Le soir tombait sur la médina comme un rideau de velours ocre. Les torches des stands s’allumaient sur la place Jemaâ El Fna, la fumée des grillades montait en nappes parfumées, et quelque part, au nord de la ville, les projecteurs du Grand Stade commençaient à découper la nuit. Pendant presque un mois, Marrakech s’est retrouvée entre ces deux pôles : l’intime, labyrinthique, et l’immense, ordonné : la ville se réinventait au rythme des matchs.
Le Grand Stade, planté à la lisière urbaine, n’était plus simplement un équipement isolé : il est devenu la scène où s’est jouée une nouvelle image de la cité. Les tribunes se sont remplies. Le stade a accueilli plusieurs matchs de la phase de groupes ainsi que des rencontres à élimination directe et, avec eux, sont arrivés les flux de supporters, les ateliers improvisés de chants, les files de taxis réglées comme une mécanique, les esplanades métamorphosées en véritables agoras populaires.

Marcher dans Marrakech pendant la CAN, c’était sentir simultanément deux villes.
L’une, ancienne, respirait dans les ruelles de la médina : les patios silencieux, les zelliges qui glissaient la lumière, le bleu profond des jardins Majorelle où l’on venait reprendre son souffle.
L’autre s’organisait autour d’axes réaménagés, de parkings, d’hôtellerie recentrée : des pièces d’un puzzle urbain repositionnées pour accueillir une affluence nouvelle et bruyante. Les autorités et les acteurs locaux ont rafraîchi voiries et accès, tandis que des projets de valorisation patrimoniale tentaient de concilier accueil massif et préservation.
La place Jemaâ El Fna, inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité, restait le pouls émotionnel de la ville : elle absorbait, restituait, transformait. Pendant la compétition, elle se métamorphosait en prolongement spontané des stades : des écrans, parfois, mais surtout des rassemblements organiques : familles, supporters étrangers, adolescents en scooters, qui commentaient, riaient, chantaient. Le marché nocturne devenait un stage gigantesque où les langues et les drapeaux se croisaient, où les chants de tribune se mêlaient au son des bendirs et des klaxons.
Il y avait dans ces nuits une plastique presque cinématographique : la Koutoubia en silhouette, les toits qui s’embrasaient, les terrasses qui prenaient des allures d’observatoires : d’où l’on voyait la ville battre comme un cœur. Depuis ces perchoirs, on suivait l’arc lumineux qui reliait la médina au stade, et l’on mesurait l’étrange beauté de la porosité urbaine : la tradition et la fête sportive cohabitaient, parfois se frottaient, souvent se complétaient. Les restaurants, rooftops et cafés de Gueliz ou de l’Hivernage devenaient des loges où voyageurs et locaux regardaient la même émotion se déployer.

Mais cette redéfinition de l’espace public n’était pas seulement festive : elle était aussi logistique et politique. Accueillir des matchs internationaux obligeait la ville à repenser la mobilité, la sécurité, la propreté, l’accueil des délégations et des médias.
Les chaînes humaines qui s’inventaient autour des stades : bénévoles, forces de l’ordre, restaurateurs, traçaient de nouvelles lignes de force dans la ville. Le Grand Stade cessait d’être un objet excentré pour devenir un catalyseur d’aménagements qui, idéalement, persistent après le tournoi.
Sur le bitume et dans les riads, la CAN provoquait aussi des rencontres inattendues : supporters ivoiriens qui goûtaient au thé à la menthe servi par des Marrakchis, musiciens gnaoua improvisant des raps de circonstance, artisans vendant des écharpes tricolores au milieu des babouches. Ces micro-événements tissaient une sociabilité nouvelle, temporaire et vraie, qui réactivait la ville comme espace de partage. C’est dans ces moments-là que l’on comprenait que l’événement sportif devenait instrument de mise en scène urbaine, et que la ville, en retour, politisait la fête par ses particularités : son architecture, sa gastronomie, ses traditions.
Il restait des tensions à gérer : l’arrivée massive de spectateurs posait la question des usages – qui occupe la place, à quel prix, pour combien de temps – et la nécessité de préserver les quartiers résidentiels du tumulte. Les voix des habitants, les associations locales et les commerçants étaient des acteurs décisifs : c’était leur ville, leurs routines qu’on bousculait pour quelques semaines, et leurs avis détermineraient si la CAN laissait derrière elle un héritage positif ou un sentiment d’intrusion. Des projets de rénovation et de mise en valeur du patrimoine tentaient pourtant de conjuguer attractivité et sauvegarde : transformer sans effacer.
À l’aube, quand les stades se vidaient et que la fumée des stands s’amenuisait, Marrakech reprenait ses respirations lentes : l’odeur du pain chaud, les conversations à voix basse dans les cafés, le chant matinal d’un muezzin qui traversait la ville.
La CAN est partie de Marrakech, les tribunes se sont vidées, mais la ville a appris à se regarder sous un autre angle : plus large, plus mobile, peut-être plus fière. Ce qu’elle a gagné, si les engagements tiennent, c’est une nouvelle capacité à accueillir, une cartographie d’usages repensée, une électricité collective qui, pour un temps, aura illuminé ses nuits.
Marrakech, entre la place qui raconte mille histoires et le stade qui en appelle de nouvelles, aura prouvé qu’un grand événement peut redessiner l’espace public, non pas pour effacer la mémoire, mais pour la remettre en mouvement, au rythme des chants, des pas, des banderoles et des lampions.