Quinze ans après son lancement officiel en 2011, lors de l’adoption de la Constitution marocaine, le chantier de la régionalisation avancée progresse, mais à un rythme jugé encore insuffisant par plusieurs observateurs.

L’occasion de faire le point avec la présidente de l’Association des régions du Maroc sur la lenteur du transfert effectif de compétences de l’État vers les régions.

Tout en évitant de se prononcer sur un agenda final, Mbarka Bouaida table sur une meilleure articulation entre régionalisation et politiques nationales à moyen terme, qui permettra d’améliorer la planification territoriale des 12 régions du Maroc.

Médias24 : Lors d’une récente réunion au ministère de l’Intérieur, vous avez fait le point sur les réalisations depuis le lancement de la régionalisation avancée, pouvez-vous nous en dire plus ? 

Mbarka Bouaida : La régionalisation avancée au Maroc constitue l’un des chantiers majeurs de réformes engagés par le Royaume depuis l’adoption de la Constitution du 1er juillet 2011.

Celle-ci a posé les bases juridiques et institutionnelles d’un État moderne décentralisé basé sur la régionalisation avancée, démocratique et solidaire, en consacrant le principe de la libre administration des collectivités territoriales et en érigeant la région en échelon principal du développement territorial dont la mise en œuvre des composantes de ce chantier ne peut être effectuée logiquement que de manière progressive.

Depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, on peut distinguer trois phases. Une première étape était la phase fondatrice et d’appropriation (2015-2019), en termes notamment de mise en place du nouveau découpage régional du Royaume ; l’élaboration et le parachèvement du cadre juridique et règlementaire ; le renforcement et l’organisation de l’administration des collectivités territoriales ; la réalisation de la première génération des Schémas régionaux d’aménagement du territoire (SRAT) et des Programmes de développement régional (PDR).

La deuxième phase (2020-2024) a été marquée par le parachèvement de la mise en place des composantes nécessaires à la poursuite de la mise en œuvre du chantier de la régionalisation avancée, à travers la feuille de route pour l’application du cadre d’orientation, qui comprend un ensemble de dispositifs pratiques et opérationnels destinés à permettre aux régions de s’approprier progressivement l’exercice de leurs compétences propres et partagées, à court et moyen terme.

Une troisième étape (en cours), qui peut être indiquée comme une phase d’accélération de la mise en œuvre de la régionalisation avancée. Après la tenue de la 2e édition des Assises nationales de la régionalisation avancée et en partant des défis et des orientations contenus dans le message royal adressé aux participants à ces 2es Assises, un projet de feuille de route pour le parachèvement de la mise en œuvre de ce chantier a été élaboré. Ce projet se base sur quatre axes d’intervention prioritaires, tels que le renforcement du développement économique régional pour soutenir l’emploi ; le développement des infrastructures et des services publics de base en milieux urbain et rural ; la contribution à la gestion rationnelle des ressources en eau, énergie et environnement ; et, enfin, le renforcement de la qualification territoriale par des mécanismes de planification régionale intégrée.

La réunion tenue jeudi dernier était aussi l’occasion d’apprécier à juste titre les réalisations des régions, notamment le déploiement de la convention relative au transport urbain, l’avancement de la mise en place de la feuille de route relative à l’eau…

– Hormis les présidents de région, pourquoi tout le gouvernement était-il présent à la réunion ?

– À titre de précision, cette réunion n’est pas occasionnelle, mais elle s’inscrit dans le cadre de réunions régulières tenues depuis l’adoption du Cadre d’orientation pour la mise en œuvre de la régionalisation avancée, signée en marge des 1res Assises de décembre 2019 par 12 ministres en sus des présidents de région.

L’objectif principal de ces réunions est d’assurer le suivi et le pilotage du chantier de la régionalisation avancée. Il est par conséquent tout à fait logique que ce genre de réunions se caractérisent par la participation des présidents de région, qui incarnent la dimension décentralisatrice de la régionalisation avancée, et par les départements gouvernementaux, qui représentent sa dimension déconcentratrice.

Les deux dimensions sont incontournables pour l’effectivité de ce chantier.

– Quels sont les défis qui se posent pour accélérer ce chantier qui s’éternise depuis quinze ans ?

– La réponse à votre question est explicitement formulée dans le message royal adressé aux participants aux 2es Assises nationales de la régionalisation avancée tenues en décembre 2024, à savoir par :

  • le défi de l’application effective de la Charte nationale de déconcentration administrative ;
  • le défi de la bonne définition  et de l’opérationnalisation des attributions des collectivités territoriales, notamment des conseils régionaux ;
  • le défi de renforcement de la démocratie participative au niveau régional et local, conformément aux dispositions de la Constitution du Royaume ;
  • le défi lié au principe de corrélation de la responsabilité à la reddition des comptes dans le domaine de la gestion des affaires territoriales ;
  • le défi de l’amélioration de l’attractivité des espaces territoriaux pour attirer les investissements productifs, comme levier essentiel de renforcement du développement durable ;
  • le défi lié à la capacité des régions à concevoir des mécanismes de financement inédits ;
  • le défi de faire face à certaines crises et de s’adapter aux transformations d’aujourd’hui et aux impacts de demain, dont la transformation digitale, mais aussi les changements climatiques.

– Qu’apporte de nouveau le projet de feuille de route ?

– En se référant toujours aux orientations royales, Sa Majesté le Roi que Dieu L’assiste a interpellé les acteurs concernés à tracer une feuille de route claire et consensuelle, qui permet de définir les orientations stratégiques pour la prochaine étape.

En effet, juste après la clôture des travaux des Assises, on s’est penché sur la conception et le déploiement de cette feuille de route. D’une manière synthétique, cette dernière est constituée de plusieurs outils et instruments qui touchent à la fois les missions institutionnelles de la région (développement économique, attractivité territoriale, planification, développement rural, eau et énergie) et les missions de support (contractualisation, financement, ressources humaines…).

Mais ce faisant, et eu égard à la dynamique et à l’envergure du chantier de la régionalisation avancée, il était question de prioriser les actions à mettre en œuvre en distinguant entre celles qui sont réalisables immédiatement, celles à déployer dans le court terme et celles qui exigent un plan de progrès à moyen terme.

– Quelques exemples de la nouvelle génération de programmes de développement territorial…

– L’exemple le plus illustratif et le plus frappant est le concept du Programme de développement territorial intégré, insufflé dans le discours du Trône du 29 juillet 2025 et dont les modes opératoires ont été esquissés dans la circulaire du ministère de l’Intérieur du 15 août 2025.

Cette nouvelle génération de programme sera conçue sur la base d’un processus de consultation élargie comme nous l’avions vu dans l’ensemble des provinces du Royaume et permettra de coordonner les actions de développement local (emploi, eau, santé, éducation) de manière cohérente, en intégrant les plans régionaux et en impliquant acteurs locaux et citoyens, pour une approche plus efficace et équitable.

– Sachant que vous tablez sur une mise en œuvre dès février prochain, quels seront les outils dont disposeront les régions à cet horizon?

– Il faudra distinguer entre deux blocs. Il y a d’un côté les mécanismes institutionnels. Il s’agit de projets de lois, décrets ou circulaires que le gouvernement présentera ou adoptera certainement dans les semaines à venir ; et dont l’objectif serait de clarifier certaines compétences, de mieux formuler et d’élaborer certaines actions…

Et les projets qui seront contenus dans les PDTI, et qui devraient répondre au message royal du discours du Trône pour réduire les inégalités, créer de la valeur ajoutée et surtout créer de l’emploi.

Pour résumer, le programme est en cours d’élaboration et puise ses idées des consultations effectuées.

– Y a-t-il des vases communicants entre la régionalisation avancée et le plan d’autonomie des provinces du Sud qui doit être soumis à l’ONU ?

– Sachant que le plan d’autonomie constitue un cadre institutionnel essentiel pour une régionalisation de niveau supérieur, la convergence entre régionalisation avancée et plan d’autonomie doit être conçue comme un processus structuré, progressif et constitutionnellement maîtrisé.

C’est pourquoi la transition vers une régionalisation pleine exige un équilibre entre autonomie territoriale, unité nationale et stabilité institutionnelle, qui doit s’appuyer sur un modèle clair, cohérent, financièrement soutenable et conforme aux standards internationaux tels que réaffirmés dans la Résolution 2797.

Cette orientation offrira en effet l’opportunité de consolider l’ancrage territorial du développement, de renforcer la gouvernance publique et d’affirmer le leadership institutionnel du Royaume dans la gestion de la régionalisation avancée.

– Faudra-t-il attendre 2030 pour que ce chantier soit enfin totalement opérationnel ?

– Vous savez, nous avançons bien car nous ne sommes pas dans une logique d’attentisme mais de l’amélioration continue, dans la mesure où la régionalisation avancée est une vision profonde, dynamique qui évolue constamment en fonction des fondements institutionnels du Royaume et les infléchissements du contexte.

C’est donc dans cet ordre de logique que doivent s’inscrire la conception et la mise en œuvre intelligente de la  feuille de route de la régionalisation avancée.

In fine, l’objectif sera de rendre la régionalisation plus effective, plus lisible et plus performante, sans renvoyer l’opérationnalisation à un horizon lointain.