L’ANGSPE sera transformée en société anonyme d’ici juin 2026 (A. Zaghnoun) 1/2
Créée par la loi n° 82-20, l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE) incarne l’un des piliers institutionnels de la réforme du secteur public engagée au Maroc. Sa mission : refonder en profondeur le rôle de l’État actionnaire, en passant d’une logique administrative fragmentée à un pilotage stratégique unifié, orienté vers la performance et la création de valeur.
Après une phase de mise en place rapide entre 2022 et 2023, l’Agence a posé les fondations d’une nouvelle gouvernance des établissements et entreprises publics (EEP), s’appuyant sur une politique actionnariale de l’État désormais formalisée, une professionnalisation des conseils d’administration et un dispositif exigeant de pilotage de la performance.
Une étape clé se profile à l’horizon : la transformation de l’ANGSPE en société anonyme, prévue probablement avant juin 2026, prélude à la constitution d’une véritable holding publique appelée à détenir, à terme, les participations de l’État dans son périmètre.
Médias24: Commençons par le contexte général. Rappelez-nous la philosophie de la réforme de l’État actionnaire incarnée par l’ANGSPE ?
Abdellatif Zaghnoun: Le chantier de l’État actionnaire, incarné par l’Agence, a été impulsé par Sa Majesté le Roi que Dieu L’assiste. Il constitue en soi un véritable changement de paradigme.
Ce changement de paradigme se traduit d’abord par le passage d’une approche de gestion administrative, à une approche de gestion stratégique, responsable, axée sur la performance et la création de valeur.
L’Agence incarne le rôle de l’État actionnaire dans le périmètre qui lui a été confié
En d’autres termes, l’Agence incarne le rôle de l’État actionnaire pour gérer les participations de l’État dans les établissements et entreprises publics du périmètre, avec l’objectif de faire de ce secteur un véritable levier de croissance et de développement économique et social.
Nous allons donc promouvoir la culture de la performance au sein du périmètre de l’Agence.
Ici, il y a une spécificité essentielle : beaucoup d’entreprises publiques sont dotées d’une mission d’intérêt général et exercent en même temps des activités marchandes. C’est l’exemple du Crédit Agricole du Maroc, de l’ONCF et de bien d’autres.
Dans ce cadre, l’Agence invite avant tout à clarifier les missions des établissements et entreprises publics, avec une distinction entre mission d’intérêt général, d’une part, et exercice d’activités marchandes, d’autre part. L’idée, c’est de séparer les deux périmètres.
Chacune des deux missions a ses propres indicateurs. Quand il s’agit de la mission d’intérêt général, l’indicateur doit concerner davantage la qualité de la prestation prodiguée aux citoyens.
Quant à l’activité marchande, il faut que la gestion et la gouvernance respectent les standards internationaux, notamment à travers la neutralité concurrentielle. L’État ne doit pas concurrencer le secteur privé.
De plus, la clarification des missions permet de renforcer la cohérence du portefeuille et de réduire les chevauchements. Il y a en effet beaucoup d’entreprises qui exercent les mêmes activités ou des activités proches, ce qui se traduit par une concurrence inutile. Or, nous devons être dans l’additionnalité et dans la complémentarité.
Une étude sur la logistique
A titre d’exemple, nous avons lancé une étude sur la logistique dans le périmètre de l’Agence. L’intervention de l’État actionnaire dans ce domaine, comme dans d’autres, doit éviter les chevauchements… Or, plusieurs entreprises interviennent dans le domaine logistique. L’étude va nous aider à y voir plus clair et à prendre des décisions au besoin.
Par ailleurs, la réforme est un cheminement structuré vers plus de performance, avec comme prérequis la modernisation et la professionnalisation des organes délibérants, notamment les conseils d’administration. Ceci se concrétise également à travers la généralisation des comités spécialisés, c’est-à-dire le comité stratégie et investissement, le comité audit et risque, le comité nominations, rémunération et gouvernance…
– Comités qui sont spécifiques à chaque entreprise…
-Oui, c’est une émanation du conseil d’administration de chaque entreprise.
Si aujourd’hui, c’est le même schéma pour tous les EEP, avant, ce n’était pas le cas. Nous avons généralisé les comités spécialisés à tous les conseils d’administration.
Une nouvelle approche de l’évaluation de la performance
La réforme permet également d’introduire une nouvelle approche de l’évaluation de la performance. C’est-à-dire que l’État ne se limite plus à l’analyse du budget, des prévisions, réalisations et écarts…. Un intérêt particulier est porté à la valeur créée par chaque EEP. Et dans toutes ses dimensions : financières, économiques, sociales, ESG, etc.
Dans cette réforme, bien sûr, l’Agence joue un rôle central. La loi n° 82-20 portant création de l’ANGSPE lui a conféré des prérogatives importantes, qui vont lui permettre de jouer un rôle fondamental pour porter cette réforme et la déployer.
Les prérogatives de l’ANGSPE
Parmi ces prérogatives, l’élaboration de la politique actionnariale de l’État, l’amélioration de la gouvernance et la professionnalisation, la modernisation des organes délibérants, la promotion de la culture de la performance, la restructuration des EEP en difficulté financière, et également la mise en place d’une stratégie de collaboration avec le secteur privé dans le cadre des PPP [partenariats public-privé].
Autrement dit, cette réforme nécessaire du portefeuille s’est dotée d’un outil. Et cet outil, c’est l’ANGSPE, qui porte cette réforme et qui fixe une stratégie unifiée et la déploie.
Pour résumer, la philosophie de la réforme de l’État actionnaire, incarnée par l’Agence, constitue un levier pour mettre en place une gouvernance optimisée, un pilotage exigeant, pour plus de performance, et une évaluation complète de l’impact.
Nous devons parvenir à mettre en exergue à chaque fois l’impact de la réforme sur le citoyen : en termes d’emplois, de création de valeur, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’évolution des dividendes remontés à l’État, d’investissements, de subventions allouées par l’État à ces entreprises, d’infrastructures réalisées et de leur impact sur le citoyen… Nous nous sommes fixé comme objectifs d’améliorer les dividendes, d’atténuer la dépendance au budget de l’État. En somme, inverser la tendance actuelle dans certains cas.
Politique actionnariale de l’État, une première au Maroc
– Tout ceci nous ramène à la politique actionnariale de l’Etat. Celle-ci a été adoptée, et publiée au BO en décembre 2024. Donc le 1er janvier 2025, vous aviez tous les instruments entre les mains.
-Effectivement, tout ceci est transcrit dans un document inédit qui constitue un référentiel unique : la Politique actionnariale de l’État est une première au Maroc.
L’État dispose, autrement dit, d’une doctrine d’intervention à moyen et long termes sur ses EEP. Concrètement, ce document définit le nouveau rôle, le nouveau positionnement de l’État et la manière dont il veut gérer ses participations.
– J’aimerais qu’on revienne au démarrage de l’Agence. En 2022, il n’y avait rien. Comment vous avez commencé?
-L’Agence a tenu son premier conseil au mois de décembre 2022. Ma nomination a eu lieu en juillet de la même année. Pendant cette période, nous avons préparé l’organisation, l’organigramme, le règlement des marchés, le statut du personnel, la feuille de route… Tout ceci a été validé par le premier conseil qui a permis d’opérationnaliser l’Agence.
– Elle a été opérationnelle début 2023.
-Oui, nous avons alors commencé à recruter, à préparer la Politique actionnariale de l’État, etc.
« J’ai été frappé par l’ampleur du secteur public du périmètre et sa diversité »
– Alors, qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans l’état des lieux des EEP [établissements et entreprises publics] au démarrage de l’Agence ?
-Ce qui frappe immédiatement, c’est l’ampleur du secteur. Sa taille, sa diversité… et surtout l’écart entre son poids réel et l’image qu’on en avait. On parle d’un secteur beaucoup plus important qu’on ne l’imaginait, avec une présence massive dans l’économie nationale et des leviers structurants pour le développement du pays.
Un total bilan proche de 1.600 milliards de DH
– Ceci nous amène au premier état de total bilan arrêté pour les EEP.
-Oui, et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le total bilan des EEP se situe autour de 1.600 milliards de dirhams, soit un niveau équivalent au PIB national. C’est un signal très fort sur le poids économique réel de ce portefeuille.
– Concrètement, qu’est-ce que cela représente pour l’économie ?
-Cela représente des actifs considérables, des investissements soutenus, de l’ordre de 132 milliards de dirhams en 2025, plus de 85.000 emplois, et une contribution directe à la croissance.
Autrement dit, les EEP ne sont pas un sujet périphérique : ce sont des acteurs centraux de l’économie marocaine. Et c’est précisément pour cela que la question de leur gouvernance et de leur performance est stratégique.
« Beaucoup d’actifs, beaucoup d’enjeux, mais sans boussole commune »
– Revenons à l’état des lieux… Comment était piloté le portefeuille public avant la réforme ?
-Avant la réforme, il faut le dire clairement, il n’y avait pas de vision consolidée de l’État actionnaire. Pas de pilotage unifié du portefeuille. Chaque établissement et entreprise public était essentiellement rattaché à sa tutelle, sans logique d’ensemble.
L’État était actionnaire partout, mais de manière fragmentée. Il n’y avait ni lecture globale, ni politique actionnariale clairement définie, ni dispositif de pilotage centralisé. Autrement dit, beaucoup d’actifs, beaucoup d’enjeux… mais sans boussole commune.
– Comment avez-vous abordé cette situation ?
-Nous avons commencé par un diagnostic approfondi. La Cour des comptes avait produit le sien auparavant, la Commission spéciale sur le nouveau modèle de développement également. Nous nous sommes appuyés sur ces travaux pour bâtir une lecture globale et structurée du portefeuille public.
Et c’est cette lecture consolidée qui nous a ensuite permis de structurer un plan d’action clair et de déployer une feuille de route cohérente, étape par étape, pour refonder le rôle et le pilotage de l’État actionnaire.
– Avant le plan d’action, il y eu donc un diagnostic…
-Vous savez, ce portefeuille n’est pas né d’hier. Certains établissements datent du lendemain de l’Indépendance, d’autres sont venus après, sans parler des filiales.
Au fil du temps, les missions et les interventions ont évolué par strates successives. C’est cette accumulation qui explique aujourd’hui certains chevauchements et le manque de cohérence.
On retrouve aussi beaucoup de redondance dans les missions : plusieurs entités interviennent sur les mêmes activités ou sur des activités proches, que ce soit dans la logistique, le tourisme, l’entrepreneuriat ou les start-up…
Les modèles économiques sont, eux aussi, très contrastés. Certains établissements sont de véritables champions : solides, performants, qui investissent, créent de la croissance et reversent des dividendes. D’autres ont atteint les limites de leur modèle économique : en permanence déficitaires, dépendants des subventions de l’État pour survivre, alors même qu’ils jouent un rôle crucial.
Sur le plan de la gouvernance, la disparité est également forte. Certaines entités disposent de conseils d’administration structurés, avec des comités spécialisés et un suivi rigoureux. Dans d’autres, l’implication des administrateurs peut être optimisée.
Malgré ces différences et ces fragilités, ces établissements ont toujours rempli leur mission. L’ONEE par exemple, a connu des difficultés, mais a toujours assuré la disponibilité de l’eau et de l’énergie, partout et pour tous, ménages comme industriels.
Ces organismes ont été responsables actifs, et ont largement contribué au développement des infrastructures – ports, aéroports, chemins de fer, centrales électriques, autoroutes – ainsi qu’à tous les grands projets structurants du pays. Et ça, c’est un point essentiel à souligner.
Transformation en S.A. probablement d’ici juin 2026
– Vous avez évoqué l’instauration d’une gouvernance de type “holding publique“. L’Agence sera transformée en société anonyme à quel horizon ?
Peut-être avant juin 2026.
– Elle détiendra donc directement toutes les participations de l’État de son périmètre…
-Oui, mais pour ce point, il n’y a pas encore de calendrier précis. Il reste des aspects juridiques à régler avant de pouvoir transférer pleinement les participations de l’État à la future société anonyme.
La loi cadre n° 50.21 prévoit que l’État actionnaire prendra les mesures nécessaires pour transférer progressivement, en pleine propriété, ces participations à l’Agence. On s’achemine vers une holding, dont les filiales seront les établissements et entreprises publics — les 57 EEP relevant du périmètre de l’ANGSPE.

– La réforme de gouvernance s’achèvera donc avant ce transfert.
-Exactement. L’idée, c’est de permettre à l’Agence de devenir une véritable holding, chargée de maximiser la valeur et la rentabilité du portefeuille public.
Je rappelle que nous sommes dans une réforme qui vise à corriger nombre de dysfonctionnements structurels, dont pâtissent certains établissements et entreprises publics.
Nous œuvrons à professionnaliser et moderniser les organes de gouvernance, assurer la transparence, supprimer les redondances et chevauchements, créer des synergies là où il n’y en avait pas, installer une véritable culture de la performance et consolider les bilans selon les normes IFRS, tout en mettant en place un dispositif de pilotage de la performance.
Toutes les actions visant à moderniser et professionnaliser les conseils d’administration sont désormais en place
Tout cela dans le cadre de la loi cadre n° 50-21, relative à la réforme du secteur public, et la loi n° 82-20 portant création de l’Agence. En réalité, nous sommes en train de décliner les dispositions de ces lois, en suivant la logique de holding et la politique actionnariale qui fixe la doctrine de l’État : c’est notre feuille de route, notre vision.
Toutes les actions visant à moderniser et professionnaliser les conseils d’administration sont désormais en place : introduction des administrateurs indépendants, revue de la composition au-delà des seuls représentants de l’État, et création de comités spécialisés. Nous avons maintenant des conseils d’administration efficaces et agiles au sein desquels les administrateurs indépendants maîtrisent le secteur et peuvent challenger le management de manière constructive.
Les comités spécialisés ont été généralisés : stratégie et investissement, audit et risque, nominations, rémunération et gouvernance…
-Mettre en place un dispositif de pilotage de la performance, cela veut dire quoi concrètement ?
-Cela signifie qu’on suit rigoureusement la performance des entreprises publiques à travers des indicateurs précis, et qu’on évalue les objectifs assignés au management.
Concrètement, le management propose un business plan avec ses hypothèses, ses critères et les ressources jugées nécessaires pour atteindre ses objectifs. Le conseil d’administration, composé des profils requis, va challenger ce business plan. Une fois validé, et les moyens alloués, le conseil exige du management qu’il décline ce business plan en objectifs pluriannuels, mesurables et suivis régulièrement.
– Et donc, c’est là qu’interviennent les contrats de performance…
-Exactement. L’idée, c’est que le management dispose d’objectifs pluriannuels clairs, assortis d’indicateurs de performance précis. Nous venons de boucler un dispositif ad hoc que nous sommes en train de décliner avec le périmètre, depuis le mois d’août.
Concrètement, il s’agit d’une contractualisation par objectifs entre le conseil d’administration et le management. Les objectifs seront déclinés avec des indicateurs de pilotage et de suivi, le tout formalisé dans des contrats par objectifs, avec une évaluation tous les 6 mois par le comité de suivi. Ce comité rend compte au conseil d’administration de l’état d’avancement, des écarts constatés et, le cas échéant, des actions correctives à engager pour respecter les objectifs fixés.
– Et donc il y a un système d’alerte que vous mettez en place…
-Tout à fait. Notre système de pilotage est un dispositif très sophistiqué et pertinent. Il permet de suivre l’activité en continu, de mesurer la progression dans le temps sur tous les indicateurs clés : chiffre d’affaires, EBITDA, résultats nets, dividendes reversés à l’État, nombre d’emplois créés, etc.
La nouvelle architecture cible de pilotage de la performance, désormais opérationnelle, constitue un outil concret pour encadrer l’activité, évaluer les résultats, et garantir que chaque entité progresse conformément aux objectifs stratégiques fixés par l’État actionnaire.
– Est-ce qu’à l’intérieur de l’agence, des cadres se spécialisent dans telle ou telle entreprise ? Comment vous organisez-vous ?
Par secteur d’activité. Nous avons structuré le périmètre en cinq pôles métiers.

Le portefeuille de l’ANGSPE.
A SUIVRE