>Avant l’échauffement : polémiques en crescendo

La veille de la finale à Rabat, les Lions de la Téranga avaient déjà mis le feu aux poudres. La Fédération sénégalaise (FSF) publia un communiqué cinglant dénonçant ce qu’elle appelait « de vives préoccupations » dans l’organisation du match : « sécurité inexistante à la gare de Rabat, problème d’hébergement réglé en ultime recours, refus du Maroc d’accorder un terrain d’entraînement équitable (Complexe Mohammed VI, camp de base des Lions de l’Atlas) », et quotas de billetterie jugés « préjudiciables » pour les supporters sénégalais.

La FSF appelait la CAF et les organisateurs à corriger ces manquements « immédiat­ement ». Cette charge se résumait en quatre points clefs :

•Sécurité : absence d’escorte à l’arrivée en gare, exposant joueurs et staff à une foule compacte [L’heure et le lieu d’arrivée ont été communiqués au grand public par les officiels sénégalais sur les réseaux sociaux, sans concertation avec les autorités marocaines].
•Hébergement : recours à une lettre de protestation pour obtenir un hôtel 5 étoiles aux Lions de la Téranga [L’hôtel refusé par le Sénégal est un quatre étoiles à Rabat. Le deuxième hôtel 5 étoiles est à Skhirat. Les deux sont conformes au cahier des charges de la CAF].
•Équité sportive : refus d’utiliser le Complexe Mohammed VI (terrain marocain), en attendant l’attribution d’un site d’entraînement alternatif [Une profonde aberration. L’Algérie et le Nigeria ont accepté ce terrain en raison de sa qualité].
•Billetterie : seulement 2 places VVIP allouées et pas de billets de catégorie supérieure vendus au public sénégalais, malgré un volume de 2.850 billets acquis [Insuffisants au regard de la demande].

Dans un climat de défiance créé de toutes pièces, le sélectionneur Pape Thiaw « dénonçait » publiquement ces incidents. « Je préfère ne pas parler de ce qu’il s’est passé hier, mais c’est l’image de l’Afrique qui est en jeu. Mes joueurs étaient en danger. Tout pouvait se passer », confiait-il en conférence de presse, les poings serrés, appelant au calme pour que « cette fête du football » ne soit pas gâchée.

Rapidement, les plus hautes autorités sénégalaises ont cherché à tempérer les tensions : un communiqué du ministère des Affaires étrangères invitait à voir dans cette finale « l’occasion de célébrer la fraternité entre deux peuples » et saluait la coopération marocaine.

Dans un second message diffusé le jour même, Dakar remerciait le président de la Fédération royale marocaine de football d’avoir aidé à « résoudre les problèmes soulevés », réaffirmant les liens historiques d’amitié entre les deux pays.

>Sur le terrain : du but refusé au penalty litigieux

À l’heure du coup d’envoi, l’ambiance est électrique. Sous les projecteurs du stade Moulay Abdellah, chaque drapeau claque dans la brise, chaque vuvuzela perce le voile sonore. Le match, pourtant serré, va basculer en finale peu avant la 90ᵉ minute.

Sur un centre millimétré, Ismaïla Sarr surgit entre les défenseurs marocains et marque d’une tête rageuse… Mais l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo a déjà sifflé une faute d’Abdoulaye Seck sur Achraf Hakimi.

Plusieurs observateurs notent que le coup de sifflet est intervenu dès la 3ᵉ seconde de l’action, avant même que le ballon ne parvienne sur la tête de Sarr, interrompant net le mouvement. Médias24 a vérifié sur les vidéos du match et confirme ce point. Privé de son but pour une poussée jugée minime, le Sénégal vocifère. Dans la confusion, la VAR n’at même pas le temps d’intervenir – la décision arbitrale étant déjà prise.

L’arbitre a sifflé la faute avant même que le joueur du Sénégal ne joue le ballon avec sa tête. 

Quelques minutes plus tard, la soirée bascule définitivement. La VAR signale un accrochage de Malick Diouf sur Brahim Díaz dans la surface sénégalaise, et un penalty est accordé au Maroc à la 94ᵉ. Ce coup de théâtre provoque un véritable choc : Pape Thiaw ordonne à ses joueurs de quitter le terrain.

Pendant plus de dix minutes, la finale reste en suspens – à quelques mètres du terrain, on voit des gradins vides tandis que dans la tanière des Lions, le capitaine Sadio Mané s’échauffe avec les démarrages, discutant à grands gestes avec le coach Claude Leroy et le sélectionneur marocain Walid Regragui. Que faisait Claude Leroy dans le terrain ? Leroy est un ancien grand entraîneur qui est actuellement sans équipe à la suite d’un problème familial. Il a gardé d’excellentes relations avec l’équipe sénégalaise. Avait-il le droit d’intervenir dans ce chaos?

La colère quitte alors le terrain pour gagner les tribunes. D’abord des cris, des bras levés, puis des gestes plus lourds. Des sièges sont arrachés et projetés, l’un d’eux retombant dangereusement près de la zone de jeu. Des projectiles fusent, bouteilles, morceaux de plastique, tandis que des groupes de supporters sénégalais tentent de forcer les barrières séparant les gradins de la pelouse. Les stadiers, débordés, appellent du renfort. En quelques minutes, le stade change de visage : là où il y avait de la ferveur, il n’y a plus que des bousculades, des ordres hurlés et une tension brute.

Autour de la pelouse, la scène est confuse, presque irréelle. Les forces de l’ordre forment des cordons, et le jeu, suspendu, semble devenu secondaire. Cette explosion en tribunes n’est pas un incident isolé, mais l’aboutissement d’une pression accumulée bien avant le coup d’envoi, nourrie par les polémiques, l’arbitrage contesté et une soirée qui, minute après minute, est devenue hors de contrôle.

Finalement, sous les huées mêlées de soulagement et de colère, Mané rappelle ses coéquipiers sur la pelouse. Les joueurs reviennent. L’interruption aura duré plus de dix minutes. Là, l’arbitre aurait dû appliquer les règles du football et donner un carton jaune à tous les joueurs qui ont quitté le terrain  sans l’autorisation de l’arbitre. Dont deux joueurs qui auraient été expulsés pour cumul de cartons jaunes. Le Sénégal aurait terminé le match à neuf joueurs. Mais rien n’en fut.  L’arbitre est curieusement resté spectateur.

Le jeu reprend dans un silence de plomb. Un journaliste de Médias24 a constaté qu’au moment où le penalty était tiré, il y avait encore des supporters sénégalais sur la pelouse. Brahim Díaz s’élance pour le penalty en gambadant, lance sa Panenka… mais Édouard Mendy demeure inébranlable sur sa ligne, détournant facilement la frappe hautaine. «  Il a tenté la Panenka, je suis resté sur mes appuis  », raconte plus tard le gardien du Sénégal, ému, sur beIN Sports.

>Après le coup de sifflet : entre excuses et émoi

Dans le tumulte de la remise de trophée (le Sénégal soulève la CAN devant un stade désormais clairsemé), chacun mesure l’ampleur des incidents. La colère et la douleur laissent place au soulagement d’un côté, à la frustration de l’autre.

Sur le podium de presse, Pape Thiaw, visiblement apaisé, présente ses excuses. « Je m’excuse pour le football… Parfois on peut réagir à chaud. Mais on accepte les erreurs de l’arbitre, on présente nos excuses au football  », confie-t-il, essayant de se montrer conscient d’avoir manqué de fair-play, après avoir allumé l’incendie.

De l’autre côté, Walid Regragui ne mâche pas ses mots. « L’image qu’on a donnée de l’Afrique est honteuse. Demander à son équipe de quitter le terrain, c’est pas classe… Ce qu’a fait Pape, ce n’est pas classe  », a-t-il déclaré, amer, en conférence de presse.

Au milieu de cette cacophonie, les Lions de la Téranga ont repris du poil de la bête. Le buteur du soir, Pape Gueye, devient logiquement l’homme du match et résume leur soulagement : « On a tout donné, on n’a pas triché, le Sénégal est champion d’Afrique et on est très contents ».

Dans les rues de Dakar et de Rabat, entre feux de joie et fumigènes, des milliers de supporters tentent de digérer ces images presque cinématographiques – celle du retrait des joueurs, des projectiles fendant l’air, puis celle du capitaine Sadio Mané brandissant la coupe comme un baobab chancelant après la tempête.

Voici le récit d’une soirée qui devait être une fête et qui a tourné au chaos anti-sportif d’une manière inédite. Une soirée dont ni le football, ni l’Afrique, ni l’équipe sénégalaise et son staff ne sont sortis grandis.