jemaâ El Fna est un carrefour d’observations.

Marocains et étrangers se croisent sans se heurter, chacun à son rythme. Les discussions commerciales se terminent souvent par un pronostic. Le match du jour devient un détail partagé, un point commun discret entre des gens qui, sans cela, ne se parleraient pas. Déjà, la place annonce ce qu’elle deviendra le soir : une agora populaire, un espace de discussion, de débat et d’attente collective.

À mesure que le jour avance, la place se charge. Les téléphones vibrent, les réseaux sociaux s’invitent dans les pauses, les vidéos de la veille circulent de main en main. La CAN agit comme un liant invisible. Jemaâ El Fna reste fidèle à elle-même : touristique, vivante, parfois chaotique, mais elle absorbe le tournoi, l’intègre à son langage sans jamais se renier.

Et puis vient la nuit.

À la tombée du jour, la place change de respiration. La lumière se densifie, moins dorée, plus fragmentée, découpée par les lampes, les braises, les néons. Les sons prennent le dessus. Le chaâbi surgit, la musique gnaoua s’installe, les percussions appellent les corps. La CAN, désormais, n’est plus un simple sujet : elle devient un moteur, une énergie qui circule entre les stands et les foules.

Les chants montent, les vuvuzelas percent l’air, les discussions s’enflamment. On parle du match comme si tout le monde était sélectionneur. Les gestes deviennent plus larges, les voix plus sûres. La place se remplit : habitants de la ville, supporters étrangers, familles, voyageurs. Les frontières s’effacent. Jemaâ El Fna devient une foule unique, mouvante, vibrante, un second stade à ciel ouvert où l’on débat autant qu’on célèbre.

Les scènes s’enchaînent, presque cinématographiques.

Un enfant traverse la place avec un maillot trop grand, tiré jusqu’aux genoux, les yeux rivés vers un écran. Un vendeur oublie ses clients le temps d’un but, bras levés, avant de reprendre sa négociation comme si de rien n’était. Un groupe d’étrangers se laisse happer par le chaâbi, danse sans comprendre les paroles, mais en saisissant l’essentiel. La CAN n’efface pas la culture : elle la stimule, l’accélère, lui donne une nouvelle cadence.

C’est là que la place révèle son génie.

Rien n’est remplacé. Tout cohabite. Les conteurs, les musiciens, les stands, les écrans, les chants de supporters. La routine persiste, mais chaque soir la variation change. Le même espace accueille mille usages. La répétition est sa structure ; la CAN, sa pulsation nouvelle. Comme un théâtre vivant, la scène reste la même, mais la pièce évolue selon les équipes, les résultats et l’humeur collective.

Observer la place pendant le tournoi, c’est comprendre qu’elle possède une capacité rare : absorber le monde sans perdre son âme. Le football agit ici comme un révélateur. Il éclaire ce que Jemaâ El Fna sait faire depuis toujours : rassembler, mélanger, faire dialoguer l’ancien et le contemporain sans jamais les opposer.

Pendant la CAN, Jemaâ El Fna n’est pas simplement un décor.

Elle est le match avant le match, l’analyse après le coup de sifflet, l’émotion brute qui circule entre les corps. Une place commerciale devient tribune, une musique ancestrale accompagne un tournoi continental, et le vivant prend le dessus. Du silence doré du matin à la transe sonore de la nuit, Marrakech joue sa partition avec justesse, et Jemaâ El Fna en reste le cœur battant.