La Bourse de Casablanca attire de plus en plus d’investisseurs. Les chiffres le confirment : au troisième trimestre 2025, les investisseurs particuliers marocains ont représenté un peu plus de 30% des volumes échangés sur le marché central, tandis que les investisseurs étrangers ont compté pour un peu plus de 5%.
L’épargne locale monte en puissance, et l’intérêt des investisseurs internationaux se renforce progressivement.
Dans ce contexte, Aabir Król Rhardane, Chief Investment Strategist internationale, apporte une lecture particulièrement pertinente de la Bourse de Casablanca. Où en est réellement le marché marocain dans le cycle actuel ? Que disent ses fondamentaux ? Et jusqu’où va aujourd’hui son attractivité pour les investisseurs internationaux ?
Habituée aux grands marchés mondiaux, elle propose une analyse à la fois lucide et structurée, en identifiant, avec recul, les leviers à activer pour accompagner le développement du marché sur le long terme.
Un regard international sur la Bourse de Casablanca
« Ma perception du marché marocain est globalement positive, et je pense que c’est une perception que je partage avec plusieurs institutions et investisseurs internationaux, étant une stratège en investissement qui a toujours opéré dans les marchés internationaux et qui a donc une vue assez externe du marché local ».
Dans cette lecture extérieure, la stabilité ressort comme un élément déterminant. « Nous voyons le Maroc comme un marché stable, et la stabilité devient une devise très rare de nos jours, un pays bien gouverné sur le plan macroéconomique, avec une trajectoire très claire en Afrique du Nord ».
Cette solidité s’accompagne toutefois d’une approche d’investissement bien spécifique. « Cela dit, la Bourse de Casablanca reste perçue comme un marché de conviction, pas un marché de flux ».
La Bourse de Casablanca reste perçue comme un marché de conviction, pas un marché de flux
« C’est un marché émergent assez impressionnant et plein d’opportunités. Toutefois, on y investirait principalement pour le long terme, sur des dossiers bien identifiés, mais rarement de façon opportuniste ou tactique à court terme, et je crois que c’est principalement en raison de la liquidité ».
Une dynamique portée par des fondamentaux solides
« La dynamique actuelle de la Bourse de Casablanca repose sur des fondamentaux solides : croissance bénéficiaire correcte, bilans globalement sains, secteurs dominants bien établis (banques, télécoms, infrastructures) ».
Même si certains comportements évoluent, la nature du marché reste, selon elle, largement inchangée. « Ce n’est pas un marché spéculatif, bien que nous ayons tendance à remarquer une augmentation d’activité spéculative ces derniers temps et un plus grand appétit d’investissement par des individus, mais je crois profondément que cela reste un marché où la performance est tirée par les qualités des entreprises plus que par le momentum ».
Cette caractéristique demeure centrale pour les grands investisseurs. « Pour un investisseur institutionnel, c’est une caractéristique qui nous rassure fortement ».
Valorisation : une prime de stabilité
« En ce qui concerne les enjeux, sur le plan des valorisations, le marché marocain n’est ni excessivement cher ni structurellement décoté ».
Cette situation traduit une spécificité propre au marché marocain. « Il offre une prime de stabilité, et c’est principalement ce genre de qualité qui nous intéresse en tant qu’investisseurs institutionnels internationaux quand nous décidons de dédier une partie du portefeuille à un marché émergent spécifique ».
Le marché marocain offre une prime de stabilité et c’est principalement ce genre de qualité qui intéresse les investisseurs institutionnels internationaux
La comparaison avec les marchés matures permet d’en comprendre la portée. « Ce qu’il faut garder en tête, c’est que les marchés émergents présentent souvent des opportunités que nous ne pouvons pas rencontrer sur des marchés très matures comme l’Euronext ou le Nasdaq et le Nyse ».
Pour autant, cette prime ne peut suffire à elle seule. « Donc en termes de valorisation, le marché boursier marocain offre clairement une prime de stabilité, mais cette prime doit être compensée par plus de profondeur et de visibilité ».
La liquidité, enjeu central du marché
Au-delà des valorisations, la question de la liquidité reste déterminante. « Le vrai sujet reste la liquidité. Tant qu’elle restera concentrée sur un nombre limité de valeurs, l’attractivité pour les grands investisseurs internationaux restera partielle, malgré tous les avantages du marché ».
Plusieurs leviers d’amélioration sont alors identifiés. « De mon humble point de vue, je crois que l’amélioration devrait passer par trois points, avec davantage d’introductions en bourse, c’est une stratégie brillante sur laquelle le Maroc travaille activement déjà, ainsi qu’une participation accrue des investisseurs institutionnels locaux et un flottant plus important ».
« Dans mon expérience des marchés développés, notamment aux États-Unis, la liquidité repose largement sur des flottants élevés. Il est courant que les fondateurs conservent une participation stratégique relativement limitée, tandis que la majorité du capital est effectivement échangée sur le marché ».
Le modèle marocain présente, selon elle, d’autres caractéristiques. « Au Maroc, le modèle est différent : les fondateurs restent souvent actionnaires majoritaires sur le long terme, ce qui renforce largement la stabilité et la vision industrielle, mais limite mécaniquement la liquidité et l’entrée de grands investisseurs institutionnels ».
« L’enjeu n’est pas de copier un modèle, mais de trouver un équilibre entre contrôle, stabilité et profondeur de marché, en respectant les caractéristiques du marché marocain tout en attirant davantage de grands capitaux étrangers ».
Risques et opportunités dans le cycle actuel
Dans l’environnement actuel, les risques identifiés sont avant tout extérieurs au marché marocain. « Je pense que les principaux risques sont avant tout exogènes : un environnement international plus volatil, des flux de capitaux plus sélectifs, et une concurrence accrue entre marchés émergents pour attirer les investissements long terme ».
Face à ces risques, les opportunités restent, selon elle, profondément structurelles. « Les opportunités, pour leur part, sont bien réelles et structurelles : montée en puissance de l’épargne locale, confiance plus importante des épargnants d’investir, et donc un potentiel de développement d’un marché actions plus profond au service de l’économie réelle ».
« Dans un monde plus volatil, les marchés perçus comme prévisibles et disciplinés gagnent en valeur relative, et j’ai globalement le sentiment que le marché marocain présente parfaitement bien ces caractéristiques ».
Une vision de long terme pour la place de Casablanca
Pour notre interlocutrice, « la Bourse de Casablanca a tout pour devenir pas seulement un marché de référence régionale, mais une place internationale ».
Cette conviction s’appuie sur des expériences comparables. « Je m’inspire souvent du Grand-Duché de Luxembourg où je réside depuis une quinzaine d’années, qui était un pays principalement agricole, et qui s’est transformé en quelques dizaines d’années en l’un des plus grands centres financiers du monde, le premier centre des fonds d’investissement en Europe et le second au monde ».
« J’ai été là, j’ai été témoin d’une bonne partie de cette transformation et j’y ai contribué, et je rêve toujours de voir le Maroc devenir une grande place financière au monde, parce que nous en sommes entièrement capables », conclut-elle.
Source: medias24.com