Le cri d’alarme lancé par l’Association nationale des producteurs de poulet de chair (ANPC) n’est pas une simple plainte conjoncturelle. Selon son président, Mohamed Aaboud, si le secteur connaît des crises cycliques depuis 2010, l’effondrement actuel est « l’un des plus dangereux » de son histoire.
Moins de 7 dirhams le kilo à la vente, pour un coût de revient minimal de 15 dirhams. Cet écart abyssal résume à lui seul la détresse des exploitations avicoles et plonge des milliers de petits et moyens éleveurs dans un gouffre financier sans précédent.
Pour M. Aaboud, les conséquences sont déjà visibles sur le terrain : un épuisement total des ressources financières des exploitants, ce qui pousse un nombre croissant de petits et moyens éleveurs vers une faillite inéluctable.
« Ce n’est plus seulement une question économique, c’est un drame social. De nombreux éleveurs font face à l’arrêt de leur activité et à des menaces de poursuites judiciaires imminentes en raison de l’accumulation de dettes qu’ils ne peuvent plus honorer », alerte-t-il, soulignant que cette disparition des producteurs menace directement la souveraineté alimentaire nationale.
Face à ce réquisitoire, le Dr Ahmed Daoudi, directeur délégué de la FISA, apporte une lecture plus nuancée, même s’il reconnaît une période de « tension extrême ». Pour lui, le coût de revient de 17 dirhams ne peut être généralisé à l’ensemble de la filière. « Les coûts varient fortement selon les systèmes d’élevage, la taille des exploitations et surtout le niveau d’intégration technique et les performances zootechniques », précise-t-il.
La FISA attribue une partie de cette chute des prix à des facteurs saisonniers et conjoncturels. Le Dr Daoudi rappelle notamment l’effet « post-Aïd al-Adha », une période où la demande nationale se détourne massivement de la volaille au profit de la viande ovine, créant mécaniquement un excédent de production qui tire les prix vers le bas.
Si l’interprofession reconnaît la fragilité des petits éleveurs, elle l’impute davantage à des facteurs structurels, tels que la « fragmentation » du secteur et la « faible capitalisation » des unités de production, plutôt qu’à une simple défaillance du marché. Pour la FISA, l’enjeu est désormais d’éviter des « sorties massives » de producteurs qui pourraient, à terme, provoquer une pénurie et une explosion des prix pour le consommateur marocain.
Le paradoxe des prix : matières premières, poussins et soupçons de concentration
Le cœur de la discorde entre les deux organisations réside dans la structure du coût des intrants, qui semble défier la logique des marchés internationaux. L’ANPC s’interroge avec insistance sur une anomalie : alors que les cours mondiaux des céréales (maïs et soja) ont connu un recul marqué, les prix de l’aliment pour volaille sur le marché national restent élevés.
Derrière ces prix qui refusent de baisser, Mohamed Aaboud dénonce une « mainmise » économique. Le président de l’ANPC rappelle que les autorités de régulation ne disent pas autre chose : le Conseil de la concurrence a lui-même mis en lumière une concentration nette dans la filière des aliments composés, validant ainsi les soupçons d’un déséquilibre structurel au détriment des éleveurs.
En effet, l’examen des liens capitalistiques entre certains acteurs avait démontré que deux opérateurs totalisent environ la moitié des parts de marché du secteur.
Les principaux acteurs du marché des aliments composés destinés au secteur avicole avaient même été entendus dans le cadre d’une instruction ouverte par le Conseil de la concurrence, qui cherchait à vérifier l’existence de pratiques anticoncurrentielles dénoncées par les éleveurs.
La FISA dément, elle, toute forme de monopole. « Avec près de 50 usines de fabrication d’aliments, autant de couvoirs et environ 10 000 élevages agréés, la structure même du secteur exclut toute forme de monopole », affirme le Dr Daoudi. Le maintien des prix s’explique, selon lui, par des facteurs exogènes que les éleveurs ne perçoivent pas toujours : la fluctuation des devises, les coûts énergétiques croissants et une dépendance structurelle totale aux matières premières importées.
Pour stabiliser le marché et éviter les surplus qui font s’effondrer les prix, la FISA mise sur une stratégie de régulation par l’exportation. Elle révèle à ce titre un chiffre-clé : actuellement, sur une production de 9 millions de poussins, environ 1,5 million est exporté, permettant ainsi d’alléger la pression sur le marché intérieur. Pour l’interprofession, le problème n’est pas tant le prix des intrants que le manque de planification de la production. La FISA préconise donc une transition vers une intégration verticale et des contrats de production plus rigoureux pour protéger les opérateurs des soubresauts brutaux du marché mondial.
Le « maillon faible » et le poids écrasant des intermédiaires
Un point de consensus émerge tout de même entre l’ANPC et la FISA : l’actuel système de commercialisation et de distribution est défaillant. Il constitue le principal goulot d’étranglement de la filière, où la valeur ajoutée s’évapore au profit d’une multitude d’intermédiaires.
Mohamed Aaboud dénonce des « déséquilibres structurels » dans le circuit allant des couvoirs jusqu’au consommateur final. Entre ces deux extrémités, une armée de « samsars » (intermédiaires), de commerçants de gros et de réseaux de distribution captent des marges bénéficiaires confortables, tandis que l’éleveur assume seul les risques et les pertes liés à l’effondrement des prix.
« C’est une injustice flagrante : l’éleveur vend à perte, mais le citoyen marocain ne ressent pas cette baisse sur son ticket de caisse car les intermédiaires maintiennent artificiellement des prix élevés pour maximiser leurs profits », fustige le président de l’ANPC.
Le Dr Ahmed Daoudi abonde dans ce sens, tout en précisant la complexité de cette chaîne de valeur. Selon lui, l’écart de prix entre la ferme et l’assiette du consommateur s’explique par une accumulation de coûts : transport, logistique du froid, pertes de poids lors du transfert et, bien sûr, les marges de distribution. Il pointe cependant un échec majeur dans la modernisation du secteur : « Le rôle de la FISA est d’améliorer la transparence, mais nous nous heurtons à la prédominance des circuits informels ».
Le chiffre le plus frappant concerne les abattoirs industriels. Alors que le Plan Maroc Vert s’était fixé pour objectif de structurer la filière via des abattoirs modernes et agréés pour stabiliser l’offre, la réalité est tout autre : aujourd’hui, à peine 10 % de la production nationale transite par ces structures industrielles. Les 90 % restants sont écoulés via les circuits traditionnels et les « souks », laissant les éleveurs sans aucun levier pour éponger les surplus de production. Pour la FISA comme pour l’ANPC, ce système archaïque est la source première des distorsions de marché qui pénalisent aujourd’hui l’ensemble de la souveraineté alimentaire du pays.
Quelles solutions pour sauver la filière ? Entre urgence sociale et refonte stratégique
Face à ce péril qui menace la souveraineté alimentaire du Royaume, deux visions s’affrontent sur la méthode, tout en s’accordant sur l’urgence d’agir.
L’ANPC prône une thérapie de choc immédiate. Pour Mohamed Aaboud, il faut d’abord « arrêter l’hémorragie des pertes » qui décime les éleveurs. L’association réclame l’ouverture d’une enquête globale sur les dysfonctionnements du secteur, avec une attention particulière sur la transparence des prix des poussins et des aliments.
Elle exige également l’activation des mécanismes de contrôle pour lutter contre le monopole et la spéculation illégitime. « Nous ne resterons pas les bras croisés face à la marginalisation des éleveurs. Nous demandons à être associés de manière effective à l’élaboration des politiques du secteur », martèle le président de l’ANPC.
Outre le soutien financier d’urgence pour stopper les faillites et les poursuites judiciaires, l’association prévoit d’intensifier son action par des mémorandums adressés aux autorités compétentes et n’exclut pas de recourir à des « formes de lutte pacifiques et légitimes » pour défendre la survie du métier.
La FISA, de son côté, privilégie une approche par la résilience et la modernisation. Le Dr Ahmed Daoudi explique que l’interprofession est en dialogue permanent avec le ministère de l’Agriculture pour mettre en place des mesures de soutien conjoncturel, mais refuse la logique des subventions à fonds perdus qui créent une dépendance. La sortie de crise passe, selon la fédération, par cinq leviers majeurs :
– Une planification rigoureuse de la production pour équilibrer l’offre et la demande.
– Le regroupement des éleveurs en coopératives pour mutualiser les achats et peser face aux fournisseurs.
– La digitalisation des flux et une transparence accrue des marchés.
– Le développement des abattoirs modernes pour court-circuiter l’informel.
– La gestion des risques, notamment par des mécanismes d’assurance et de stockage pour lisser la volatilité des prix des intrants.
L’ANPC a déjà porté l’offensive sur le terrain institutionnel en saisissant officiellement le Conseil de la concurrence. Face à cette démarche, la FISA joue la carte de la sérénité : le Dr Daoudi affirme ne nourrir « aucune objection » à une enquête, qu’elle soit administrative ou parlementaire, à condition que celle-ci se fonde sur des « données techniques rigoureuses » et non sur des perceptions émotionnelles.