Portrait. Le style Jouahri : rigueur d’abord

Abdellatif Jouahri est sans conteste l’une des personnalités économiques les plus respectées au Maroc et au-delà des frontières… En atteste le récent prix de meilleur banquier central en Afrique au titre de l’année 2024 accordé au wali de Bank Al-Maghrib.

Connu pour son grand sens de l’intérêt public, sa compétence, sa verve, son franc-parler, il a façonné à son image la représentation que les citoyens se font du parfait gouverneur de Banque centrale. Avant lui, plusieurs autres personnalités avaient occupé cette haute fonction. Pourtant les Marocains s’en souviennent rarement, ne les connaissant pas vraiment car, hormis les initiés, personne ne s’intéressait de près au rôle de la Banque centrale ni de son gouverneur. Avec son style propre, Jouahri a popularisé cette fonction et a remis Bank Al-Maghrib au cœur du jeu économique et financier du pays.

Quand il a été nommé en avril 2003 à la tête de la Banque centrale, les analystes et banquiers disaient à l’époque que le come-back du patron de la BMCE était une simple tentative du pouvoir de mettre un homme fort qui pourrait contrer les velléités expansionnistes d’un certain Othman Benjelloun, qui avait alors tenté de mettre la main sur la SNI…

Le Roi Mohammed VI a reçu, le 22 avril 2003 au Cabinet Royal à Rabat, Abdellatif Jouahri. (C) LeMatin.

Les deux hommes se connaissent bien, et l’on disait qu’ils avaient un passif à régler ; Jouahri ayant été président de la BMCE depuis plus de dix ans, avant son rachat en 1996 par Benjelloun, et son ‘débarquement’ par ce dernier. Cette histoire de la revanche d’un Jouahri contre un banquier qualifié alors de « très gourmand » fascinait les milieux financiers, et tout le monde guettait les gestes du nouveau wali en les interprétant à l’aune de cette rivalité personnelle.

Mais Abdellatif Jouahri fera vite oublier cette ‘fable’ par le travail réalisé depuis au sein de la Banque centrale, aussi bien dans les moments de faste économique qu’en période de crise. Aujourd’hui, personne ne se rappelle le match Jouahri-Benjelloun. Quand on évoque Jouahri dans le landerneau économique, on parle d’un homme qui a fait beaucoup pour le pays et pour le secteur bancaire. Certains décrivent un homme conservateur, trop prudent, « un des meilleurs élèves » des institutions de Bretton Woods. Quand d’autres estiment qu’il a été le gardien du temple de la stabilité financière du Royaume, et que sa prudence a été la clé de la sauvegarde de la souveraineté économique du pays. EN d’autres termes, il n’a pas été conservateur, mais rigoureux.

Les deux ont peut-être raison quand on analyse le parcours de l’homme à la tête de la Banque centrale, les grandes décisions qu’il a prises, sa ligne de conduite…

Banques marocaines : l’expansion dans la prudence

Quand il arrive en avril 2003 à la tête de la Banque centrale, le secteur bancaire bouillonne. C’est le début d’une nouvelle doctrine qui s’installe dans l’économie marocaine : celle de la création de champions nationaux financiers, capables de rivaliser avec les banques étrangères et de former la locomotive de développement du pays. La fusion Attijari-Wafabank, qui donnera naissance à la première banque du pays Attijariwafa bank, se fera sous son ère. La montée en puissance de BMCE Bank, devenue Bank of Africa, aura lieu également à la même période. Idem pour la transformation de l’ancienne BCP en banque mutualiste, aujourd’hui deuxième banque du pays.

Un trio qui grandira sous l’œil bienveillant mais particulièrement rigoureux de son régulateur, qui a fait de la stabilité du système financier sa ligne rouge dans la gestion du secteur bancaire dont il est le tuteur. Sa méthode : chacun peut avoir les ambitions qu’il veut, mais à condition d’être solide, bien doté en fonds propres et en respectant à la lettre les normes prudentielles.

Abdellatif Jouahri s’est toujours montré intraitable sur ce point, quitte à froisser quelquefois ses ‘poulains’ qui étaient obligés de faire appel à leurs actionnaires, au marché de la dette, à convertir leurs dividendes en capitaux propres pour se mettre aux normes et pouvoir continuer de croître. Et la crise des subprimes qui a secoué le monde en 2008, faisant tomber de grandes banques internationales, lui donnera raison. Au Maroc, aucune de nos banques n’a vacillé, car elles étaient d’abord relativement déconnectées de la planète finance, mais surtout bien dotées en fonds propres et capables de résister à n’importe quel stress bilanciel.

Et quand il fallait servir les banques en liquidités, la manne qui faisait énormément défaut à partir de 2008, Jouahri sortait de son conservatisme et servait les banques comme jamais aucun gouverneur ne l’avait fait avant lui: avec l’outil classique des refinancements à 7 jours, mais aussi et surtout en faisant passer de manière graduelle, pour une première historique, le taux de la réserve obligatoire de plus de 16% à zéro ! Une injection directe de liquidité dont ne rêvaient pas les banquiers marocains.

Règles prudentielles : Jouahri, plus royaliste que le roi…

Les banques ayant prouvé leur solidité et réussi le test de la crise de 2008, Jouahri serra davantage la vis, conforté par ce qui semblait à l’époque un excès de prudence. Sa gestion de la crise est saluée par ses pairs à l’international, et il est désigné plusieurs années de suite parmi les meilleurs banquiers centraux du monde.

Quand le secteur bancaire mondial s’apprête à connaître de grands changements réglementaires, Jouahri est ainsi aux premières loges pour appliquer les nouvelles règles dans son pays. Règles de Bâle II, puis de Bâle III, Jouahri est même plus royaliste que le roi.

Quand les régulateurs mondiaux se mettent d’accord sur un seuil minimal d’un ratio de solvabilité à 8% pour les fonds propres durs, Jouahri exige de ses banquiers de faire encore plus. Idem pour les autres règles prudentielles trop gourmandes en fonds propres, et exigeant une nouvelle grille plus serrée de lecture du risque de crédit. Résultat : toutes les banques se ruent vers les opérations d’augmentation de capital, d’endettement en quasi-fonds propres et autres mécanismes de financement du haut du bilan.

Nos banques sont ainsi considérées comme les institutions financières les plus solides dans la région, ce qui leur permettra d’étendre leur influence en dehors du Royaume, en rachetant notamment les filiales de banques françaises alors en proie à de grandes difficultés et voulant se recentrer sur des territoires moins risqués.

Là aussi, l’expansion africaine des banques marocaines, qui deviennent en moins de dix ans les premières banques du continent après les banques sud-africaines, se fait sous le contrôle de Bank Al-Maghrib : pour Jouahri, croître, c’est bien, mais encore une fois, sans grosse prise de risque, surtout dans des pays où le risque politique, monétaire, économique est très élevé.

Il instaure ainsi des stress tests réguliers, et la banque qui y échoue est appelée à passer à la caisse en renforçant son haut du bilan ou en réduisant ses expositions au risque. Ainsi, les banques marocaines installées en Afrique subsaharienne n’ont jamais connu de problème notable, malgré les vicissitudes de la vie politique et financière dans certains pays. Leur connaissance du terrain, leur solidité financière et leur proximité des marchés africains en ont fait des éclaireurs pour toutes les entreprises marocaines, publiques comme privées, désireuses de s’étendre dans le continent. Une politique qui a fait du Maroc un des poids lourds de la scène économique en Afrique.

L’indépendance de Bank Al-Maghrib, c’est lui

Mais au-delà de cette mission de supervision bancaire qui lui échoit en tant que gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri s’est illustré dans un autre domaine plus macro et inconnu jusque-là du grand public : la conduite de la politique monétaire. Et c’est là où le personnage façonnera sa plus grande œuvre : l’indépendance de Bank Al-Maghrib dans le cadre de sa mission principale qu’est la stabilité des prix.

Dès les premières années de sa prise de fonction, Abdellatif Jouahri tentera en effet de mettre Bank Al-Maghrib à la page de ce qui se fait dans le monde : la rendre indépendante du pouvoir politique, des pressions gouvernementales, et lui assigner comme principale mission la gestion des tensions inflationnistes. De nouveaux statuts de Bank Al-Maghrib sont promulgués une première fois en 2006, et revus pour renforcer davantage ce principe en 2019.

Dès lors, toutes les décisions du Conseil de Bank Al-Maghrib, organe souverain qui statue tous les trimestres sur la politique monétaire du pays, sont prises pour adhérer à cette mission centrale. Ce qui mettra Abdellatif Jouahri en porte-à-faux avec plusieurs politiques, ministres des finances et chefs de gouvernement, mais aussi avec la communauté des économistes, dont une majorité est issue de la gauche. Ces derniers estimant que la Banque centrale n’aide pas le pays dans sa politique de croissance, de création d’emplois, et que les décisions de Jouahri briment tous les efforts du pays en la matière.

La première confrontation sur ce registre éclate après le printemps arabe en 2011. Après une décennie de croissance moyenne de 4,5%, le Maroc connaît depuis cette date-là une baisse sensible de son potentiel de croissance, qui passe à 3,5% dans le meilleur des cas. Intellectuels et économistes exigent que Bank Al-Maghrib sorte de son conservatisme consistant à fixer son taux directeur en fonction des prévisions d’évolution des prix pour mettre cet instrument monétaire au service de la croissance, quitte à laisser l’inflation filer. Une idée que Abdellatif Jouahri a toujours réfutée, malgré les pressions qu’il a dû subir.

Après une première salve de baisse du taux du loyer de l’argent en 2008 et 2009 pour contrer la crise de liquidité née des subprimes, Abdellatif Jouahri renouera vite avec les hausses de taux, à la grande surprise des décideurs politiques et économiques. Il va à l’encontre de la tendance mondiale, à l’image des politiques accommodantes européennes et américaines ayant conduit à des taux proches de zéro, voire négatifs. Son argument : Bank Al-Maghrib n’a pas un bouton magique pour faire augmenter l’inflation et booster la croissance. Et si elle laisse faire, elle se privera de cartouches quand de nouvelles crises mondiales éclateront. Abdellatif Jouahri défend sa politique bec et ongles, contre tous, essuie les critiques, et y répond franco dans ses conférences de presse trimestrielles post-Conseil, qui sont devenues un des rendez-vous économiques les plus attendus par l’élite du pays. Et les plus appréciées par la communauté des journalistes.

Les cartouches de Jouahri contre les incertitudes

La crise du Covid lui donnera raison. Au moment où la pandémie frappe le monde et confine toutes les économies, en Europe comme aux Etats Unis, les taux sont déjà nuls, voire négatifs. Et aussi bien la FED que la BCE n’ont plus aucune carte à jouer pour faire bouger la machine économique. Elles se mettent alors dans la posture du banquier central classique : celui qui fait marcher la planche à billets pour sauver les meubles. Des centaines de milliards de dollars et d’euros sont ainsi mis sur le marché, sans aucune contrepartie productive, alors qu’au Maroc, Bank Al-Maghrib a encore de la marge pour baisser ses taux et permettre à l’économie de respirer.

Le taux directeur est baissé ainsi à 1,5%, son plus bas historique, permettant aux banques et à l’État de concevoir des produits financiers peu chers pour maintenir les entreprises à flot.

Le monde économique demande encore plus d’efforts, mais Jouhari résiste. Et dit préférer garder des cartouches pour l’avenir incertain qui attend le monde. Et encore une fois, le temps lui donnera raison. Dès mars 2022, deux années après la pandémie, la Russie décide d’envahir l’Ukraine. Une étincelle qui fera exploser les prix de toutes les matières premières, aidée en cela par la pluie de liquidité qui circulait dans le monde. Phénomène économique tombé dans l’oubli, l’inflation fait son come-back, causant d’énormes dommages économiques et sociaux. À 1,5%, le taux directeur marocain est assez élevé pour affronter ce phénomène. Jouahri le fera passer à 3% pour juguler l’inflation importée, quand Américains et Européens sont obligés d’effectuer des hausses brutales de taux pour lutter contre cette pieuvre.

La théorie défendue par les économistes de gauche, qui ont mis la pression à Bank Al-Maghrib dès le début du Covid pour lâcher les manettes et laisser l’inflation filer afin de booster la croissance, tombe à l’eau. Et cette inflation tant voulue s’avère finalement être un poison économique. Jouahri sort conforté encore une fois par sa politique monétaire prudente. Mais celle-ci ne fait toujours pas l’unanimité, y compris dans les cercles gouvernementaux qui jugent les dernières décisions de hausse des taux peu efficaces et fort contraignantes dans un contexte de faible croissance.

Abdellatif Jouahri n’aura pas eu le temps de justifier sa politique, sa dernière conférence post-Conseil, où il a décidé la troisième hausse successive du loyer de l’argent en six mois, ayant été reportée sine die. Mais ceux qui le connaissent peuvent deviner son argumentaire : sa principale mission est de juguler l’inflation loin de toute considération politique, et non de stimuler la croissance, mission qui est dévolue à la politique budgétaire, menée par le pouvoir exécutif. Depuis, beaucoup veulent sa tête, estimant que l’homme mène une politique monétaire incohérente avec les objectifs stratégiques du pays : créer des richesses et des emplois.

Mais ce qui peut paraître stratégique pour un gouvernement ne l’est peut-être pas pour Abdellatif Jouahri, lui qui a connu en tant que ministre des Finances, entre 1981 et 1986, le Programme d’ajustement structurel (le PAS) imposé par le FMI au Maroc. Un épisode de l’histoire du pays qui continue de le traumatiser, comme il l’a toujours raconté, estimant que le Maroc ne devrait jamais tomber dans une telle situation. Ce qui est stratégique aux yeux de Jouahri en tant que banquier central, c’est la stabilité macroéconomique du Maroc, celle de son système financier, et la conduite de réformes structurelles pour faire passer le pays à un nouveau palier de croissance. Le temps du wali de Bank Al-Maghrib n’est pas celui des ministres des Finances, ni celui des chefs de gouvernement. Et cela ne semble pas passer dans les milieux politiques…

Un bon ami du FMI, mais pas un suiveur aveugle

Pourtant, cette politique conservatrice a permis à Bank Al-Maghrib de gagner en crédibilité auprès des partenaires internationaux qui ne ratent aucune occasion pour chanter les louanges de la politique monétaire du Royaume. Ce qui fait coller à Jouahri cette étiquette de « bon élève » du FMI et de la Banque mondiale, ce qui jauge son action à l’aune des directives et des règles instituées par ces deux organismes. Accusation dont il s’est toujours défendu bien que les relations entre le Maroc, le FMI et la Banque mondiale n’aient jamais été aussi bonnes qu’aujourd’hui. En effet, le Maroc n’a aucune difficulté à se financer à l’international, ni à se servir des mécanismes de financement et de précaution que mettent ces deux institutions au service de leurs pays membres.

Citons, à titre d’exemple, la Ligne de précaution et de liquidité (LPL) obtenue en 2013, qui a permis au Maroc, en pleine tempête mondiale de flambée du pétrole, de garder une bonne signature et de disposer d’un matelas confortable de devises en cas de chocs externes. Le Maroc a d’ailleurs été un des premiers pays au monde à se servir de ce mécanisme. Comme pour la dernière Ligne de crédit modulable de 5 milliards de dollars obtenue récemment, qui montre la confiance dont jouit l’économie marocaine aux yeux des institutions de Bretton Woods.

Mais s’il est très strict dans les engagements pris avec le FMI et la Banque mondiale sur des thèmes comme les équilibres macroprudentiels, Abdellatif Jouahri ne prend pas tout ce qui vient de Washington ou de New York pour argent comptant. La preuve par sa résistance à la pression pour lâcher le dirham. Ici et jusque récemment, Jouahri s’est montré intraitable et droit dans ses bottes, malgré les différends qu’il a dû avoir avec ses partenaires. Tout ce qu’il a concédé : une flexibilisation du taux de change dans une fourchette de 5% à la baisse comme à la hausse, estimant que le pays n’était pas encore prêt à une libéralisation totale de son marché des changes.

Et le temps lui a encore une fois donné raison : avec la pandémie et la crise inflationniste, les pays de la région qui ont lâché leur monnaie se sont retrouvés avec des taux d’inflation à deux chiffres, suivis de crash monétaires qui ont fait perdre toute confiance en leur économie, malgré l’attrait exercé sur les exportateurs ou les investisseurs étrangers. C’est le cas de la Turquie, de l’Egypte ou de la Tunisie qui, à la moindre secousse, voient leur monnaie vaciller quand le dirham reste sous contrôle… Jusqu’à quand peut-il tenir ? « Jusqu’au jour où le Maroc sera prêt à franchir le pas », répond-il souvent à cette question. Une réponse qui résume bien le style Jouahri et sa raison d’être en tant que wali de Bank Al-Maghrib : défendre les intérêts suprêmes de la nation. Bien sûr, selon sa propre perception de ces intérêts, son background et son vécu personnel.

Le 19 décembre dernier, dans sa conférence de presse trimestrielle, il consacre néanmoins un long développement à la prochaine flexibilisation du cours du Dirham. On comprend que la préparation au prochain élargissement de la bande de fluctuation  commence. Et que l’élargissement interviendra, sans que l’on sache de quelle ampleur. Il insistera surtout sur le rôle de la Banque centrale, actuel et à venir: le ciblage de l’inflation. En d’autres termes, le niveau de taux directeur relève de la Banque centrale et pas des politiques. Une réponse claire aux critiques de début 2023.

Football. Les Lions de l’Atlas face à l’épreuve du feu de la CAN 2023

La dernière CAN remportée par le Maroc remonte à 1976. Depuis, aucune équipe du Maroc n’a pu réaliser l’exploit de gagner un titre africain. La meilleure performance enregistrée depuis 1976 remonte à 2004, où l’équipe coachée par l’ancien portier international, Badou Zaki, s’était hissée à la finale de la CAN, avant de perdre contre la Tunisie à domicile. Cette année-là, personne, même parmi les plus optimistes, ne pariait sur cette équipe-là, composée de jeunes joueurs de la diaspora dont personne ne connaissait le nom et où évoluait un certain… Walid Regragui.

Vingt ans plus tard, le latéral droit qui a réalisé cette belle performance avec son équipe, se retrouve aux manettes de la sélection nationale, lui qui a connu les honneurs mais aussi les défaites humiliantes en Coupe d’Afrique, et a été un des « marcheurs » de la longue traversée du désert de l’équipe du Maroc dans les compétitions africaines. Il l’a vécue en tant que joueur dans les CAN post-2004, mais aussi sur le banc en tant que premier adjoint du sélectionneur Rachid Taoussi pendant la CAN 2013. Une compétition où les Lions de l’Atlas sont sortis, comme d’habitude, bredouille, avec trois nuls contre l’Angola, le Cap Vert et l’Afrique du Sud.

Regragui vise la demi-finale, du réalisme ou une simple tactique de com’ ?

Grand connaisseur donc du football africain, en tant que joueur de la sélection nationale, entraîneur adjoint, puis en tant que coach du FUS et du WAC avec qui il a remporté la Champions League, Walid Regragui sait très bien qu’une participation marocaine à la CAN n’est pas une sinécure. Et que bien que sacrée quatrième au classement du Mondial du Qatar et 13e meilleure équipe du monde dans le dernier classement de la FIFA, l’équipe du Maroc aura beaucoup de difficultés à croiser le fer avec ses adversaires en territoire africain.

Performer dans les compétitions mondiales, ou dans les matchs amicaux joués au Maroc ou en Europe, les Lions de l’Atlas savent le faire. Ce qu’ils savent moins faire, c’est gagner en Afrique subsaharienne contre des adversaires africains. D’où le changement de ton opéré par le coach national en juin dernier, lui qui a pourtant déclaré à plusieurs reprises après le Mondial que son objectif était, de toute évidence, de remporter le titre africain.

Désormais, Regragui ne vise plus le titre, mais la demi-finale. Pourquoi ? Parce que le Maroc n’a pas atteint ce stade de la compétition depuis 2004 et qu’il serait plus logique, a-t-il expliqué lors de sa dernière sortie médiatique, d’avoir l’humilité de reconnaître qu’il y a plusieurs autres favoris dans cette compétition. Pas seulement des favoris, mais des spécialistes de la CAN, comme l’Egypte, le Nigéria, le Cameroun, la Tunisie, ou encore la grande puissance montante qu’est le Sénégal. Sans compter la grande liste d’outsiders qui peuvent à tout moment renverser la table des grands, comme l’avait fait pour la CAN 2012 la Zambie de Hervé Renard.

On peut bien sûr rétorquer qu’il s’agit d’une simple tactique de com’ visant à lever la pression sur ses joueurs et à la transférer aux adversaires. Mais Walid Regragui sait très bien de quoi il parle : l’Afrique ne réussit pas au Maroc, même s’il aligne la meilleure équipe du moment. Cela tient, comme l’ont expliqué en long et en large plusieurs experts, à la nature même de la CAN, une compétition qui se joue en janvier, en milieu de saison, à la morphologie des équipes africaines, aux conditions de jeu, au climat souvent chaud et humide… Un environnement où nos joueurs internationaux, évoluant pour la majorité en Europe et habitués à un style de jeu plus technique, moins physique, ont souvent du mal à performer. Preuve en est des derniers matchs de la sélection marocaine contre le Cap Vert (0-0) l’Afrique du Sud (défaite à 1-0) et la Côte d’Ivoire (défaite à 2-1), où la dream team du Mondial a été méconnaissable.

Les Bounou, Sais, Aguerd, Hakimi, Amrabat, Ounahi, Ziyech, En-Nesyri… nous prouveront-ils le contraire en Côte d’Ivoire ? C’est tout ce que les supporters des Lions de l’Atlas espèrent après le doute qui s’est installé ces derniers mois.

Exit le beau catenaccio du Qatar, Regragui appelé à revoir son plan de jeu

Reste à régler un souci technique qui n’est pas des moindres. Comment jouer en Afrique ? La grande question à laquelle Walid Regragui semble ne pas avoir encore trouvé de réponses convaincantes, si l’on se réfère aux derniers matchs du Maroc joués en 2023 ; amicaux ou comptant pour les éliminatoires de la prochaine CAN et du Mondial 2026.

On le sait très bien, si l’équipe du Maroc a réussi l’exploit de finir premier de son groupe au Qatar, à éliminer tour à tour l’Espagne et le Portugal pour affronter la France en demi-finale du Mondial 2022, c’est grâce au super catenaccio orchestré par Walid Regragui et bien développé par ses joueurs sur le terrain. Cette tactique qui nous a permis d’encaisser rarement et de profiter des transitions rapides pour tuer les matchs a bien fonctionné contre des équipes qui aiment jouer la balle. Et qui étaient surtout supérieures au Maroc sur le papier, donc obligées quelque part de développer un jeu offensif, basé sur la possession et l’attaque placée.

A la CAN, c’est tout le contraire qui nous attend. Pour toutes les équipes du continent, l’équipe à abattre en Côte d’Ivoire, c’est bien le Maroc, le super mondialiste, le grand favori. Le « bus » défensif, c’est le onze de Regragui qui doit l’affronter. Et pour cela, exit le beau catenaccio italien du Qatar, c’est au Maroc de faire le jeu, de posséder la balle, de construire des attaques placées pour percer les lignes adverses… Sans laisser trop d’espace derrière aux adversaires qui seront heureux d’occuper chaque centimètre abandonné par les latéraux ou les milieux pour nous surprendre. L’arroseur sera arrosé…

Et c’est cette équation tactique que Walid Regragui doit résoudre, et sur laquelle il est très attendu. Les dernières performances des Lions de l’Atlas n’ont pas été à ce titre très rassurantes, montrant une certaine fébrilité défensive et des faiblesses notoires de la ligne d’attaque qui parvient rarement à s’offrir des occasions de buts et à les concrétiser.

A moins d’une surprise, l’équipe du Maroc se qualifiera au deuxième tour, règlement de la compétition oblige (les deux meilleurs de leur groupe + les 4 meilleurs troisièmes passent aux 1/8e). Mais vu notre passif dans les CAN et les performances des derniers matchs africains du Maroc, un doute persiste quant à la capacité des Lions de l’Atlas à aller loin dans la compétition si l’équipe ne parvient pas à développer un jeu efficace face à des adversaires massés dans la défense, tout en ayant la même grinta et esprit de la gagne qui a fait la signature « Maroc » au Qatar. Alors, oui, atteindre les demi-finales serait un excellent premier pas. Une fois ce palier atteint, tout devient possible…

 Voici les premiers matchs du Maroc, qui évolue dans le groupe F :

17/01 : Maroc-Tanzanie à 18h

21/01 : Maroc-RDC à 15h

24/01 : Maroc-Zambie à 21h

CAN 2023. À San Pedro, le calvaire du supporter marocain pour trouver un logement

Après la belle performance des Lions de l’Atlas au Qatar, un fort engouement existe pour la participation de l’équipe du Maroc à la CAN 2023, qui se jouera en Côte d’Ivoire du 13 janvier au 11 février 2024. La sélection de Regragui jouera ses trois premiers matchs de groupe à San Pedro, ville côtière située à 368 km d’Abidjan. Le premier match l’opposera le 17 janvier à la Tanzanie, le second à la RDC, le 21 janvier, pour terminer sur la Zambie, le 24 janvier.

Résidant au Maroc, en Europe ou en Amérique du Nord, beaucoup de supporters de l’équipe du Maroc affichent leur intention de se rendre à San Pedro pour assister à ces premiers matchs décisifs pour la suite de la compétition. Selon les estimations de plusieurs de nos confrères sportifs, habitués aux déplacements des Lions de l’Atlas en Afrique subsaharienne, on devrait compter au moins 5.000 supporters sur place pour les premiers matchs, un chiffre qui peut facilement atteindre les 10.000 voire les 15.000 si le Maroc se qualifie aux tours suivants.

Mais pour l’heure, au-delà des prix des billets d’avion qui sont chers, mais disponibles, c’est à la difficulté, voire à l’impossibilité, de trouver un hébergement à San Pedro que les fans de l’équipe du Maroc se heurtent. Beaucoup de témoignages qui circulent sur les réseaux sociaux font état de l’indisponibilité de chambres d’hôtels ou d’appartements pour une location. Et ce depuis novembre déjà. Quand d’autres parlent d’une grande vague spéculative qui les empêche de payer les réservations, les propriétaires d’appartements exigeant à chaque fois des dizaines d’euros de plus sur le prix convenu au départ ou affiché sur les plateformes de location, type Airbnb.

Nous avons fait le test pour confirmer ce récit. Et il semble en effet qu’il soit difficile de trouver son compte sur place.

Sur Booking, aucun hôtel disponible entre le 16 et le 25 janvier à San Pedro

Selon nos recherches, San Pedro compte au moins 12 hôtels. Mais lorsque l’on veut faire une réservation sur Booking, la plateforme affiche qu’aucun établissement n’est disponible pour les dates recherchées. Nous avons pourtant prévu large, une période allant du 16 au 25 janvier, pour couvrir l’ensemble des échéances de l’équipe du Maroc à San Pedro.

Un Marocain résidant en Côte d’Ivoire nous explique que ce n’est pas la peine de passer par internet, car les hôteliers préfèrent traiter directement avec les clients. « Il faut venir sur place ou déléguer la tâche à une personne sur place pour réserver une chambre d’hôtel. Les prix grimpent tous les jours, dans toutes les villes abritant la CAN. La demande est tellement forte et alléchante que beaucoup de familles ont mis leur maison en location. C’est l’affaire du moment… », nous raconte notre source, haut cadre dans une banque locale.

Nous avons testé le mois de décembre juste pour avoir une idée des prix et confirmer cette thèse de préférence de vente par le canal direct plutôt que sur des plateformes reconnues : un seul établissement est disponible en décembre, un établissement non classé qui offre des chambres à 91 euros la nuit. En temps normal, les tarifs des meilleurs hôtels de San Pedro, station balnéaire et un des hauts lieux du tourisme en Côte d’Ivoire, ne dépassent pas les 60 euros pour une chambre single. C’est le cas de l’hôtel Sophia, là où va résider la délégation marocaine, établissement considéré comme le meilleur hôtel de la ville, et qui offre en temps normal des chambres singles à 65 euros, des chambres doubles à 85 euros et des suites à plus de 240 euros.

L’hôtel est tenu par une Marocaine, qui a révélé à nos confrères de Radio Mars avoir reçu, il y a quelques semaines, la visite d’une délégation de la CAF, accompagnée des délégations des quatre équipes qui vont résider dans la ville, et promis aux membres de la fédération marocaine de réserver son établissement aux Lions de l’Atlas. Cet hôtel de 80 chambres est en cours de rénovation pour se conformer aux exigences de la CAF en matière d’hébergement des équipes participantes.

Côté hôtels donc, impossible de réserver depuis le Maroc ou un pays européen ou américain. Seule solution, comme nous le recommande notre contact en Côte d’Ivoire : venir sur place et tenter sa chance. Pas très sûre comme option.

Airbnb, indisponibilité et surenchère

Direction Airbnb pour chercher une alternative, un appartement ou une maison pour la même période : du 16 au 25 janvier. Là aussi, le résultat est décevant.

Pour ces dates, une seule maison est disponible, un banal rez-de-chaussée de 3 chambres, 3 lits, aménagé pour six voyageurs. Prix du séjour : 2.341 euros à raison de 261 euros la nuit. Des prix londoniens !

La plateforme nous suggère toutefois un autre appartement disponible, mais seulement à partir du 19 janvier. Prix : 99 euros la nuit, pour deux personnes, sans compter les frais Airbnb.

Pour ceux qui veulent assister uniquement au troisième match du 24 contre la Zambie, Airbnb propose aussi une « villa » de deux chambres, du 22 au 25 janvier, à 155 euros.

Ces trois offres sont les seules que la plateforme propose. C’est dire le manque d’offres locatives dans cette petite ville balnéaire de 350.000 habitants.

Selon notre contact en Côte d’Ivoire, ces prix n’ont rien à voir avec la réalité du marché et sont le résultat de la forte spéculation qui s’est emparée du marché immobilier ivoirien à l’approche de la compétition. « En principe, une location d’appartement à San Pedro ou dans des sites touristiques beaucoup plus huppés ne dépasse pas les 50 euros. A 50 euros, vous accéderez en temps normal au luxe. Mais l’offre et la demande font que les prix ont explosé. Surtout que les prix ne sont pas contrôlés et qu’il est difficile pour les autorités de réguler ce marché. »

Un confrère journaliste qui a couvert pratiquement toutes les CAN des 30 dernières années ne dit pas autre chose. Et nous affirme aussi que même si l’on trouve un appartement disponible sur Airbnb, réussir à le réserver relèverait du miracle. « J’ai essayé avec mon équipe de réserver plusieurs fois sur Airbnb, mais nous avons compris qu’il était impossible d’avoir une réponse ferme des propriétaires. Quand vous avez une réponse, elle change toutes les heures, tous les jours, et nos offres sont rejetées systématiquement en raison de la surenchère qui existe sur le marché. »

Notre confrère nous informe d’ailleurs que les seules personnes qu’il connaît et qui ont réussi à réserver un logement ou une chambre d’hôtel à San Pedro l’ont fait par l’intermédiaire de personnes résidant en Côte d’Ivoire qui ont traité directement avec les propriétaires ou les gérants d’hôtels. Et à des prix astronomiques, trois ou quatre fois ceux du marché.

Il ne faut donc pas être surpris de voir le petit nombre de journalistes et de supporters qui vont se déplacer avec l’équipe nationale. Du moins en phase de poule, le temps de voir si en cas de qualification les Lions de l’Atlas se déplaceront dans une autre ville ou resteront sur place.

L’avion pour les nantis, le taxi-brousse pour les aventuriers

Seule option qui reste, nous dit-on : loger à Abidjan, où les locations sont certes chères, mais plus disponibles qu’à San Pedro. Mais pour cela, il faut s’armer de courage, faire 10 heures de route en une journée (temps du trajet aller-retour entre Abidjan et San Pedro) pour assister à un match de 90 minutes.

L’option de faire le trajet en avion existe également. La compagnie locale, Air Côte d’Ivoire, propose en période CAN deux vols tous les vendredi et mardi et un vol tous les jours pour le reste de la semaine.

Pour le premier match de l’équipe nationale contre la Tanzanie, le 17 janvier à 18 heures, impossible en revanche de faire l’aller-retour le même jour et d’assister à la rencontre, car le seul avion de la journée décolle à 17 heures. Il faudra prendre le vol la veille, le mardi à 8h ou à 17h, dormir deux nuits à San Pedro pour un retour à bord du vol de jeudi. Prix du billet A/R : 190 euros.

En résumé, les prix des billets d’avion au cours de la période de séjour de l’équipe du Maroc à San Pedro vont de 146 à 187 euros. Et peuvent monter, selon les jours, à 190 sans toutefois dépasser les 200 euros selon les informations du moment.

Si l’option aérienne s’avère chère et compliquée, l’option autocar existe, mais reste pénible. Les plus courageux peuvent choisir sinon de résider dans des villes mitoyennes à San Pedro, comme Sassandra, Gabiadji ou le Grand-Béréby, qui sont toutes les trois à une heure de route de San Pedro…. mais en taxi-brousse. La CAN, c’est aussi ça, de l’aventure. C’est pour ça qu’on l’aime, même si on ne la gagne pas !

Un dispositif RAM-FRMF ?

La bonne nouvelle, c’est que des discussions ont lieu entre la RAM et la Fédération royale marocaine de football (FRMF), en vue de mettre en place un dispositif promotionnel au profit des supporters, apprend Médias24 de source sûre. À ce stade, aucune autre précision n’est apportée et ne le sera, tant que l’ensemble du dispositif ne sera pas arrêté. L’on se souvient des précédents dispositifs, dont le premier avait été justement mis en place pour un match en Côte d’Ivoire, et les derniers lors de l’inoubliable Mondial du Qatar.

Financements innovants de l’État : une dette publique cachée ?

Lancées en 2019, les opérations de monétisation des actifs de l’Etat, dites aussi « mécanismes de financement innovants », ont atteint un stock de 55 milliards de DH à fin septembre 2023, selon les chiffres du département des Finances. Si l’on prend en compte les opérations qu’il reste à réaliser entre octobre et décembre pour atteindre les 25 milliards programmés dans la loi de finances 2023, ce montant grimpera à 71 MMDH à fin 2023.

Ces opérations devront s’accélérer d’ici 2026, comme le prévoit le ministère des Finances dans sa programmation budgétaire triennale 2024-2026, pour atteindre un flux annuel de 35 milliards, soit un encours supplémentaire de 105 milliards sur les trois prochaines années.

Un volume de 176 MMDH d’ici 2026, l’équivalent de 11,2% du PIB !

En s’appuyant sur ces chiffres officiels, ces opérations devraient atteindre un volume global de 176 MMDH d’ici 2026. Ce montant est énorme : il représente plus de 11,2% du PIB projeté pour 2026 (calcul avec une prévision optimiste d’une croissance annuelle du PIB de 3,5% entre 2024 et 2026) et pas moins de 17,6% du montant projeté en 2026 de la dette du Trésor dont l’encours devrait représenter 69% du PIB, selon les objectifs affichés par le gouvernement.

Ci-dessus : pour 2023, il s’agit d’une prévision de la loi de finances. Pour 2024-2026, il s’agit d’une prévision du programme budgétaire triennal global pour la période.

Ce qui était considéré comme une façon de fluidifier les actifs de l’Etat et de financer de manière « innovante » son budget, commence donc à prendre de l’ampleur, soulevant le débat sur la nature réelle de ces opérations.

Dans l’analyse de ces opérations, deux approches sont à prendre en compte. La première est purement comptable ; la seconde est économique et financière et implique des retraitements comptables pour permettre la lecture la plus proche de la réalité de ce genre de mécanismes et de leur impact sur les finances publiques et les équilibres macroéconomiques de l’Etat.

L’approche comptable est simple. C’est celle qui est portée par le ministère des Finances. Elle consiste à considérer ces opérations comme le résultat de deux transactions financières : une cession d’un actif de l’Etat ; CHU, bâtiment administratif ou stades de foot comme c’est prévu, selon nos sources, pour les différents édifices sportifs qui seront construits pour le Mondial 2030 et portés par la CDG pour un montant de 12 MMDH… Ces actifs sont rachetés par des investisseurs institutionnels comme la CDG, la CMR, la CIMR ainsi que d’autres caisses de retraites, organismes de prévoyances et compagnies d’assurances, en contrepartie d’un montant versé à l’Etat. Voilà pour la première transaction, qui n’est autre que la cession d’un actif de l’Etat à des investisseurs institutionnels.

Puis arrive la deuxième transaction, qui consiste en la location, par ces mêmes institutionnels de cet actif à l’Etat en contrepartie d’un loyer annuel sur une durée allant de 25 à 40 ans, dont le montant est fixé par contrat entre les deux parties. Ce loyer représente, selon les différentes opérations réalisées jusque-là, entre 6 et 6,50% toutes charges comprises de la valeur de l’actif cédé.

Pour un actif cédé à 1 MMDH, l’Etat paie donc un loyer annuel de 60 à 65 MDH par année.

Logique comptable versus logique financière et économique

Comment sont comptabilisés ces flux ? C’est simple, nous explique un spécialiste des finances publiques consulté par Médias24. « La cession est comptabilisée comme toute cession d’un actif de l’Etat. Le montant perçu entre dans les produits encaissés tous les ans par la direction des domaines de l’Etat, qui gère tous les actifs de l’Etat. Dans le budget public, c’est considéré comme une recette domaniale et donc une recette non fiscale. En face, le bâtiment cédé sort en principe de l’actif de l’Etat puisque sa propriété est transférée à l’acheteur ». Ceci pour le traitement comptable de la cession.

Quant au traitement de l’opération locative, là aussi les choses sont simples, reprend notre source. « La location est considérée comme une dépense courante pour l’Etat. Comme pour l’entreprise qui comptabilise une location d’un actif dans ses charges d’exploitation. »

En gros, la monétisation d’un actif de l’Etat agit en augmentation sur les recettes non fiscales et alourdit les charges ordinaires. Les rubriques « dette du Trésor » et « service de la dette » ne sont pas touchées. D’où l’intérêt de ces opérations, dont l’objectif affiché est justement de permettre de financer les besoins du Trésor sans alourdir l’endettement public et le service annuel de la dette.

Et c’est là où intervient la deuxième lecture que l’on peut avoir de ces opérations ; une lecture financière et économique, comme le ferait tout analyste financier pour lire les comptes d’une entreprise privée.

Dans le jargon du secteur privé et de l’analyse financière, la monétisation des actifs de l’Etat n’est autre qu’une opération de leaseback. C’est donc une dette (un leasing) sans aucun impact comptable sur l’endettement de l’entité analysée ou ses charges d’intérêt.

Quand on veut d’ailleurs faire l’analyse financière d’une entreprise, toutes les opérations de leasing ou de leaseback subissent un retraitement comptable dans l’objectif de s’approcher le plus possible de la réalité patrimoniale et financière de l’entreprise. Le retraitement, que tout étudiant en école de finance connaît, consiste à reclasser l’objet loué (bâtiment ou véhicule) dans les actifs immobilisés de l’entreprise, à mettre son équivalent en dette à moyen et long terme dans les financements permanents, à soustraire le montant de la cession des produits de l’entreprise (visible dans le CPC en produit exceptionnel) et à considérer les loyers annuels payés comme comportant une partie de dotations en amortissement du bien en question et une autre partie comme une charge d’intérêt pour cette dette. Les entreprises ont généralement recours à ce genre d’opérations qui permettent ce traitement comptable pour alléger leur actif et leur endettement à long terme et présenter ainsi un bilan propre.

Pour l’Etat, les choses sont similaires. Pour connaître les véritables engagements du Trésor, le même retraitement comptable doit être opéré. Puisque le leaseback réalisé sur les actifs de l’Etat n’est autre qu’une dette déguisée qui subit un traitement comptable différent d’une dette classique.

« Dans la logique financière, il s’agit bien d’une dette comme les autres, puisque l’Etat s’engage à rembourser, au terme de la location, l’acheteur du bien. Et qu’il rémunère cette dette sous forme de loyer, ce qui équivaut au paiement d’un coupon sur une dette remboursable in fine« , précise notre expert. Il estime que pour une meilleure transparence des comptes publics, ces financements doivent être visibles dans les engagements « hors bilan » de l’État, un peu comme les garanties accordées par l’Etat sur la dette contractée par les établissements et entreprises publics.

Le reclassement du leaseback en dette ferait passer la dette du Trésor à 80,2% du PIB en 2026

Si l’on applique ce retraitement comptable sur les données actuelles du budget public, l’encours de la dette du Trésor, qui est de 1.010 MMDH à fin juin 2023, selon le rapport sur la dette publique du PLF 2024, doit être augmenté des 55 MMDH d’opérations de monétisation d’actifs de l’Etat réalisées jusqu’alors. Cela portera l’encours de la dette du Trésor à 1.065 milliards. Conséquence directe : le ratio de la dette publique/PIB s’appréciera de 3,9 points supplémentaires.

Pour toute l’année 2023, où l’on prévoit de faire 25 MMDH de recettes en leaseback pour porter l’encours global des opérations de monétisation des actifs publics à 71 MMDH, la dette du Trésor devait passer, retraitement fait, à 75,9% du PIB. Ce sont cinq points de plus que l’objectif annoncé par le gouvernement de ramener la dette du Trésor à 70,9% à fin 2023. Cela change complètement le regard que l’on peut avoir sur la situation de l’endettement public.

Et ce n’est pas tout. Si on effectue un lissage pour se projeter sur 2026, en s’appuyant sur les projections du programme budgétaire triennal du gouvernement, l’encours de la dette du Trésor passera à 1.254 MMDH, contre une prévision actuelle (hors opérations de leaseback estimées à 176 milliards) de 1.078 milliards. Le ratio de la dette du Trésor sera ainsi de 80,2%, contre l’objectif affiché par le gouvernement de ramener ce ratio à 69% du PIB à la fin de son mandat en 2026.

Un simple retraitement comptable d’opérations de leaseback fait ainsi capoter toutes les ambitions du gouvernement en termes de gestion des finances publiques et fait placer son endettement en zone rouge. Et ce, sans parler du déficit budgétaire ordinaire qui serait autrement plus important que les chiffres ambitionnés par le gouvernement, puisqu’il est actuellement minoré par les produits de ces opérations de leaseback qui viennent renforcer les recettes non fiscales de l’Etat et ajustent de manière artificielle le chiffre du déficit budgétaire.

La Cour des comptes considère ces opérations comme une dette, mais pas le département des Finances

Dans son rapport sur l’exécution du budget de l’année 2019, la Cour des comptes avait justement soulevé ce débat. Elle a en effet considéré les produits des opérations de monétisation des actifs de l’Etat comme une dette.

« Ces recettes prises en charge parmi les recettes non fiscales s’apparentent davantage, au sens des référentiels internationaux des statistiques des finances publiques, à des opérations de financement de type crédit-bail, classées parmi les dettes », constatent les experts de la Cour des comptes. Et d’ajouter dans la foulée que la maîtrise du niveau du déficit budgétaire de l’année 2019 « résulte d’un classement de certains financements, au sens des manuels internationaux des statistiques des finances publiques, parmi les recettes non fiscales ».

Les experts de la Cour des comptes ont d’ailleurs opéré le même retraitement comptable proposé dans cet article. Leur verdict : « Si on reclasse ce montant (recettes des mécanismes de financement innovants réalisés en 2019, ndlr) en financement, le niveau du déficit budgétaire de 2019 augmente à 48.678 MDH, soit une aggravation de 7.014 MDH (+16,8%) par rapport à 2018. Ce qui correspond à un taux de déficit de 4,2% du PIB contre un taux affiché de 3,6%, soit 0,6 pt de PIB de plus », souligne le rapport de la Cour des comptes, présidée alors par l’ancien premier ministre Driss Jettou.

Autre remarque soulevée dans le rapport : l’impact du reclassement de ces opérations de leaseback en financement. « En prenant en considération le montant mobilisé dans le cadre des mécanismes de financement dits innovants, l’encours de la dette du Trésor passerait à 754.699 MDH, soit une progression de 4,5% par rapport à 2018. De ce fait, le ratio de la dette corrigée s’établit à 65,7% du PIB (contre un ratio affiché par le gouvernement de 65,4%, ndlr). »

La différence ici entre les chiffres communiqués par le département des Finances, selon son approche comptable, et les chiffres retraités dans une logique économique et financière par la Cour des comptes n’est pas énorme, au vu du faible montant des encaissements réalisés en 2019, année où ce mécanisme a été initié. Mais avec l’importance que prennent aujourd’hui ces mécanismes de financement dits innovant, le gap entre réalité comptable et réalité financière devient considérable.

Mais au ministère des Finances, on ne voit pas les choses de la même façon. Pour commenter le rapport d’exécution du Budget 2019 de la Cour des comptes, le ministère des Finances avait eu alors cette réponse : les financements innovants ne peuvent être considérés comme des opérations de leaseback parce qu’il s’agit d’opérations de cession ferme d’actifs de l’Etat. Ils ne peuvent à ce titre être considérés comme une dette.

La réponse du ministère se tient, s’agissant en effet de cessions fermes d’actifs de l’Etat. Cela suppose qu’au terme du contrat de location passé avec les institutionnels, l’Etat ne reprenne pas son actif et ne débourse donc rien. Ou que le contrat de location soit renouvelé éternellement à chaque fois qu’il est échu. Ce qui revient à laisser l’actif dans les comptes de l’investisseur qui l’a acheté initialement, en contrepartie du paiement d’un nouveau loyer qui sera convenu entre les deux parties.

C’est ce dernier cas qui est le plus plausible dans le cas où effectivement l’Etat considère ces opérations comme une cession ferme de ses actifs. Puisqu’un institutionnel n’acceptera jamais de devenir propriétaire d’un immeuble administratif, des murs d’un hôpital ou d’un stade de foot… sauf s’il a la garantie du paiement d’une rente à long terme par l’Etat. Sinon, ces opérations doivent être considérées comme une privatisation déguisée. Ce qui n’est pas non plus le cas, le transfert de propriété d’un actif étatique ne signifie en aucun cas que le service rendu au sein des murs de ce bien est assuré par l’acheteur, puisque ces biens continuent d’être gérés par l’Etat et ses services. Comme c’est le cas des différents CHU dont les murs ont été transférés à la CMR en 2019, ou encore les stades du Mondial 2030 qui seront inscrits dans les prochaines années dans les bilans de la CDG.

Mais pour l’instant, personne ne peut trancher sur la nature réelle de ces opérations de monétisation des actifs de l’Etat tant que l’on n’a pas une idée claire de la forme de l’acte juridique effectué lors de la cession de ces actifs aux institutionnels, ou du moins sur les intentions à long terme de l’Etat quant à la possession ou non de ces biens. Alors, dette ou pas dette ? Le débat reste ouvert…

Flexibilité : ce que le patronat veut changer dans le Code du travail

Sujet brûlant, interprété généralement de manière négative par les salariés et leurs représentants, la flexibilité du travail est au cœur de l’imminente réforme du Code du travail promise par le gouvernement. La réforme devait être bouclée initialement en juillet 2023, mais le dialogue social mené par l’exécutif avait pris du retard, aussi bien sur ce sujet que sur celui de la loi sur le droit de grève.

À la CGEM, on évite depuis l’ouverture des négociations autour de ce texte de prononcer le terme « flexibilité », un concept qui fait peur… Une nouvelle posture qui ne veut pas dire que le patronat a abandonné cet axe comme centre de son action pour toute réforme de la législation du travail. Pour les négociateurs du patronat, le plus important n’est pas le nom, mais le contenu de la réforme. Et ce contenu, la CGEM l’avait exprimé clairement dans son livre blanc, publié en octobre 2021, qui propose la vision du secteur privé pour le déploiement du Nouveau Modèle de développement.

>> Lire aussi : Livre blanc de la CGEM : les 10 priorités du patronat pour les prochaines années – Médias24 (medias24.com)

La flexibilité à l’américaine n’est pas à l’ordre du jour

« La flexibilité est un grand sujet, qui peut être interprété négativement si vous le posez tel quel sur la table des négociations. Ce qui nous intéresse, c’est d’amender les articles qui font fuir les investisseurs, les entrepreneurs. Les entreprises aujourd’hui préfèrent mille fois signer des contrats avec des auto-entrepreneurs que d’embaucher des salariés. C’est la réalité. Il y a de nombreux articles à revoir pour que l’on puisse remédier à cette situation et rendre ce Code du travail plus attractif pour l’investissement et l’emploi », nous expliquait une source patronale, à la veille de l’ouverture du premier round du dialogue social sous le gouvernement Akhannouch.

Et ce que demande le patronat marocain est loin de la flexibilité telle qu’elle est appliquée aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, deux chantres du libéralisme. Dans ces deux pays, comme dans d’autres ayant épousé ce concept de régulation light du travail, l’entreprise a presque carte blanche pour licencier au moment souhaité, sans subir trop de dommages. Et ce, quelle que soit la raison : désaccord avec le salarié, volonté d’alléger les charges salariales ou lancement de plan social pour gérer une crise économique ou sectorielle.

L’idée, comme formulée par les théoriciens du libéralisme, est de permettre à l’entreprise le plus de flexibilité possible dans la gestion de ses ressources humaines et de ses charges salariales, pour préserver sa compétitivité et assurer sa survie en cas de tempête. Cela paraît à première vue dommageable pour les salariés qui évoluent alors dans un environnement précaire. Mais appliquée à l’échelle de toute une économie, cette flexibilité permet théoriquement au salarié de vite rebondir en trouvant un nouveau job. L’idée étant de dire que ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour l’emploi, et que la possibilité donnée à l’entreprise de calibrer ses charges salariales, selon son niveau d’activité, constitue un axe majeur de compétitivité, participe à la dynamique de l’investissement, crée de l’activité dans une économie et aboutit, in fine, à la création de plus d’emplois. Certaines expériences récentes, comme aux USA, ont même montré que le plein emploi était atteint plus facilement dans une économie où le travail est flexible que dans d’autres ayant choisi un mode plus rigide.

Au Maroc, les patrons ont toujours assuré que la flexibilité américaine n’a jamais été à l’ordre du jour. La CGEM, qui se dit consciente des conditions sociales dans le pays et des spécificités de notre tissu économique, veut ainsi concilier l’objectif de compétitivité, visé à travers cette flexibilité du travail, et la sécurité légitime des salariés. Tout en tendant vers la création de plus d’emplois.

La flexibilité est d’ailleurs vue par le patronat comme « une solution pour contribuer à la baisse du chômage puisqu’elle procurerait aux entreprises les outils pour un meilleur équilibre offre-demande, qui prendrait en considération les fluctuations de leurs marchés et la conjoncture économique », comme indiqué dans le livre blanc de la CGEM.

Les amendements que souhaite introduire la CGEM pour plus de flexibilité

Que demandent donc nos patrons au juste ? « De simples amendements au code actuel », nous répond une source qui a longtemps travaillé sur ce sujet au sein du patronat. Le livre blanc de la CGEM de 2021 ne dit pas autre chose et est allé même jusqu’à lister les principaux amendements que le patronat veut apporter à ce code promulgué en 2004, qui n’a a connu aucun changement depuis. Le tout en s’inspirant des recommandations du rapport sur le Nouveau Modèle de développement, qui plaide pour la mise en place d’une flexibilité effective du travail pour moderniser l’économie marocaine.

Nos sources tiennent à préciser d’ailleurs que la CGEM n’a pas vraiment de position tranchée sur le sujet, et reste ouverte à toute proposition émanant des syndicats ou de l’Etat dans le cadre du dialogue social. « Notre souhait est d’apporter des amendements au code actuel qui vont dans le sens de l’encouragement de l’acte d’investir. Nous ne voulons pas mettre en place un nouveau code, mais simplement modifier certaines dispositions qui freinent aujourd’hui l’investissement et font fuir les entrepreneurs. Un Code du travail n’est pas quelque chose qui doit être figé dans le temps, il doit subir des changements de manière régulière au fil de l’évolution des choses, de l’économie,  de la conjoncture… En France, ils l’ont changé quatre fois depuis le gouvernement Valls de 2014. Et nous, il n’y a eu aucun changement depuis 2004, date de sa promulgation ; sachant que l’on s’était mis d’accord en 2003, date de sa conception, sur la mise en place de procédures de rectification au moins tous les trois ans pour suivre l’évolution de l’environnement économique… Il y a eu depuis d’énormes évolutions économiques, technologiques, conjoncturelles… Mais ce code n’a pas bougé ».

Principaux sujets que la CGEM compte amender pour flexibiliser davantage la législation actuelle : l’intérim, les contrats à temps partiel, le travail à mi-temps, le télétravail, les procédures de licenciement, la lourdeur des contrats, les procédures de licenciement économique en cas de difficultés…

En ce qui concerne l’intérim par exemple, l’actuel code prévoit pour un contrat d’intérim une période de 3 mois, renouvelable une seule fois. Or, dans le monde entier, les contrats d’intérim se font sur une durée d’au moins 24 mois. Dans sa proposition d’amendement, la CGEM ne s’aligne pas complètement sur cette pratique mondiale, mais souhaite élargir la durée des missions d’intérim de 3 à 6 mois, avec une possibilité de renouvellement de deux fois au lieu d’une seule.

Autres amendements souhaités :

-réglementer le recours au travail à temps partiel ;

-faciliter le recours à l’annualisation du temps de travail en levant les conditions de consultation des partenaires sociaux et d’établissement du planning prévisionnel ;

-augmenter le plafond des heures de travail supplémentaires à 200 heures par an et par salarié (au lieu de 80 actuellement), sans conditions de consultation des partenaires sociaux,

-et simplifier la procédure de licenciement pour ce qui est des délais et des étapes…

Faciliter les licenciements économiques, le sujet qui fâche

C’est ce dernier point qui concentre d’ailleurs tous les débats et qui risque de faire polémique. Les syndicats se sont toujours opposés à tout allègement des procédures de licenciement, même en cas de conjoncture difficile. Un test grandeur nature a eu lieu pendant la période du Covid-19 où plusieurs entreprises ont lancé des plans sociaux sans grand succès, en raison de l’opposition ferme des syndicats, mais aussi de la complexité de la procédure et du refus de certains gouverneurs qui font passer le volet sécurité et paix sociale avant toute autre considération économique.

« Au-delà des procédures de licenciement ponctuel qui sont très compliquées et lourdes, les procédures de licenciement économique en cas de difficultés de l’entreprise doivent être revues de fond en comble. On l’a vécu pendant le Covid. C’était très compliqué de permettre à l’entreprise d’alléger de 20% ses effectifs comme le prévoit la loi. Au lieu de laisser les entreprises calibrer leurs charges, on préfère les laisser mourir. Ce qui est illogique d’un point de vue économique. Ces dossiers sont d’ailleurs tranchés par l’autorité territoriale qui n’a rien à voir avec l’autorité économique. Et les gouverneurs ont généralement d’autres soucis que l’intérêt économique de l’entreprise. Au lieu d’accepter un allégement immédiat de 20% des effectifs, ils bloquent les choses, font reporter la crise et tuent toute chance pour l’entreprise de se régénérer et de créer à nouveau de l’emploi », déplore une de nos sources. Et d’ajouter qu’avec cette expérience du Covid-19, « le Code du travail doit désormais prévoir des dispositions qui permettent de gérer les crises ».

« Avec cette crise, nous n’avions aucune disposition légale pour gérer la situation. Et on a commencé à légiférer pour la pandémie. Le Code du travail doit désormais contenir des dispositions qui permettent à chacun d’avoir de la visibilité en cas de crise », précise notre source.

>> Lire aussi : Réforme du Code du travail, flexibilité : ce qu’en pensent des avocats – Médias24 (medias24.com)

Étude. Comment les défaillances des politiques entretiennent l’économie cachée au Maroc

Les auteurs de l’étude sont Charif Dahabi Akachkach et Aziz Bensahbou. Le premier est doctorant en économie à l’Université Ibn Tofail, le second est professeur au sein de la même université. Leur étude a fait l’objet d’un papier de recherche publié dans la dernière édition (octobre 2023) de l’African Scientific Journal, sous le titre : « L’Économie Non Observée au Maroc : caractéristiques et déterminants politico-économiques ».

Leur postulat est clair : la croissance de l’économie non observée (ENO) au Maroc, qui contribue à plus de 40% du PIB et à 67% de l’emploi total, est le résultat légitime des conditions politico-institutionnelles qui encadrent le mode de gouvernance du pays.

« L’examen asymptotique des caractéristiques et déterminants de l’ENO marocaine, mené dans le cadre de cet essai, nous offre plus de crédibilité à affirmer que le non-formel marocain est le résultat naturel d’un sentier de mal-développement entretenu politiquement par une kleptocratie, qui s’est montrée incapable de créer les conditions propices pour assurer la transition d’une économie de rente vers une vraie économie de marché », affirment-ils.

L’économie non observée, c’est quoi au juste ?

Les auteurs ne sont pas les premiers à vouloir mesurer et analyser l’économie non observée au Maroc, appelée aussi « l’économie cachée ».

Après la conceptualisation de l’univers de l’ENO en 2003 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Bank Al-Maghrib a été la première institution officielle du pays à s’attaquer à cette problématique. Publiée en 2017, son étude, basée sur la méthode monétaire qui s’appuie sur les circuits du cash, a conclu que l’ENO représentait une taille de 31,3% du PIB pour la période 2007-2016.

Le haut-commissariat au Plan (HCP) et le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ont également traité le sujet avec des résultats plus ou moins différents. L’étude officielle la plus récente, menée par le CESE en 2021, estime par exemple la taille de l’ENO au Maroc à 30% du PIB, avec une participation à 80% des emplois dans le pays.

Lire aussi : Bank Al-Maghrib : le poids de la production de l’économie non observée ressort à 31,3% du PIB pour la période 2007-2016 – Médias24 (medias24.com)

Plusieurs autres recherches académiques ont également été publiées sur ce concept de l’ENO. La nouveauté de ce papier de recherche produit par les deux chercheurs de l’Université Ibn Tofail, c’est le focus fait sur les déterminants institutionnels et politiques de ce phénomène que l’on retrouve dans le monde entier, sans aucune exception.

Les auteurs ne proposent d’ailleurs pas une nouvelle définition du concept de l’ENO, puisqu’ils s’appuient sur la démarche de l’OCDE qui définit cette économie comme la somme de quatre types de production :

La production informelle : activités marchandes légales exercées par des entreprises non constituées en sociétés, appartenant au secteur des ménages.

La production souterraine : activités productives légales intentionnellement soustraites au contrôle de l’autorité administrative et fiscale.

La production illégale : activités de production des biens et services interdites par la loi, ou exercées sans autorisation administrative (drogue, sexe, traite des personnes, migration illégale, contrebande, contrefaçon, blanchiment d’argent, mendicité, médecine non autorisée, criminalité…).

La production des ménages pour leur propre usage final.

S’ils reconnaissent que plusieurs facteurs expliquent la prolifération de cette économie cachée, comme la fiscalité, les défaillances du marché du travail, les lourdeurs administratives, la pauvreté, les inégalités sociales, les structures économiques, institutionnelles et politiques, les auteurs de ce papier estiment que le dernier déterminant est le plus important pour comprendre ce phénomène et sa dynamique de croissance.

Capitalisme de connivence, corruption, rente, non-application des lois…

En 2022, dans un « Bref du Plan » (n° 16), les experts du HCP avaient souligné justement que les déterminants institutionnels de la sphère informelle de l’économie constituent 26% de l’ensemble des variables explicatives de sa croissance. Et il ne s’agit ici que de l’informel. Donc pas de toute l’économie non observée. C’est ce constat que les deux auteurs sont venus appuyer en se basant aussi sur les diagnostics effectués par la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) et d’autres études institutionnelles et académiques.

En prenant en compte plusieurs autres niveaux de la sphère de l’ENO, les auteurs estiment ainsi que les problèmes de gouvernance expliquent 37% de l’output de l’ENO. Et ce chiffre est théoriquement encore plus important, puisque cette estimation ne prend pas en compte la taille de l’économie criminelle et la production domestique.

En pointant du doigt la mauvaise gouvernance, les auteurs ciblent le capitalisme de connivence et de copinage, l’économie de rente, la corruption…

Selon ces derniers, la faible effectivité de l’application des lois, la corruption dans une partie de la justice, la faible qualité des services publics et l’absence de cohérence des politiques publiques « sont les nœuds systémiques qui  favorisent le mal-développement du pays, parallèlement au développement de la sphère non formelle de l’économie », comme l’a d’ailleurs formulé le CSMD dans son rapport sur le Nouveau Modèle de développement.

« Dans ce sens, on peut avancer que la sclérose qui accompagne le capitalisme de connivence marocain a favorisé le développement de l’ENO comme option majoritaire pour intégrer la force du travail et les TPME dans la vie socio-économique du pays », soulignent les auteurs du papier.

Les prix des produits alimentaires ont augmenté de 23% depuis février 2022 !

Pour le mois d’octobre 2023, le haut-commissariat au Plan (HCP) a annoncé une baisse du taux de l’inflation sur une année à 4,3%. Ce chiffre est interprété (à raison) comme un relâchement , un ralentissement de l’inflation, qui avait culminé à 10,1% en février dernier. Mais cela signifie-t-il que les prix ont baissé, comme le laissent entendre plusieurs analyses ? Pas du tout. Les prix du panier de produits pris en compte par le HCP dans ses calculs continuent d’augmenter de mois en mois. La seule différence avec les mois précédents réside dans l’ampleur de cette hausse, qui s’allège de plus en plus. Ce qui est plutôt bon signe. Mais cela ne veut en aucun cas dire que les prix sont revenus à des niveaux normaux. Loin de là.

Le budget de l’alimentation des familles a augmenté du quart en vingt mois…

Si on veut faire une lecture globale des effets de l’inflation, l’analyse la plus parlante est de comparer la valeur de l’indice des prix à la consommation avant le début de la guerre en Ukraine, qui a produit les tensions inflationnistes dans le monde et au Maroc ; soit février 2022 et octobre 2023. Cela élimine l’effet de base qui peut être trompeur dans les calculs des variations annuelles et donne une idée plus claire de l’emballement des prix dans l’économie marocaine.

La courbe de hausse de l’indice des produits alimentaires et celle de l’indice général des prix ont la même forme et montrent bien que les produits alimentaires tirent l’inflation générale.

Calculs étant faits, par type de produit, on s’aperçoit que le chiffre de 4,3% communiqué par le HCP dans sa dernière note sur les prix à la consommation est loin de rendre compte, de manière parfaite, du sentiment général de cherté de la vie.

Exemple : le HCP annonce dans sa dernière note que le taux d’inflation générale de 4,7% comprend une hausse de l’indice des prix à la consommation des produits alimentaires de 8,8%, et celui des produits non alimentaires de 1,3%. Le HCP signale même des baisses de prix sur certaines catégories de produits alimentaires… Des conclusions qui ne sont pas en cohérence avec la perception des consommateurs et le discours que tiennent plusieurs acteurs de la société civile, experts de l’économie et partis politiques de l’opposition.

Car la réalité est bien plus grave que ce que laissent entrevoir les variations annuelles. Prenons l’exemple des « Produits alimentaires et boissons non alcoolisées ». Les prix de cette catégorie de produits ont augmenté depuis l’éclatement de la crise ukrainienne de 23,6%. Autrement dit, le budget d’un ménage en produits alimentaires et boissons non alcoolisées a dû augmenter du quart en vingt mois. Une famille qui dépensait par exemple 2.000 dirhams pour ses courses alimentaires a vu sa facture, dans l’hypothèse de quantités achetées inchangées, passer à 2.472 dirhams, soit 472 dirhams de plus.

Transport, école, restaurants… Ces services qui s’emballent

Et ce, sans compter les autres produits et services indispensables à la vie de tous les ménages, comme les « Transports », dont les prix ont augmenté sur la même période de 10,36%. Cette hausse aurait pu être plus importante si le gouvernement n’avait pas débloqué les aides directes aux professionnels du transport. Mais à plus de 10%, cette hausse des prix dans les transports reste tout de même assez marquée. Elle s’explique de toute évidence par la hausse des prix des hydrocarbures, le gasoil essentiellement.

Autre exemple parlant : le coût de l’enseignement. L’indice des prix à la consommation du HCP montre que ce service vital s’est renchéri de 6,62%. Et ce n’est encore une fois qu’une moyenne, puisque la hausse peut être plus importante pour certains ménages que d’autres, selon le type d’établissements scolaires fréquentés et leur politique de prix.

Les « Meubles, articles de ménage et entretien courant du foyer » sont aussi concernés par cette vague de hausse des prix, avec une progression moyenne de 7,49% sur vingt mois. Même tendance à la hausse pour les « Articles d’habillement et chaussures » qui ont vu leurs prix augmenter de 7,02%.

La catégorie « Restaurants et hôtels » n’est pas en reste, comme le ressentent d’ailleurs beaucoup de familles. Le prix de ce service a connu une hausse moyenne de 9,20% depuis février 2022. Ce qui explique pour beaucoup l’atonie dans ce secteur des services que nous avons évoquée, témoignages à l’appui, dans cet article.

LIRE AUSSI : Ce que dit la baisse de la consommation de la situation financière des familles marocaines

Bref, la vie à fin octobre 2023 est beaucoup plus chère qu’en février 2022, mois durant lequel la situation des prix était encore stable, avant de s’emballer en mars avec l’invasion, par la Russie, de l’Ukraine. Et cette situation ne s’estompe pas, bien au contraire, puisque l’inflation dépasse la norme admise des 2% tous les mois, ajoutant aux hausses des prix déjà consommées de nouvelles hausses que le consommateur subit de plein fouet sur les produits les plus essentiels à sa vie : alimentation, ménage, école, transport, habillement, sorties…

Voici par ailleurs l’historique et les détails de l’indice des prix et du taux d’inflation, puisés dans les tableaux de bord de Médias24:

 

Ce que pensent les milieux d’affaires de l’année 2023 et leurs prévisions pour 2024

De nos échanges avec ces grands patrons, deux grandes tendances se dégagent à propos de la conjoncture en 2023 et 2024.

2023 a tenu toutes ses promesses positives soit-elles ou négatives : la confirmation de la stabilisation des prix des intrants, la hausse des taux d’intérêts, la stagnation de la demande des ménages et l’effet salvateur de la bonne dynamique d’investissement dans le pays, poussée à la fois par le privé et par la commande publique. Le dumping monétaire turc et égyptien a également plombé l’activité de plusieurs opérateurs actifs sur le marché intérieur, mais aussi à l’export.

Pour 2024, un optimisme est à noter par rapport à la tendance sur le marché intérieur, avec un grand espoir porté sur la redynamisation de la demande des ménages, la fin des tensions inflationnistes qui peut provoquer une détente des taux d’intérêt et l’accélération de l’investissement privé. Mais des incertitudes liées à la conjoncture internationale planent toujours sur l’activité des entreprises, avec le risque d’un emballement au Proche-Orient et en Ukraine et l’apparition de fortes tensions dans la relation Etats-Unis / Chine.

Voilà en gros les facteurs clés qui ont marqué cette année qui s’achève et celle qui s’annonce. Et qui font, comme nous le dit un grand patron qui dirige plusieurs unités industrielles, que l’on n’est pas encore sorti véritablement de la crise que le monde et notre pays vivent depuis l’éclatement de la pandémie du Covid en 2020. Une crise qui touche pratiquement tous les secteurs, exception faite du tourisme qui a repris de plus belle, permettant au secteur hôtelier et celui des services de reprendre du souffle après deux années de dèche.

La prévision de la croissance du PIB en 2023 (3,3%)*, qui reste à confirmer, et la projection pour 2024 (3,6%) reflètent bien ce sentiment mitigé des milieux d’affaires, même si la croissance dans l’absolu n’est pas la variable déterminante de l’activité des entreprises, puisque d’autres données entrent en jeu dans cette conjoncture spéciale, telles que l’inflation, la demande, les taux d’intérêts, le climat social…

La stagnation de la demande des ménages contrebalancée par l’accélération de la commande publique

En 2023 par exemple, la tendance inflationniste a joué plutôt en faveur de certaines activités industrielles. L’agro-alimentaire à leur tête. Ce secteur a été le plus touché par la hausse des prix des intrants en 2022, poussant certains acteurs à augmenter leurs prix au risque de sacrifier les ventes en volume, quand d’autres ont pris le pari de ronger sur leurs marges pour sauvegarder leurs parts de marché. En 2023, nos sources sont unanimes sur la tendance générale de la baisse des prix des intrants, qui a soulagé les besoins de trésorerie des entreprises, avec une baisse du besoin en fonds de roulement par rapport à 2022, rétablissant un peu les marges commerciales.

Mais l’augmentation des prix appliquée en 2022 a eu un effet direct sur la demande, comme nous le confirment nos sources, encore une fois à l’unanimité. Et cette baisse de la demande, ou de la consommation des ménages, impacte de manière brutale le chiffre d’affaires en volume de plusieurs filières. « Ça risque de ne pas se voir sur les comptes de résultats qui peuvent afficher des hausses de chiffre d’affaires, mais cette amélioration est tirée essentiellement par l’effet prix, car les volumes n’ont pas connu réellement de croissance », précise notre source dans la grande distribution.

Sur un plan plus macro, cette baisse de la demande des ménages ne va pas être trop perceptible, comme nous le signale notre banquier. Car la demande globale dans le pays, comprenant une bonne part de la demande publique, est en nette hausse par rapport à 2022. C’est un point très positif que notent tous les patrons consultés par Médias24. Merci qui ? Au gouvernement et à sa politique budgétaire expansionniste que le monde des affaires salue à l’unisson. Une politique budgétaire qui a fait de l’investissement public, passé à un record de 300 milliards de dirhams, le principal moteur de l’activité économique, surtout dans des secteurs comme l’eau, l’énergie, l’équipement, la santé… L’effet de la baisse de la consommation des ménages est ainsi contrebalancé de manière globale par la commande publique qui a donné un grand coup de pouce à plusieurs entreprises, grandes comme moyennes ou petites.

Taux d’intérêt et valeur du dirham : la double peine de la politique monétaire

Deux ombres au tableau sont toutefois signalées par nos sources : d’abord, l’effet de la hausse des taux d’intérêts sur les marges, conséquence directe de l’augmentation du taux directeur de 150 points de base en 2022. Ceci a eu un effet direct et plein, selon nos sources, sur les taux pratiqués par les banques en 2023, aussi bien quand il s’agit de renouvellement de lignes de trésorerie ou pour les nouveaux crédits à l’investissement ou à court terme. L’impact sur les marges est estimé par notre industriel à au moins 100 points de base, ponctionné directement sur la marge nette des entreprises.

Autre facteur pesant pour plusieurs activités, comme le textile et habillement, l’agro-industrie ou encore la sidérurgie : le dumping monétaire pratiqué par des concurrents du Maroc, à l’image de la Turquie, la Tunisie ou l’Egypte. Ce phénomène déjà soulevé en 2022 par les milieux d’affaires s’est accentué en 2023, créant une concurrence déloyale aussi bien sur le marché local qu’à l’export. Ici, nos sources déplorent le manque de réactivité des pouvoirs publics face à cette concurrence par la monnaie, mais aussi et surtout la rigidité de la politique de change marocaine qui ne favorise pas la souplesse du dirham et par ricochet la compétitivité des entreprises marocaines.

Pour nos trois sources, le gouvernement et Bank Al-Maghrib doivent prendre ce sujet à bras le corps, en décrétant des mesures de protection pour les filières touchées et en avançant dans la politique de flexibilité du dirham. Objectif recherché : permettre aux entreprises marocaines de se battre à armes égales avec leurs concurrents régionaux.

Ce sujet continuera de peser lourd sur les filières concernées en 2024 également. Et le Maroc ne peut pas continuer, selon nos sources, à l’ignorer, surtout quand le pays est mobilisé pour attirer de nouveaux investissements privés, nationaux et étrangers.

La réforme des retraites et le risque de paralysie de l’économie nationale

Ce motif d’inquiétude n’est pas le seul que nous relevons auprès de la communauté des affaires par rapport à 2024, qui s’inquiète à la fois du climat international mais aussi du climat social qui risque d’être tendu l’année prochaine.

A l’international, nos interlocuteurs notent l’exacerbation des incertitudes, une variable qui est devenue presque une constante dans la gestion des affaires. « Nous entrons dans une année où les choses risquent d’être encore plus compliquées. Nous ne savons pas quelle issue aura la guerre au Proche-Orient, avec le risque que cela comporte sur la stabilité de la région et les prix de l’énergie. Nous oublions aussi que la guerre en Ukraine n’est pas finie et que les choses peuvent s’emballer à tout moment, surtout que 2024 sera une année électorale aux Etats-Unis et que ce sujet risque d’être exploité politiquement dans la campagne présidentielle. Tous les experts prévoient également, en cette année électorale, un durcissement du ton de l’administration américaine vis-à-vis de la Chine. Les tensions seront grandes dans cette partie du monde. Et si la Chine et les Etats-Unis entrent en conflit, déclaré ou pas, ça risque d’impacter toute l’économie mondiale », estime un homme d’affaires, qui craint à la fois une hausse de la volatilité des prix des intrants énergétiques et agricoles, mais aussi une baisse de la demande extérieure adressée au Maroc.

A ce risque s’ajoute l’apparition de tensions sociales en interne, en relation, comme le note une de nos sources, à la réforme des retraites. « 2024 sera en principe l’année de la réforme des régimes de retraite. C’est un sujet très brûlant qui s’accompagne toujours de protestations et de mouvements de grève. Nous n’allons pas échapper à cela, surtout quand on connaît un peu les grands axes de la réforme qui doit être déroulée », explique notre source.

Ce risque est effectivement très présent et peut impacter l’activité économique, ajoute notre source, surtout si les secteurs du transport ou de l’administration de manière générale sont touchés. Et ce qui rend les choses plus compliquées, signale notre source, c’est l’absence d’encadrement dans le monde du travail, comme tout le monde a pu le constater dans le blocage actuel de la réforme de l’éducation.

« La faiblesse des syndicats est un facteur aggravant, puisque ni l’Etat ni le secteur privé ne peuvent gérer des situations de grèves prolongées face à des syndicats qui n’ont pas la main sur leur base. D’autant que nous avons pris beaucoup de retard sur deux textes fondamentaux que sont le Code du travail et la loi organique sur le droit de grève. Ces deux textes doivent être promulgués avant la réforme des retraites pour permettre un encadrement légal des grèves au cas où elles sont déclarées », estime notre source.

Grands espoirs portés sur la demande intérieure

Au-delà de ces motifs d’inquiétudes, légitimes il faut le dire, le sentiment général par rapport à la conjoncture en 2024 est plutôt bon. Surtout sur le volet de la demande intérieure.

Nos interlocuteurs sont tous unanimes sur ce point. Surtout avec la poursuite de la dynamique de l’investissement public et privé, mais aussi et surtout avec le lancement dès le mois prochain des aides directes aux ménages les plus défavorisés. Nos sources estiment qu’il n’y a pas meilleure politique économique pour relancer la demande que d’injecter directement du pouvoir d’achat chez les populations qui consomment le plus.

La consommation est appelée donc à croître, par la force des choses. Et cela sera d’autant plus salvateur si le taux d’inflation descend à 2 et 3% comme prévu par la banque centrale et le gouvernement.

« Toutes choses étant égales par ailleurs, l’inflation devrait revenir à des niveaux normaux. On ne reviendra pas bien sûr aux niveaux de prix de 2021, mais les hausses seront au moins limitées », estime une de nos sources.

Ceci permettra également, espèrent les patrons que nous avons sollicités, de marquer le début du processus de retour à la normale au niveau des taux d’intérêts, avec tous les effets positifs que cela peut avoir sur le coût de financement des entreprises et des ménages, et par ricochet sur l’investissement et la consommation.

(*) Note de la rédaction: il s’agit de la projection officielle. En réalité, le taux de croissance de l’année 2023 n’atteindra (difficilement) 3% que si les exportations et la production agricoles de ce dernier trimestre connaissent une forte amélioration. Sinon, le tau de croissance annuel se situera plus probablement entre 2,6 et 2,8% en 2023.

Derrière le blocage de la réforme de l’école, l’inquiétante crise des syndicats

Les enseignants du secteur public entament leur cinquième semaine de grève, malgré l’appel du chef du gouvernement à la réouverture du dialogue avec les syndicats les plus représentatifs pour trouver une solution au blocage qui dure depuis octobre.

L’UMT, l’UGTM et la CDT, les trois centrales habilitées de par leurs scores électoraux à s’asseoir à la table des négociations, sont pourtant en faveur de la reprise des cours et du dialogue, mais la réalité du terrain semble les dépasser.

Signataires de l’accord du 14 janvier 2023, qui devait en principe ouvrir la voie à la réforme de Chakib Benmoussa, ces trois syndicats n’ont pas été derrière les premiers appels à la grève qui ont émergé à la suite de la validation par le Conseil du gouvernement du nouveau statut des enseignants, sujet du blocage.

Ils ont été doublés par les fameuses Tansikiyates, ces coordinations réunissant une grande partie des enseignants grévistes et qui ne sont affiliés à aucune centrale syndicale. Des organisations parallèles qui ont montré pour la première fois leur force et leur efficacité dans la mobilisation dans le secteur de l’éducation en 2019, suite aux protestations massives contre le statut des cadres des académies régionales. Depuis, ce sont ces Tansikiyates qui donnent le la dans ce secteur, qui compte plus de 250.000 fonctionnaires, mettant les syndicats les plus représentatifs sur la touche… et le gouvernement dans une situation peu enviable.

Les syndicats traditionnels dépassés par la réalité…

« Les Tansikiyates ont chamboulé l’ordre institutionnel établi. Les syndicats qui sont, par la force de la loi, le partenaire de choix du gouvernement dans le dialogue ont perdu la main sur leurs bases dans le secteur de l’éducation. S’il veut trouver une solution, le gouvernement sait que les syndicats n’ont rien à apporter, puisque personne ou presque ne les suit. Mais il est pourtant obligé de dialoguer avec eux, car il ne peut inviter les coordinations, qui détiennent le véritable pouvoir, au dialogue faute de statut légal. Le gouvernement ne peut pas non plus doubler les syndicats, car il n’a pas intérêt à décréter leur mort politique. Ça va se retourner contre lui lors des prochaines échéances de dialogue ou à l’occasion de futures crises sociales. C’est une situation nouvelle au Maroc. Les coordinations ont mis tout le monde face à ses contradictions », explique un ancien haut commis de l’Etat, qui a eu à gérer plusieurs dossiers de dialogue avec les syndicats.

Cette situation était pourtant prévisible, ajoute notre source. « C’est quelque chose que plusieurs responsables étatiques craignaient depuis plusieurs années déjà. On voyait la défiance grandir vis-à-vis des syndicats mais on a continué à leur accorder du crédit, certains ont même essayé, et c’est la grande erreur qui a été commise, de les booster artificiellement. La crise couvait, et on a eu un nouveau signal en 2021 lors des élections professionnelles, lorsque l’on a su que plus de la moitié des voix ont été récoltées par des représentants sans appartenance syndicale. Il fallait tirer la sonnette d’alarme ce jour-là », explique notre ancien haut responsable.

Les résultats des élections professionnelles de 2021 expriment en effet un certain désaveu des syndicats traditionnels. Des élections où le premier gagnant n’a été ni l’UMT, ni l’UGTM ou la CDT, mais « le syndicat des non affiliés« , qui a récolté 51,35% des sièges accordés aux délégués des salariés. L’UMT, premier syndicat des travailleurs au Maroc, n’en a obtenu que 15,48% !

Cette carte des votes a été pratiquement la même en 2009 et en 2015 avec des scores pour les non affiliés qui ont toujours flirté avec les 50%. En 2021, ils ont dépassé pour la première fois cette barre, confirmant une tendance qui ne trompe pas : le manque de représentativité des centrales syndicales traditionnelles.

Et comme la nature a horreur du vide, il fallait que cette brèche soit comblée par autre chose. Dans le secteur de l’éducation, cela a pris la forme des Tansikiyates, une forme de militantisme assez souple qui permet à des personnes mues par la même cause de s’organiser en utilisant des moyens de communication modernes (réseaux sociaux, WhatsApp…) pour coordonner leur action.

Les syndicats ne représentent que 3% des actifs occupés !

On est donc face à une crise de la médiation dans le secteur de l’éducation, et dans le monde du travail en général. Surtout quand on sait que tous les syndicats actifs au Maroc (plus d’une trentaine) ne représentent que 3% des actifs occupés, comme l’a montré la dernière enquête sur le marché du travail réalisée par le HCP, qui se base sur les données de 2014. Un chiffre que les syndicats ont toujours essayé de nuancer, le qualifiant de « biaisé » par le nombre de travailleurs dans le secteur informel.

Un syndicaliste contacté par Médias24 nous donne ainsi un autre chiffre, celui du nombre de travailleurs sous contrat qui sont représentés par les syndicats. Ce chiffre est de 6%, selon notre source, soit le double des 3% calculés par le HCP. Un chiffre qui ne change rien à la donne : le manque de représentativité des syndicats dans le monde du travail.

Pourquoi cette défiance ? Le sujet a été étudié ces dix dernières années par plusieurs experts et institutions comme le CESE. Et le constat n’est pas propre au Maroc ; il est mondial.

« Le taux de syndicalisation dans le monde est de plus en faible. C’est une tendance mondiale. Les jeunes actifs ne croient plus en le travail syndical, qu’ils perçoivent comme quelque chose d’archaïque. Il faut dire aussi que les syndicats traditionnels n’ont pas su se réinventer pour accrocher cette nouvelle génération de travailleurs qui n’a pas connu les grandes luttes sociales. Nos syndicats ont par ailleurs un manque de leadership, et sont taxés à tort ou à raison de proximité avec les milieux politiques, les patrons, les décideurs… Il faut noter aussi le manque de démocratie interne incarnée par la longévité des leaders de nos syndicats, mais aussi par la politique de copinage dans le choix des responsables syndicaux, centraux ou régionaux », explique un responsable syndical de gauche qui n’hésite pas à faire l’autocritique du système.

Pour lui, cette crise n’est pas le propre des syndicats, mais de tout un système politique. « C’est le système politique de manière globale qui nous a conduits à cette situation de vide. L’Etat et certains responsables publics ont tout fait pour décrédibiliser le travail politique et syndical. Nous récoltons aujourd’hui ce qui a été fait pendant plusieurs années. En 2016, nous avons tous assisté à la crise de la médiation dans les événements du Rif. Même chose pour la campagne de boycott de certaines grandes marques en 2018. Nous avons vidé le politique de son sens, affaibli les partis, les syndicats, on devait s’attendre à cette situation où l’Etat se retrouve dans un face à face avec la rue », explique-t-il en détails. La solution pour lui tient en deux mots : la démocratie et l’indépendance.

« Si l’on veut redonner aux syndicats leurs forces, il faut d’abord qu’ils soient indépendants de tout pouvoir. C’est le principal reproche que l’on nous fait aujourd’hui et qui fait que des milliers de personnes préfèrent travailler dans un cadre parallèle plutôt que de passer par la voie institutionnelle. La confiance sera aussi gagnée quand les gens verront que les syndicats se soumettent à la démocratie, que leurs leaders incarnent réellement les causes défendues par la base, qu’il n’y pas de rente de position… C’est ce qui permettrait d’intéresser ces jeunes qui militent dans les tanskiyates aux structures syndicales, car ces gens peuvent être les leaders de demain, et on doit leur ouvrir la porte, les accueillir, leur donner les moyens et la liberté pour agir », prône notre source.

Gauche, Etat social, éducation, Gaza… Une conversation avec Nabil Benabdellah

Médias24 : Vous venez de célébrer le 80e anniversaire de la fondation du Parti communiste, ancêtre du PPS, et vous avez choisi pour cela d’organiser un événement sur la gauche dans le cadre de l’université annuelle du parti. Pourquoi ?

Nabil Benabdellah : Parce que nous avons voulu faire de cette célébration une occasion de réfléchir sur nous-mêmes, en sortant du nombrilisme, pour faire en quelque sorte œuvre utile à travers cette réflexion sur la gauche, son parcours historique, son rôle actuel.

La gauche est surtout un mouvement de progrès qui a pour principales références la démocratie, la justice sociale…

– C’est quoi la gauche aujourd’hui ?

– On peut dire tout simplement que c’est un positionnement géographique dans le Parlement. Mais c’est aussi et surtout un mouvement de progrès qui a pour principales références la démocratie, la justice sociale…

– La gauche a indéniablement joué un grand rôle dans l’histoire du Maroc. Mais aujourd’hui, au Maroc comme partout dans le monde, la démarcation gauche-droite a presque disparu. On le voit bien chez nous, avec le gouvernement actuel, d’obédience libérale, mais qui promeut et déroule un programme de gauche, avec comme socle la mise en place d’un État social…

– Un certain nombre de partis d’essence libérale, liés à des milieux d’affaires, essaient en effet de donner de la consistance à leur discours en le parsemant de références liées au discours et aux fondements même de la gauche. C’est quelque part la preuve que le libéralisme, qu’il soit parfaitement théorisé, comme dans beaucoup de pays européens, ou pratiqué sans être théorisé et défendu, ni même affiché, comme c’est le cas au Maroc, ne peut pas fonctionner. Pour tout vous dire, ceci est en soi un succès de la démarche de la gauche dans le monde, et en particulier au Maroc.

Le gouvernement actuel est un gouvernement de classe

Maintenant, qu’on le veuille ou non, le gouvernement actuel est un gouvernement de classe, c’est un gouvernement qui privilégie les intérêts d’un certain nombre de milieux de production, d’un certain nombre de milieux d’activités économiques. Et il saupoudre son discours et son action de concepts et de références issues de la gauche, que sont l’État social, la justice sociale. Mais quelque part, c’est tant mieux parce que cela fait que des avancées peuvent être réalisées sur des questions qui ont été longtemps revendiquées d’abord et avant tout par la gauche, par nous, en particulier au PPS.

Je vais vous donner un exemple précis : nous avons été les premiers à parler de l’aide sociale directe, ou de ce qui a été appelé ailleurs « revenu minimum d’insertion » ou encore « le revenu pour la dignité », c’est-à-dire qui permet d’assurer un minimum de vie décente aux populations les plus pauvres. Eh bien lorsque nous avons amené ce sujet sur la table pour la première fois, on nous a traités de tous les noms. On nous a dit qu’il n’était pas question de mettre ça en œuvre, qu’on allait exploser les finances publiques, etc. Pire, ceux-là même qui le mettent en œuvre aujourd’hui se sont opposés à ce projet lorsque nous étions ensemble dans le gouvernement dirigé par les islamistes. Le chef du gouvernement actuel a même conditionné son adhésion au deuxième gouvernement Benkirane, qui n’a jamais vu le jour, à l’abandon de ce projet.

Et donc le voilà en train de le mettre en œuvre aujourd’hui… Eh bien tant mieux. Quelque part, cela signifie qu’un projet libéral pur et dur, sauvage comme on dit dans d’autres pays, ne peut pas fonctionner et qu’il est nécessaire de s’occuper de justice sociale, de plus de progrès pour les couches les plus défavorisées.

– Dans ce cas, si tout le monde porte les mêmes projets, le même discours, qu’est-ce qui différencie aujourd’hui aux yeux de l’électeur les partis de gauche de ceux de droite ?

– La différence est très claire. Ces forces actuellement au gouvernement ont certes un discours de gauche, mais ne portent pas la conviction de gauche, la nécessité de faire des chantiers sociaux une priorité. Je crains que cela soit plus une sorte de couverture pour mieux faire passer d’autres orientations.

Lorsque nous avons exigé, par exemple, qu’il y ait une véritable participation à l’effort national de solidarité pour les pétroliers et d’autres secteurs de production, nous nous sommes confrontés à ce que j’appelle un caractère de classe. Idem pour les amendements que nous avons présentés pour le projet de loi de finances 2024 et 2023, qui ont été tous refusés, parce qu’ils pouvaient, de leur point de vue, porter atteinte à un certain nombre de classes sociales qui constituent le fondement réel de ce gouvernement. Cet accaparement du discours de gauche par ces forces libérales est une œuvre de piratage intellectuel et de piratage politique…

– Cette politique de gauche est devenue un impératif mondial depuis la pandémie du Covid. Tout parti au pouvoir est un peu obligé de suivre la tendance…

– Ils sont obligés, en effet. Tout le monde a intégré depuis le Covid cette dimension sociale, d’aides directes aux populations, de service public, de solidarité… C’est la preuve que l’idée de gauche ou l’idéal de progrès est encore vivace.

Ce que l’on a vécu pendant le Covid a donné la preuve que faire uniquement confiance au marché et au capital, et en particulier au grand capital, dans ce que l’on appelle la théorie du ruissellement, est une vision qui a échoué. Tous les pays, y compris les plus libéraux, comme les États-Unis, ont adopté une politique d’interventionnisme pour soutenir l’économie et les couches sociales les plus défavorisées.

Ce gouvernement qui est composé d’un certain nombre de ce que l’on a appelé « des compétences » n’a pas d’empreinte politique

– Cette politique de gauche portée par le gouvernement est juste technique, liée à une conjoncture, si on comprend bien votre discours, mais n’a pas de fondement politique. C’est bien cela ?

– Oui, le gouvernement épouse ce discours parce que quelque part, il y a péril en la demeure. Mais il n’a pas la force politique nécessaire pour porter ce discours. On ne s’improvise pas force de gauche. L’idéal de gauche est un cheminement, qui se fonde sur un certain nombre de référentiels ; c’est une conviction profonde et une manière de vivre aussi.

Pour autant, sans que la gauche ne soit fâchée avec les technocrates – parce qu’il y a également des technocrates qui sont d’excellents militants de gauche -, ce gouvernement qui est composé d’un certain nombre de ce que l’on a appelé « des compétences » n’a pas d’empreinte politique. Il n’y a personne qui veut assumer ce que fait ce gouvernement. C’est le vide politique et communicationnel. Et pour le remplir, il faut une culture politique que ce gouvernement n’a pas.

– Entrons un peu dans les détails. Ce gouvernement a entrepris depuis son investiture deux grands chantiers, révolutionnaires dans le texte : l’élargissement de la protection sociale et la mise en place d’aides directes. Comment jugez-vous la marche que prend cet État social ?

– L’État social ne se limite pas à ça. L’État social est un concept développé, il y a fort longtemps, en Allemagne à la fin du XIXe siècle, avant qu’il ne prenne d’autres déclinaisons dans un certain nombre de pays européens. C’est un concept global où il ne s’agit pas simplement de mettre en place des aides directes, une couverture sociale, mais d’adopter un nouveau mode de fonctionnement de l’État.

L’État social est un État d’abord démocratique, dans lequel des institutions démocratiques fonctionnent pleinement, où les libertés sont respectées et assumées, qu’elles soient collectives ou individuelles. C’est un Etat où il y a égalité entre l’homme et la femme, qui promeut la libre concurrence pour dépasser l’économie de rente, la corruption… Le tout avec un système d’éducation publique qui promeut l’égalité des chances, un hôpital public de qualité et un champ culturel riche, diversifié… Vous constaterez que mis à part ces deux questions de protection sociale et des aides directes qui sont devenus des nécessités, le discours gouvernemental sur ces autres sujets est creux, voire inexistant.

– Parlons justement de l’Education, qui est un grand dossier social et qui a fait l’objet de beaucoup de promesses électorales. Comment se positionne le PPS dans le bras de fer entre enseignants et gouvernement ?

– Comme nous l’avons déclaré à plusieurs reprises, nous constatons qu’il y a aujourd’hui une crise profonde qui peut avoir des résultats extrêmement dangereux et préjudiciables pour le secteur de l’Education et pour les enfants des couches les plus défavorisées. Avec ce qui se passe, il y a un risque d’année blanche pour les élèves.

Objectivement, au départ de l’action, il y avait une volonté réelle, en particulier au niveau du ministre qui porte ce dossier, de réformer l’école publique. Il y avait une vraie compréhension des enjeux et des défis, et surtout du fait que sans ressources humaines, il ne peut pas y avoir de réforme. D’autant que le parti qui dirige le gouvernement, le RNI, a promis de relever le salaire minimum de départ dans la fonction d’enseignant à 7.500 dirhams, soit une augmentation de 2.500 dirhams. C’est écrit noir sur blanc, ça fait partie du programme électoral du RNI.

Il y a eu certes un effort dans le nouveau statut proposé par Chakib Benmoussa, qui concerne notamment 80.000 enseignants en fin de parcours qui vont percevoir des augmentations de salaire. Il y a eu des améliorations d’indemnités pour des couches comme les directeurs, les économes, les surveillants généraux… Et la résolution du dossier des fameux enseignants contractuels qui bénéficient désormais des mêmes avantages que tout fonctionnaire du ministère, même s’ils relèvent toujours des académies régionales.

Mais il y a aussi des problèmes qui ont été exacerbés, comme les doubles peines qu’on veut imposer aux enseignants, le piège de l’échelle 10, ou encore les conditions matérielles des professeurs en début de carrière. L’effort global est louable, il se chiffre à 9 milliards de dirhams, mais il aurait dû s’accompagner malgré tout de la résolution de ces points de blocage et surtout de l’augmentation des 2.500 dirhams à laquelle tout le monde s’attendait comme promis par le gouvernement. Ça n’a pas été fait, donc le train a déraillé, malheureusement, avec des dizaines de milliers d’enseignants qui font grève, des syndicats débordés par leurs bases, et des millions d’élèves privés d’école…

– Le chef du gouvernement a proposé la création d’une commission qui va reprendre le dialogue avec les syndicats. Pensez-vous que cela puisse débloquer les choses et pousser les enseignants à suspendre les grèves?

– Aux enseignants qui font grève, on propose de reprendre le dialogue dans le cadre d’une nouvelle commission. C’est vraiment fort. Un État social, un vrai, doit dans ces conditions prendre des décisions, et elles sont connues. Et si c’est fait, cela permettra réellement de débloquer la situation et permettre à nos enfants de reprendre les cours. Le gouvernement doit faire un pas, un geste concret et fort pour désamorcer cette bombe sociale.

– Le chef du gouvernement a révélé à l’occasion de la réunion des partis de la majorité qu’il était initialement question d’augmenter les salaires en début de carrière de 2.500 dirhams, mais les syndicats ont refusé cela et ont préféré que les 2.500 dirhams soient mis en fin de parcours. C’est ce qu’il a dit textuellement. Qu’en dites-vous ?

– Nous avons, à travers nos cadres et nos membres, une présence dans les syndicats, notamment à l’UMT et à la CDT. Dans ces syndicats, je peux vous dire, très honnêtement, qu’à aucun moment nous n’avons été informés qu’il y avait une position de ce genre, ou une discussion sur cet arbitrage entre début de carrière et fin de carrière. Je ne suis absolument pas au courant de cela et je pense que cela est juste impossible. Vous imaginez les syndicats prendre le risque de demander que seulement 80.000 personnes concernées par le hors échelle soient privilégiées au détriment de la majorité du corps enseignant ? Je ne pense pas que ce soit le cas. Je pense qu’il y a quelque chose qui a été mal géré dans ce dossier, même si au départ de l’action du ministère, selon mes informations, les choses étaient bien parties.

Nous vivons une crise DU politique, pas une crise politique

– Ne pensez-vous pas que derrière cette tension dans le secteur de l’éducation se cache une crise institutionnelle, une crise de médiation, notamment chez les syndicats qui paraissent déconnectés de la réalité de la masse, des enseignants qui protestent dans la rue ?

– En effet. Il est temps aujourd’hui de comprendre que nous vivons une crise DU politique, pas une crise politique. Nous sommes en train de récolter ce que nous avons semé en affaiblissant les partis politiques, les syndicats, les instruments de médiation.

Un fossé s’est creusé entre la population et le monde politique, générant une perte de confiance dans le politique, dont je vous parle depuis plusieurs années déjà.

Tout ce qui a été fait, semé, apparaît aujourd’hui au grand jour. Et cela pose la nécessité d’une profonde réforme du politique qui réconcilie les citoyens avec tous les instruments de médiation, avec le Parlement, avec les conseils élus localement, avec les partis, avec les syndicats.

Ce n’est pas juste une responsabilité d’en haut. Les syndicats, puisque c’est notre sujet, doivent également se remettre en cause. Et comprendre la nécessité d’assumer une totale indépendance de leurs décisions. Il y a la nécessité de donner, d’offrir au peuple un visage de crédibilité. Cela passera forcément par la lutte, le combat, pour remplir le vide politique avec des forces qui pourront demain jouer pleinement leur rôle. Ce qui se passe aujourd’hui, avec des syndicats qui n’ont aucune influence sur des dizaines de milliers d’enseignants qui protestent dans la rue, est dangereux.

– La géopolitique régionale et mondiale a été chamboulée avec la guerre de Gaza, la réaction de l’Occident, les deux poids deux mesures de la communauté internationale, des intellectuels, des médias… Comment voyez-vous le Maroc dans ce paysage bouillonnant, comment jugez-vous son positionnement, ses positions diplomatiques ?

– Je souhaiterais d’abord commencer par exprimer mon horreur, ma dénonciation la plus profonde, mon rejet et ma condamnation de ces crimes de guerre perpétrés par Israël. Et de cette arrogance de l’entité sioniste qui se permet tout, avec l’aval de l’Occident, voire avec le soutien de l’Occident et notamment des États-Unis, mais également, et c’est malheureux de le dire, de la France qui avait toujours été dans une situation d’équilibre sur cette question.

Cela est absolument abject de lâcher des bombes sur des populations civiles sous prétexte qu’il y aurait au sein de ces populations des membres du Hamas, une organisation qu’il faudrait détruire, pour récupérer les otages et assurer la sécurité d’Israël. Ce sont cela les objectifs de cette guerre inhumaine. Or, on voit qu’après 40 jours de bombardements, et près de 12.000 civils massacrés, dont la moitié sont des enfants, des femmes, ni le Hamas n’a été liquidé, ni les otages libérés, ni ce que Israël appelle sa sécurité n’a été garantie.

Gaza: Les positions officielles marocaines sont des positions avancées pour un pays qui a théoriquement des liens diplomatiques avec Israël

Cela ne le sera de toute manière, qu’avec la création d’un État palestinien libre, indépendant et viable politiquement et géographiquement. Voilà donc la réalité. Et dans ce cadre-là, j’aimerais souligner que les positions officielles marocaines, notamment la dernière exprimée lors du sommet arabo-islamique, sont des positions avancées pour un pays qui a théoriquement des liens diplomatiques avec Israël. Ce sont des positions claires, qui dénoncent les actes criminels et appellent à des pauses humanitaires au plus vite, qui permettraient tout de suite d’arriver à un cessez le feu.

Maintenant, en tant que force politique, je vais aller encore plus loin que la position officielle parce que j’ai justement plus de libertés en tant que parti politique qui n’a pas de responsabilité directe. Etant donné cette arrogance israélienne, ces crimes de guerre, cette volonté déclarée de génocide collectif, d’épuration ethnique, il est difficile de continuer d’avancer dans les relations avec Israël.

Réforme de l’impôt sur le revenu : le gouvernement donnera sa copie avant mars 2024

On peut dire qu’il s’agit de l’annonce la plus attendue par le corps des fonctionnaires et des salariés du privé. Depuis l’entrée en vigueur de la loi-cadre n° 69-19 portant réforme fiscale en août 2021, la mise en place de l’engagement étatique de revoir le barème de l’impôt sur le revenu (IR) était une échéance scrutée.

Le gouvernement, qui doit, selon la loi-cadre, appliquer ce texte dans un délai de 5 ans (entre 2021 et 2026), a laissé ce chantier en dernier. La priorité a été donnée aux autres axes de la réforme : l’unification progressive du taux de l’IS, la mise en place d’une contribution unique pour les professionnels, la neutralité de la TVA…

Répondant aux questions et remarques des députés de la première chambre, à l’occasion du vote de la deuxième partie du PLF 2024, le ministre du Budget, Fouzi Lekjaa, a révélé en effet que ce dossier sera ouvert avant même la fin de l’année 2023, pour un aboutissement prévu en 2024.

Un engagement de Aziz Akhannouch 

« Le chef du gouvernement a pris l’engagement, devant les syndicats, d’ouvrir le dialogue sur ce point avant la fin de l’année 2023. L’objectif est d’arriver à un accord sur la révision du barème de l’IR avant mars 2024, pour une application progressive sur les prochaines années », a déclaré le ministre.

Cette réforme de l’IR cible un seul objectif : améliorer le pouvoir d’achat des classes défavorisées et des classes moyennes. Sans qu’elle ne puisse bénéficier, a tenu à préciser le ministre, aux hauts revenus. « C’est cela le grand défi de cette réforme », a souligné Fouzi Lekjaa. En d’autres termes, la révision du barème de l’IR se fera au bénéfice des petits ou moyens salaires.

Ces principes directeurs de la réforme, tels qu’annoncés par le ministre du Budget au Parlement, sont les mêmes que comporte la loi-cadre sur la fiscalité, texte qui a repris les principales recommandations des Assises de la fiscalité de 2019, et qui doit être appliqué dans un délai de 5 ans après son entrée en vigueur, c’est-à-dire avant août 2026.

Les principes directeurs de la réforme

Dans sa présentation, cette loi rappelle un principe constitutionnel qui guide toute réforme fiscale : celui de « la contribution de tous aux charges publiques, proportionnellement à leurs facultés contributives et aux charges que requiert le développement de l’Etat de manière solidaire et proportionnelle à leurs moyens ».

Avant de préciser dans son article 2 que, pour la mise en œuvre de sa politique fiscale, l’Etat doit tenir compte de plusieurs priorités, dont « la redistribution efficace et la réduction des inégalités en vue de renforcer la justice et la cohésion sociales ». Et de souligner dans son article 3 que l’un des objectifs fondamentaux de la réforme est « la baisse de la pression fiscale sur les contribuables au fur et à mesure de l’élargissement de l’assiette ».

Objectif qui passera, dans le cas d’espèce, par « le réaménagement du barème progressif des taux de l’impôt sur le revenu applicable aux personnes physiques et l’élargissement de l’assiette de cet impôt », comme le stipule l’article 4 de la loi-cadre.

Le gouvernement tient donc à appliquer à la lettre les dispositions de cette loi-cadre, née d’un consensus général de la société, des experts et des différentes parties concernées.

Cela aboutira concrètement, comme attendu et comme discuté largement lors des Assises de 2019, au relèvement du seuil d’exonération de l’IR fixé actuellement à 30.000 DH l’année. Et au réaménagement de la grille de taxation des revenus intermédiaires.

Une bonne nouvelle pour la grande majorité des salariés et fonctionnaires, connus pour être les plus gros contributeurs en matière d’IR, avec une participation à hauteur de 70% aux recettes générées par cet impôt. Et qui ont subi, dans leur grande majorité, l’effet plein de l’inflation sans les pare-chocs budgétaires mis en place par l’Etat pour les couches défavorisées et certains professionnels du transport.

Le nouveau barème de l’IR, qui aboutira à la hausse du revenu net de plusieurs contribuables, ne sera pas appliqué en une seule année. Comme le gouvernement nous y a habitués, il sera, à l’instar de la réforme de l’IS et de la TVA, mis en place progressivement pour ne pas créer de choc à la baisse sur les recettes de l’Etat et ses équilibres budgétaires.

L’introduction en bourse de Dislog Group prévue avant fin 2024

Né de la fusion-absorption de La Marocaine de distribution et de logistique par Dislog Industries, Dislog Group compte s’introduire à la Bourse de Casablanca avant la fin de l’année prochaine, apprend-on de source sûre. L’IPO se fera, selon notre source, en combinant deux opérations : une augmentation de capital et une cession des parts des actionnaires actuels.

Une levée de fonds pour accélérer les projets de croissance…

L’augmentation de capital servira à lever du cash frais pour financer les projets de développement du groupe. Se définissant comme un développeur de marques, le groupe, détenu par la holding  familiale présidée par Moncef Belkhayate, a l’ambition d’accélérer sa croissance, aussi bien organique qu’externe.

Actif dans les secteurs du food (Mars, Kellogg’s, JDE, Aicha, Edita, Dari, Idilia), du non food (P&G, HMI, Duracell, Braun, BAT) et de la santé (Beirsdorf et Coty), Dislog entend réaliser ce qu’il sait faire le mieux : créer de nouvelles marques et en acquérir d’autres déjà existantes dans ces différents secteurs d’activité. Le tout avec une orientation vers l’international, où le groupe compte dupliquer la recette qui a fait son succès au Maroc.

Dislog Group ne cible pas seulement l’Afrique, continent où il est déjà actif, mais aussi l’Europe, où il vient de mettre un pied en rachetant deux entreprises françaises : le chocolatier Carré Suisse et Cultures de France, une firme spécialisée dans la bio-industrie des soupes, des sauces et des jus.

… et une cession pour offrir une sortie royale aux capital-risqueurs

Avec cette levée dont le produit sera injecté dans les capitaux propres du groupe, Dislog compte également en profiter pour offrir à ses actionnaires une fenêtre de sortie intéressante via la Bourse. Notre source nous précise que ce sont les acteurs de private equity présents dans le tour de table du groupe qui sont ciblés. Ce sera pour eux une sorte de voie royale pour récupérer leurs billes avec une grosse plus-value à la clé.

Qui sortira du capital de Dislog ? Quelle sera la part mise sur le marché ? Pour quelle valeur ? À combien s’élèvera l’opération globale combinant la cession et l’augmentation de capital ? Tout cela n’est pas encore défini, nous signale notre source. La valorisation finale n’est pas non plus arrêtée.

Mais ce sera, selon notre interlocuteur, une « opération majeure » pour le marché casablancais. Vu la taille du groupe, qui emploie 2.600 personnes et génère près de 3 milliards de DH de chiffres d’affaires (prévision 2023), cette IPO apportera un titre relativement intéressant au marché, à l’intersection de deux secteurs sous-représentés à la Bourse de Casablanca : l’industrie et la distribution. Tout en combinant les secteurs défensifs de l’hygiène et de l’alimentaire, et le relais de croissance que représente le secteur de la santé.