Le Maroc victime d’une campagne médiatique calomnieuse, quels enseignements pour la Coupe du monde à venir ?

Le Maroc a été lésé sur sa propre CAN, à la suite d’une attitude très agressive et anti-sportive de la part de la délégation sénégalaise (joueurs, staff et supporters compris).

Cette manœuvre, qu’elle soit spontanée, improvisée ou préméditée, a été d’abord rendue possible en conséquence d’une campagne médiatique lancée à l’encontre du Maroc bien avant la CAN et qui a été amplifiée par les messages de haine sur les réseaux sociaux.

Force est de constater que le Maroc a perdu une bataille médiatique, qu’il ne pensait probablement même pas devoir mener. Or, il s’avère que quand un pays a des rivaux politiques et qu’il enchaîne les succès dans différents domaines, ce genre d’événements sportifs, censés être une vitrine du pays, deviennent un instrument de pression pour ses adversaires. Le déroulement de cette CAN nous offre des enseignements en or pour anticiper et se préparer à la Coupe du monde prévue au Maroc en 2030.

De la guerre hybride algérienne à l’amplification par les réseaux sociaux, en passant par le sensationnalisme de la presse française, chronique d’une dérive médiatique incontrôlable

Dans sa guerre hybride contre le Maroc, le régime algérien use de tous les moyens pour nuire à son voisin de l’Ouest. L’armement du polisario qui joue le rôle de « proxy », les cyberattaques qui s’intensifient et une propagande de grande ampleur à coups de fake news quotidiennes en sont les éléments les plus apparents.

Dans ce cadre, la CAN a fait l’objet d’une attaque systématique et organisée bien avant le début du tournoi. Le mot d’ordre était de distiller l’idée d’un complot qui vise à consacrer le Maroc comme champion grâce à l’arbitrage.

L’idée a été boostée par la forte présence algérienne dans la sphère médiatique sportive française, notamment chez les influenceurs. Les réseaux sociaux égyptiens les ont rejoints dans ce sens, habitués à utiliser ce même prétexte fallacieux quand les clubs marocains ont commencé à les concurrencer sur la scène africaine. La personnalité charismatique de Fouzi Lekjaa et le fait que le Maroc accueille pendant les dernières années de multiples compétitions de la CAF ont alimenté cette idée d’une influence démesurée.

Il est maintenant connu que les réseaux sociaux accélèrent la diffusion de discours haineux, même lorsqu’ils reposent sur des informations non vérifiées. Ce matraquage médiatique a fait qu’une partie de l’opinion africaine était déjà persuadée que le Maroc ne pouvait que l’emporter, à l’aide de l’arbitrage. Une fois cette conviction installée, il devient difficile d’être lucide : chaque décision arbitrale est alors interprétée comme une injustice.

C’est ce qui est arrivé, dès le début de la compétition. La presse française, pour qui la CAN est toujours un sujet vendeur, en a fait une polémique. Des commentateurs comme Romain Molina ou Grégory Schneider s’auto-érigent en juges de l’éthique sportive, multipliant les insinuations et les procès d’intention, là où on attend des faits, des sources et du contradictoire. Chaque action arbitrale est commentée, pour se demander s’il y a favoritisme envers le Maroc ou pas. Ils n’ont réalisé l’étendue de leurs dégâts que trop tard, quand le mal était déjà fait.

Le Maroc est arrivé en finale, prisonnier d’un récit perdant-perdant : gagner, c’était forcément l’arbitrage ; perdre, une justice divine. Coupable dans tous les scénarios.

L’organisation d’événements sportifs tels que la Coupe du monde peut générer des jalousies et des comportements hostiles.

Les compétitions sportives internationales, comme la CAN, permettent de braquer les projecteurs sur le pays hôte. L’un des objectifs est d’en tirer un gain d’image, en mettant en vitrine ses infrastructures, sa culture et ses capacités d’organisation aux yeux du monde entier.

Mais force est de constater que ces compétitions deviennent de plus en plus un terrain de bataille médiatique pour les adversaires du pays organisateur. L’exemple le plus frappant est celui du Qatar, qui a fait l’objet d’une attaque médiatique disproportionnée, notamment sur les thèmes de la climatisation des stades et sur de prétendues pertes de vies d’ouvriers sur les chantiers.

En effet, le risque ne vient pas uniquement de pays rivaux, mais aussi d’ONG et de médias qui trouvent en ces événements un outil facile pour attirer l’attention du public, en prétendant défendre telle ou telle cause. La véracité des faits est souvent reléguée au second plan.

Le premier pays arabe à organiser la Coupe du monde de football a subi un blocus de la part de ses voisins, dans une crise inédite qui aurait pu lui coûter son existence. Si la Coupe du monde n’a pas été citée parmi les causes officielles, son rôle n’est pas à écarter, tellement le privilège d’organiser une telle compétition vient avec son lot de jalousie.

La pratique de la politique est loin d’être rationnelle, le rôle des émotions est souvent sous-estimé. Ce genre d’événements sportifs, même si leur importance stratégique pour un pays peut être surestimée, peuvent être vécus avec autant d’émotions par les dirigeants que par le peuple, mêlant tensions, frustrations et jalousie.

Un signal d’alarme pour la Coupe du monde 2030 où il faudra anticiper une campagne beaucoup plus importante.

Dans cette trajectoire vers 2030, il faut s’attendre à voir se multiplier les attaques visant le Maroc, et à les voir gagner en ampleur. Mais au regard du manque d’imagination de ses principaux rivaux et au vu de leur rhétorique habituelle, les angles de critique sont déjà connus : la question du Sahara, la culture du cannabis, l’immigration clandestine, pour ne citer que ceux-là.

Mais celle qui va cristalliser tous les efforts, c’est la question des chiens errants. Depuis l’annonce de l’organisation de la Coupe du monde aux côtés de l’Espagne et du Portugal, le Royaume fait l’objet de critiques récurrentes, souvent portées par des ONG de défense des droits des animaux. Ils accusent à tort le Maroc d’adopter délibérément une politique d’abattage de chiens errants, notamment en prévision de la Coupe du monde.

C’est pain bénit pour ces médias occidentaux souvent plus sensibles à la vie des animaux qu’à celle de populations qui ne leur ressemblent pas, qui en font des histoires qui virent au drame et au sensationnel. De telles campagnes de communication savamment orchestrées peuvent avoir un effet boule de neige et affecter le public. Lors de la Coupe du monde des clubs organisée l’été dernier aux États-Unis, un jeune avait envahi la pelouse du match entre le Wydad et Manchester City avec une pancarte où l’on pouvait lire : « Maroc, arrête de tirer sur les chiens et les chats ».

L’organisation de la Coupe d’Afrique 2025 a été pour le Maroc un important jalon dans sa préparation à l’accueil de la Coupe du monde 2030. À titre d’exemple, la gestion des flux de supporters a ainsi connu une grande amélioration entre le match inaugural et celui de la finale.

Il faut donc tirer les enseignements de l’échec médiatique relatif de cette CAN pour préparer l’avenir. Une politique de communication anticipative est plus que jamais indispensable… dès à présent. Car, comme l’a montré cette expérience, il ne sert à rien d’apporter des preuves une fois que l’opinion est déjà convaincue.

Entretien. Pascal Boniface : la loi du plus fort a remplacé le droit international

L’opération d’exfiltration du président vénézuélien, puis son arrestation par les forces américaines, ont fait passer la doctrine Monroe, adoptée par le président Trump dans son second mandat, de l’idée à l’action. Par cette approche décomplexée, le président américain envoie un message de puissance au reste du monde.

D’autres territoires peuvent être les prochains sur la liste, alimentant les craintes sur un nouvel impérialisme américain qui risque de toucher de nouveaux pays. Notamment, les pays européens qui craignent que le Groenland soit le prochain sur la liste, élargissant un peu plus la fracture dans le monde occidental.

D’autre part, si la Chine et la Russie perdent un allié en Amérique du Sud, l’intervention américaine en dehors du droit international peut légitimer leur appétit pour les zones qu’ils convoitent.

Dans cette interview accordée à Médias24, Pascal Boniface, géopolitologue et fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), livre sa lecture de la récente intervention américaine au Venezuela et ses répercussions dans le monde.

Médias24 : Pourquoi cette intervention américaine au Venezuela ?

Pascal Boniface : Il veut imposer sa loi au reste du monde et il prend le Venezuela comme exemple pour montrer que c’est lui qui dirige et qu’on ne peut pas s’opposer à lui. Le Venezuela est dirigé par un régime qui était opposé aux États-Unis, qui était proche de la Chine, de l’Iran, et donc Donald Trump veut faire un exemple.

Et bien sûr, il y a une dimension pétrolière qui est extrêmement importante puisque Donald Trump voudrait, et ça a été dit officiellement, prendre le contrôle du pétrole vénézuélien. Le prétexte de la démocratie n’est même plus évoqué d’ailleurs, et on voit bien que ce n’est pas le sujet.

– Pour l’instant, il n’y a pas encore de changement de gouvernement ou de régime. Est-ce qu’il y a un accord tacite avec les nouveaux responsables ? Ou bien est-ce que les Américains vont finir le travail autrement ?

– On a l’impression qu’il y a un accord et qu’il y a la chute de celui qui était à la tête du régime, mais pas la chute du régime. Puisque les Américains ont décidé de réouvrir leur ambassade à Caracas, qui était fermée, et qu’ils ont très clairement dit à Madame Rodriguez [Delcy Rodríguez, présidente par intérim du Venezuela, ndlr] que si elle se comportait de façon satisfaisante pour les États-Unis, elle pourrait rester en place.

On peut se demander s’il n’y a pas déjà un accord tacite ou explicite entre le régime actuel au Venezuela et Donald Trump. Où l’idée, ça serait que le régime puisse rester en place, à condition qu’il réoriente les exportations pétrolières vers les États-Unis et qu’il laisse les grandes compagnies pétrolières américaines intervenir librement au Venezuela.

– On parle aussi d’un effet domino dans la région, notamment avec Cuba. Est-ce que Cuba sera la prochaine sur la liste ?

– Très clairement, parce que la famille de Marco Rubio, le secrétaire d’État, est d’origine cubaine, et qu’il fait de la chute du régime cubain une priorité depuis assez longtemps.

Et que par ailleurs, Cuba aura extrêmement de mal à survivre alors que ce pays est déjà dans de très grandes difficultés économiques, s’il n’y a plus les exportations à bas prix du pétrole vénézuélien.

Donc en fait, il ne s’agirait peut-être pas de faire une intervention militaire pour renverser le régime, mais juste de l’étrangler économiquement, de l’étouffer pour qu’il tombe.

– En tous les cas, Trump a dit qu’il allait s’en occuper, donc la menace est claire. Alors, il ne s’agirait pas du même scénario qu’au Venezuela parce qu’il n’y a pas de chef de gouvernement à expulser, à exfiltrer.

Mais ce que l’on peut plutôt craindre, ce sont des manœuvres de déstabilisation : le fait de faire des campagnes de propagande, de communication pour que le Groenland demande son indépendance du Danemark, et que, une fois que l’indépendance serait obtenue, il serait plus facilement rattaché aux États-Unis.

Il pourrait s’agir aussi de se saisir physiquement du Groenland, il n’y a que 57.000 habitants, c’est facilement contrôlable. Mais bien sûr, dans ce cas-là, ça serait une rupture claire et nette avec les pays européens.

Mais cela étant, les États-Unis peuvent être encouragés par la relative timidité des réactions européennes par rapport à ce qui s’est passé au Venezuela.

– Quelle serait la réaction des Européens si cela venait à se produire ?

– En tous les cas, les Européens n’ont certainement pas les moyens de lutter militairement contre les États-Unis, du fait de la disproportion des forces. Ils pourraient lutter politiquement, mais on peut regretter que la réaction européenne par rapport à cela soit relativement timide. Et que l’on sent les Européens très gênés : ils estiment avoir besoin des États-Unis pour le dossier ukrainien, et ils craignent un peu de s’opposer nettement aux États-Unis. Alors que sur le plan des principes, face à la violation claire et nette du droit international qui vient de se dérouler, la condamnation aurait dû être beaucoup plus claire et beaucoup plus ferme.

– Où s’arrête finalement cet hémisphère occidental pour Trump (zone d’influence ciblée par la stratégie de sécurité nationale américaine) ? Au niveau des Amériques ? Ou bien aussi jusqu’à l’Europe et l’Afrique ?

– L’hémisphère occidental pour Trump, c’est effectivement l’Amérique latine qui est, comme l’a dit Marco Rubio, « l’arrière-cour » des États-Unis.

Ce que l’on peut dire, c’est que depuis qu’il est revenu au pouvoir, on ne peut plus parler de « monde occidental » comme on le faisait auparavant. Il a décrété que l’Union européenne était un ennemi, créé pour duper les États-Unis. Donc il n’y a plus de monde occidental tel qu’on le connaît depuis quatre-vingts ans.

– Et pour ce qui est de la Russie, qu’est-ce que cette opération signifie pour eux ?

– Pour la Russie, la mauvaise nouvelle c’est qu’ils perdent un allié avec le Venezuela. Enfin ils peuvent s’entendre avec Trump. Mais surtout, dans la mesure où Trump se permet d’intervenir comme il le veut dans un pays souverain, on peut dire que cela donne des ailes à Poutine, et que ça rend plus difficile de critiquer ce qu’il fait en Ukraine.

– La Chine est aussi parmi les perdantes. Quelle serait d’après vous sa réaction à court et moyen terme ?

– La Chine est perdante dans la mesure où elle perd un point d’appui au Venezuela, qui lui fournissait du pétrole, mais en quantité relativement limitée.

En revanche, elle peut être gagnante par rapport à l’effet un peu répulsif que provoque cette intervention militaire américaine. Et on peut penser que la Chine va au contraire renforcer ses positions en Amérique du Sud, parce que les pays vont vouloir certainement développer davantage les relations avec elle.

– La doctrine Monroe signifie-t-elle finalement un partage de zones d’influence ? Et donc peut-être que la Chine aussi voudra l’appliquer sur la mer de Chine et Taïwan ?

– Les États-Unis ne laisseront pas la Chine appliquer cette même doctrine en mer de Chine, ils veulent garder leurs positions. Mais il sera beaucoup plus difficile de reprocher à Pékin de s’emparer de Taïwan par la force, du fait que les États-Unis n’hésitent pas à intervenir militairement dans des pays souverains et indépendants.

– Pour ce qui est de l’Iran, il y a une lecture qui dit que la mainmise sur le pétrole vénézuélien permettra aux États-Unis et à Israël d’aborder une attaque plus tard sur ce pays, plus sereinement.

– Cela vient affaiblir encore un peu plus le régime iranien, puisqu’il perd un allié au Venezuela. Mais la situation n’est pas tout à fait la même.

Le fait que les États-Unis et Israël appellent à la chute du régime peut servir au contraire à Téhéran, en faisant passer l’opposition au régime comme « non patriotique », comme étant alimentée de l’extérieur, ce que fait le régime iranien depuis longtemps.

Et puis, surtout, malgré la colère de la population contre le régime, malgré l’étouffement des libertés et la crise économique, il n’y a pas de figure de l’opposition qui puisse rassembler les Iraniens contre le régime. C’est l’une des faiblesses de la mobilisation actuelle en Iran.

– Pour finir, le fait de se partager le monde en zones d’influence est-il le signe d’un nouvel impérialisme occidental ou d’impérialisme tout court ?

– C’est le signe d’un nouvel impérialisme américain. C’est le retour à la loi du plus fort. C’est la négation totale du droit international. Les Européens ne partagent pas ce point de vue, mais ils sont trop faibles vraiment pour s’opposer. Mais donc, ce n’est pas un impérialisme occidental, c’est un impérialisme américain et « trumpien ».

Protectionnisme, régionalisme et chaînes de valeur : la lecture de Fathallah Oualaalou

Dans cet entretien accordé à Médias24 à l’occasion des Atlantic Dialogues 2025, Fathallah Oualaalou, ancien ministre de l’Économie et des Finances (1998-2007) et Senior Fellow au Policy Center for the New South, livre sa lecture des recompositions de l’économie mondiale et de leurs implications pour le Maroc, en matière de relations commerciales et de positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.

Dans un contexte où l’Europe, principal partenaire commercial, connaît une faible croissance, Fathallah Oualaalou recommande au Maroc de consolider l’ancrage européen et méditerranéen tout en activant le levier atlantique pour devenir un relais entre régions, notamment dans la transition énergétique.

Il plaide également pour une diplomatie économique à deux étages, proche (Europe, Afrique) et lointaine (Amériques, Asie), en faisant du commerce un tremplin vers l’investissement, et avec l’objectif de renforcer le tissu industriel national et de monter en gamme dans les chaînes de valeur.

Médias24 : Depuis la première présidence de Trump et la crise sanitaire du covid, les experts parlent d’un phénomène de fragmentation de l’économie internationale. Cette tendance se confirme-t-elle et pensez-vous qu’elle va se poursuivre sur le long terme ?

– Aujourd’hui la mondialisation, même si elle est fragmentée, est toujours là. La montée de l’Asie, et notamment de la Chine dans les chaînes de valeur internationales, a fait que les rapports économiques internationaux ont changé. Aujourd’hui, les pays se livrent à une véritable compétition pour capter une place dans ces chaînes de valeur, à des niveaux différents.

Ce positionnement dépend entre autres du niveau des salaires. Là où ils sont très faibles, les pays parviennent surtout à attirer les segments situés au bas de la chaîne. À l’inverse, d’autres se concentrent sur le haut de la chaîne et entendent conserver cet avantage, notamment en gardant la conception dans leur territoire.

Je crois que le Maroc est un cas assez intéressant à relever. On n’est pas un pays producteur de pétrole, et c’est peut-être une chance pour nous. En même temps, nous avons développé depuis notre indépendance des relations spéciales avec l’Europe.

Au départ, on exportait essentiellement des matières premières agricoles et minières, mais aussi de la main-d’œuvre. La hausse du niveau des salaires en Europe a changé les choses. Ce qui nous a permis de manière progressive d’attirer ce que nous appelons « les métiers mondiaux », ceux de l’automobile, de l’aéronautique… Au niveau de l’automobile, nous avons aujourd’hui deux constructeurs majeurs. Mais au-delà, ce qui est plus important, c’est la capacité à attirer les équipementiers, pour chercher à améliorer le taux d’intégration.

Aujourd’hui, l’automobile et l’aéronautique peuvent être considérés comme des métiers classiques. De nouvelles chaînes de valeur mondiales sont en train de se développer autour de métiers liés au numérique et l’intelligence artificielle, sans oublier les énergies renouvelables qui sont impulsées par le défi de la transition énergétique. On pourrait aussi y trouver notre place.

– Depuis son arrivée, l’administration Trump a rajouté une dose de protectionnisme avec la politique des tarifs douaniers. Quel est l’impact pour le Maroc en particulier, et le monde en général ?

– L’économie américaine souffre d’un grand déficit commercial, notamment par rapport à la Chine et, dans une moindre mesure, vis-à-vis de l’Europe et de l’Amérique latine. Face à ce défi, une nouvelle politique de protectionnisme commence à se mettre en place. Mais ce n’est pas dans l’absolu, parce que de toute façon, il y a des négociations. Par exemple avec l’Europe, en fin de compte, il y a eu accord sur un taux de 15%. Ce qui est un bien moindre mal que ce qui était prévu au départ.

Même s’il y a une accalmie dans les tensions avec la Chine, cela aura certainement des conséquences, notamment dans la région asiatique. Parce que si les coûts augmentent pour les produits arrivant de Chine, cela va impulser le développement des relations commerciales entre les États-Unis et d’autres pays asiatiques, comme l’Inde et le Vietnam.

Je pense aussi que ce protectionnisme développé par les États-Unis va encourager de plus en plus de régionalisme. C’est-à-dire que les pays qui sont très proches vont essayer de créer des rapports d’intégration. C’est un nouvel élément de la mondialisation, qu’on constate beaucoup en Asie.

Dans la même logique, la géographie fait que le Maroc reste très lié à l’Europe. Il est vrai qu’il y a un problème et que le taux de croissance en Europe est faible, mais elle reste notre principal partenaire commercial avec lequel nous développons 70% des flux étrangers. Mais il me semble que l’Union européenne, malgré ses faiblesses, va continuer à développer des relations de libre-échange dans le cadre du partenariat euroméditerranéen.

– C’est dans cette logique également que s’inscrit l’initiative marocaine visant à développer le corridor atlantique ?

– C’est une idée qui s’impose parce qu’il faut qu’on fasse la politique de notre géographie. Nous sommes parmi les trois pays du monde qui sont en même temps atlantiques et méditerranéens. La France et l’Espagne en Europe, et nous du côté africain.

La Méditerranée nous permet de continuer à promouvoir les relations avec l’Europe, et l’Atlantique va nous permettre de jouer ce rôle de relais. D’autant plus que c’est lié au défi de la transition énergétique qu’on a évoqué, dans l’optique de vendre demain de l’électricité propre à l’Europe. La politique est liée à la géographie de toute façon.

– Dans le contexte de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, on évoque l’opportunité du rôle de connecteur que peut jouer le Maroc, permettant notamment aux entreprises chinoises qui s’y installent de continuer à desservir le marché américain. Qu’en pensez-vous ?

– C’est une possibilité. Mais il ne faut pas oublier que les États-Unis vont surveiller cette situation. L’Europe en fait de même. Mais c’est un créneau qui est important. De toute façon, la Chine aujourd’hui est devenue la première puissance industrielle et exportatrice du monde. Dans ce cadre-là, elle a développé des relations commerciales selon ses intérêts.

Par exemple en Afrique, elle a deux stratégies : une stratégie qui concerne les pays pétroliers, parce qu’elle a besoin de gaz et du pétrole. Une stratégie pour des pays qui ne sont pas pétroliers, mais qui ont une main-d’œuvre, et qui peuvent jouer le rôle justement de relais industriel, essentiellement vers l’Europe, mais aussi vers les États-Unis.

Mais il est certain que l’Europe et les États-Unis vont surveiller l’évolution de ces rapports d’investissement chinois dans notre région. Mais tant qu’il y a une possibilité, il faut rester ouvert à ces investissements.

Cela veut dire que pour l’essentiel, nous devons avoir deux stratégies en même temps :

Le commerce est un point de départ, mais l’essentiel est d’attirer des investissements. Donc, pour revenir à votre première question, le développement de ces rapports commerciaux doit intégrer la logique de positionnement dans les chaînes de valeur mondiales, en renforçant le tissu industriel interne.

– Au moment où les États-Unis poursuivent une politique de protectionnisme, la Chine s’est montrée plus ouverte, notamment vers l’Afrique avec une politique de zéro taxe. Mais on se demande ce que pourraient bien vendre l’Afrique, et le Maroc en particulier, à la Chine qui est le numéro un industriel mondial…

– La Chine s’intéresse à toute l’Afrique. Elle a une politique envers chacun de ses pays, y compris le Maroc. Avec la Chine, nous sommes en concurrence sur le phosphate. Il ne faut pas oublier que c’est le premier producteur de phosphate. Ils en produisent trois fois plus que nous.

– Mais pour un besoin interne, je pense…

– Non, même externe ! Et c’est une erreur de leur part d’après moi, parce qu’ils ont des réserves pour uniquement quarante ans. Nous, nous en avons pour plusieurs siècles. C’est pour cela qu’il serait intéressant de développer un partenariat spécifique sur la question alimentaire avec la Chine. Non seulement pour se répartir le marché mondial, mais aussi pour travailler ensemble sur l’Afrique. Parce que l’Afrique est le continent qui connaît la progression démographique la plus importante et, par conséquent, il sera le continent le plus demandeur d’engrais et de produits alimentaires.

Il ne faut pas oublier que la Chine a une balance commerciale avec nous qui est très excédentaire, en sa faveur, mais c’est le cas d’ailleurs avec tous les pays. Alors il est important pour nous de trouver une place sur le marché chinois, même s’il est lointain. Ces deux stratégies de la proximité et du lointain doivent aller de pair dans la politique commerciale du Maroc.

– Vous étiez ministre de l’Économie et des finances dans les gouvernements El Youssoufi et Jettou. Quelle différence voyez-vous entre la période actuelle et celle où vous étiez au gouvernement, notamment en termes de finances publiques ?

– Ce que je peux dire, c’est que pendant la période où j’étais responsable, la culture marocaine en matière de maîtrise du cadre macroéconomique a beaucoup avancé.

Je crois que le Maroc a appris depuis une leçon, surtout des années 1980 quand il était obligé de pratiquer la politique d’ajustement structurel. 2007 est la seule année où le budget a été excédentaire.

Donc je crois que sur ce plan, tous les gouvernements, d’une façon ou d’une autre, cherchent à s’éloigner des dérives, notamment en matière de déficit. Même si notre déficit a augmenté ces dernières années, il est maîtrisable. Même chose pour l’endettement.  Je crois que c’est dû essentiellement à cette culture que le Maroc a développée entre 2000 et 2007. Je pense que c’est un bon héritage.

– On sent que le Maroc est très ambitieux en termes de projets qui sont mis sur la table, mais a-t-on les moyens de toutes ces ambitions. L’équation des finances publiques n’est pas facile à résoudre, qu’en pensez-vous ?

– Il est important d’être ambitieux, mais, en même temps, il est important d’être réaliste. C’est normal, il faut tenir compte de nos limites. Si on reste sur les limites liées à la géopolitique, l’absence du Maghreb en est une. Le Maroc a compensé par l’ouverture sur l’Europe et l’Afrique, en attendant qu’un jour le projet maghrébin reprenne.

– En matière d’investissement public, on parle d’alternatives comme les partenariats public-privé et ce qu’on appelle les financements innovants. Qu’en pensez-vous ?

– Là aussi, pour les partenariats public-privé, c’est quelque chose qui a évolué au Maroc depuis le début de ce siècle. Parce que justement, parmi les réalisations de ce moment-là figure l’assainissement du secteur public.

Il a été réalisé par la contractualisation entre l’État et les entreprises publiques, parfois même par la privatisation, ce qui a entraîné l’émergence de cette nouvelle culture de partenariat privé-public qui s’est maintenant installée.

– Pour finir, quel est, selon vous, le principal défi économique pour le Maroc aujourd’hui ?

– Il y en a plusieurs. Le taux de croissance en Europe, notre principal partenaire économique, est trop faible, à peine 1% ; c’est le taux le plus faible au monde. En interne, le défi du changement climatique est aussi à prendre au sérieux.

Mais la satisfaction est que le Maroc est devenu un pays de diversification et de pluralisme à l’international. Il a la capacité de développer des partenariats avec tous les pays dans leur diversité et, en même temps, de rester autonome. Donc notre pays est capable de se débrouiller dans un monde difficile.

Jusqu’à présent, le protectionnisme ne nous a pas trop touché, notamment en raison de la relation spécifique que nous avons avec l’Europe. Mais l’essentiel est de renforcer notre tissu industriel en interne, car cela améliore notre capacité de négociation avec le reste du monde, ce qui est très important dans le monde d’aujourd’hui.

Hubert Védrine : « Trump imposera l’arrêt des combats en Ukraine et les Européens seront mis devant le fait accompli »

Invité des Atlantic Dialogues à Rabat, Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères et expert en relations internationales, livre sa lecture des rapports de force et de la situation géopolitique au niveau mondial.

Il revient sur l’impasse russo-ukrainienne et sur le rôle central que Donald Trump entend jouer : imposer un arrêt des combats, au risque d’un gel fragile.

Il décrit une Europe tenue à l’écart des tractations et appelée à se réarmer pour dissuader, tout en analysant le bras de fer sino-américain et les effets politiques des réseaux sociaux et de l’Intelligence artificielle (IA), qu’il associe à une montée de la « sauvagerie technologique ».

Médias24 : le conflit russo-ukrainien reste la première préoccupation de l’Europe actuellement. Quelle est votre lecture sur ce sujet ?

Hubert Védrine : Je pense qu’après la fin de l’URSS, les Américains se sont vraiment trompés pendant dix à quinze ans. Ils ont considéré la Russie comme une puissance régionale, sans importance. Alors eux, en tant que superpuissance, ils ont tourné la page.

Il fallait faire ce que disaient Kissinger et Brzeziński, c’est-à-dire à la fois consolider l’indépendance de l’Ukraine, en faire un pays neutre, par le biais de garanties mutuelles. Puis, englober le tout dans un ensemble de sécurité en Europe, y compris la Russie. C’était l’idée de la confédération de Mitterrand [en 1989 après la chute du mur, ndlr]. Les Américains ont dit : « On a gagné, on n’a plus besoin de se préoccuper de cela ». C’est une erreur énorme.

Je ne sais pas si on aurait pu faire autrement il y a trente ans, mais aujourd’hui il faut bloquer Poutine, il faut le dissuader

Plusieurs penseurs américains réalistes comme John Mearsheimer, Graham Allison, Jeffrey Sachs considèrent que les États-Unis auraient pu enrayer l’engrenage qui a conduit à 2014 [l’annexion de la Crimée par la Russie, ndlr] et à ce qui s’en est ensuivi. Ce qui n’a pas eu lieu, on a donc une situation différente.

Il me paraît évident que l’Occident globalement, si cela veut encore dire quelque chose, ne fera pas la guerre à la Russie pour le Donbass. En réalité, je ne connais pas d’expert sérieux qui pense que Poutine veut attaquer l’Europe. Il est obsédé par les zones où il y a des russophones.

C’était le cas de Boris Eltsine bien avant lui aussi. Il s’agit du tiers de l’Ukraine et, malheureusement, aussi de morceaux des pays baltes. Je ne sais pas si on aurait pu faire autrement il y a trente ans, mais aujourd’hui il faut bloquer Poutine, il faut le dissuader.

La vraie question pour les Européens va être de savoir comment réagir sur ce gel contestable du conflit

Aujourd’hui Trump veut arrêter ou geler le conflit dans des conditions mauvaises et fragiles, parce qu’il veut relancer la relation avec la Russie. Poutine a intérêt à accepter parce qu’il veut la fin des sanctions américaines. Donc, économiquement, il y a la carotte et le bâton.

Donc, la vraie question pour les Européens va être de savoir comment réagir à ce gel contestable du conflit. Laissent-ils Trump parler seul à la Russie sur l’avenir ? Ou acceptent-ils de reparler, mais comment et dans quelles conditions ? Quelles garanties de sécurité pour l’avenir ils arrivent à donner à l’Ukraine ?

– Qu’est-ce que vous pensez des dernières déclarations du secrétaire général de l’OTAN qui alerte sur un risque de guerre en Europe, faisant allusion à un conflit de l’intensité d’une guerre mondiale ?

– Beaucoup de responsables en Europe – notamment des responsables militaires, ou ceux qui doivent faire passer des augmentations très importantes des budgets de défense – se retrouvent dans une position où ils sont, en quelque sorte, obligés d’en dire beaucoup. D’autant que l’opinion publique est imprégnée par trente ou quarante ans de discours sur les « dividendes de la paix ».

Pour ma part, je ne suis pas convaincu par cette approche. Je ne peux pas non plus démontrer que j’ai raison, mais je comprends l’engrenage qui peut conduire à ce type de déclarations.

Dans tous les cas, il faut une Europe réarmée et renforcée, ce que j’appelle l’Europe porc-épic. Donc je distingue le débat historique, où je pense que les Américains se sont trompés, et la gestion de la situation actuelle.

Mais je ne me place pas dans l’hypothèse d’une guerre inévitable en Europe.

C’est une Amérique du XIXᵉ siècle, qui pense qu’elle n’a pas d’alliés, qu’elle n’en a pas besoin et que tous les alliés sont des parasites

– Ne faudrait-il pas replacer ces déclarations dans le contexte des négociations en cours ou à venir, et y voir une façon de surenchérir pour mieux se positionner sur ces négociations ?

– De toute façon, les Européens ne sont pas dans ces négociations, quoi qu’ils disent. Ils le font par rapport à leurs opinions publiques. Ou alors pour préfigurer la création d’un pilier européen de l’Alliance [OTAN]. Encore une fois, il leur faut en dire beaucoup en disant que les dividendes de la paix, c’est fini.

– Vous avez dit pendant le panel que Trump allait imposer la paix finalement…

– Non, pas la paix, chaque mot compte. Il va imposer un arrêt des combats. Ce n’est pas un accord de paix. Un arrêt des combats, soit sur la ligne de front, soit en donnant un peu plus aux Russes à travers une zone démilitarisée.

Il y aura un fait accompli, et les Européens qui n’ont pas eu d’influence avant devront se déterminer après. Qu’est-ce qu’on fait pour aider l’Ukraine après ? Est-ce qu’on donne des garanties de sécurité ? Est-ce qu’on intègre l’Ukraine dans l’Union européenne ?

Donc les Européens ont des décisions à prendre qui ne relèvent pas de la négociation. Il s’agit plutôt de la réaction des Européens à la conclusion des négociations.

– Trump et sa politique intriguent. Durant toute la conférence, on a senti que c’était un sujet préoccupant. Aujourd’hui, comment voyez-vous la politique qu’il mène, et ses répercussions sur les relations internationales ?

– Sur le plan mondial, pour comprendre mieux Trump, je suggère aux gens d’étudier l’histoire des États-Unis au XIXᵉ siècle. Vous trouverez quatre ou cinq présidents qui sont brutaux, isolationnistes, protectionnistes et, en même temps, impérialistes.

Donc, ils ont mis la main sur plein de territoires autour : la Floride, le Texas, la Californie, le nord du Mexique, etc. Trump, c’est ce qui l’intéresse ; on le comprend mieux si on fait l’impasse sur toute la période de Roosevelt jusqu’à Biden.

Je pense qu’on peut combiner des identités réveillées sous forme patriotique et la coopération internationale

Je trouve cela terrible, mais c’est de cela qu’il s’agit si on veut comprendre. Donc c’est une Amérique du XIXᵉ siècle, qui pense qu’elle n’a pas d’alliés, qu’elle n’en a pas besoin et que tous les alliés sont des parasites.

C’est terrible parce que les Européens ont cru l’inverse. Ils ont cru à l’alliance perpétuelle, qu’on était dans une communauté internationale, qu’on était dans la fin de l’histoire et dans un monde post-tragique, et qu’on pouvait tout régler par le multilatéralisme. Ils oublient que dans la négociation, ce sont les plus puissants qui déterminent la suite.

Donc, pour les Européens, il est beaucoup plus dur d’atterrir dans le monde réel que pour des Chinois, des Brésiliens ou des Africains. Ce n’est pas étonnant qu’ils aient l’air complètement paniqués. Ils font des sommets tous les trois jours qui ne changent rien. C’est la traduction d’une émotion sincère. Mais bon, après, ils devront s’adapter au monde de Trump, qui est un monde dans lequel tous les nationalismes ont été réveillés, mais pas au sens tragique. On n’est pas dans la Deuxième Guerre mondiale.

La mondialisation a été tellement dure, dans sa tendance à tout niveler et à éroder les identités, qu’on assiste aujourd’hui à des réveils identitaires un peu partout. Et pas seulement en Chine, en Inde ou en Russie : c’est aussi le cas dans le monde arabe, et même aux États-Unis. Même les Américains ont dit : « Mais la mondialisation, elle est bonne pour les Chinois, pas pour nous ». Donc il y a un réveil.

– Ce n’est pas alarmant ce retour du nationalisme ?

– Je pense d’abord qu’on n’a pas le choix. Il fallait être moins perturbant avant dans la mondialisation. Je pense qu’on peut combiner des identités réveillées sous forme patriotique et la coopération internationale.

On n’a pas le choix de toute façon, pour des questions comme la gestion des flux migratoires où il faut une immigration bien choisie, ou encore pour le mouvement de l’écologie ou l’écologisation, qui va durer cinquante ans aussi.

Dans le bras de fer États-Unis-Chine, les deux vont essayer de se positionner, mais sans être dévorés par le conflit

– N’est-elle pas en régression à présent cette écologisation ? On a l’impression qu’elle n’est plus à la tête des agendas.

– Non, il y a des milliers d’entreprises dans le monde entier qui continuent à adapter les technologies. Il ne faut pas confondre avec le discours de Trump. Le progrès ne va pas s’arrêter et, à mon avis, il ne faut pas être trop déprimé à ce sujet.

– Comment voyez-vous l’évolution de la relation États-Unis-Chine ?

– C’est le bras de fer principal. Le problème numéro un du monde, c’est le compte à rebours écologique. Et après, c’est le bras de fer États-Unis-Chine.

La Chine veut devenir la première puissance mondiale. Est-ce qu’elle le peut ? Je n’en sais rien. Et les États-Unis veulent garder leur position de numéro un.

Je pense que les deux vont essayer de se positionner, mais sans être dévorés par le conflit.

– Mais on sent que Trump n’est plus dans la stratégie du containment comme ses prédécesseurs, notamment sur la question de Taïwan.

– Trump est réaliste, il peut menacer le monde entier, mais pas la Chine.

– Donc, en fait, c’est une confrontation dans le domaine économique, mais pas dans le domaine géostratégique ?

– Non, s’il faut empêcher la Chine de devenir numéro un, on ne peut pas distinguer les domaines. D’autre part, il veut retirer à la Chine le monopole des terres rares. Donc il veut relever le défi globalement.

– Trump aime se présenter comme un homme de paix. Est-ce crédible ?

– Non cela ne veut rien dire ! Il peut en effet, par sa brutalité, son refus des habitudes et des convenances, et à travers le volet économique, réussir à faire bouger les positions. D’ailleurs, regardez sur le Proche-Orient.

L’Amérique est pro-israélienne systématiquement. Trump n’a pas d’affect sur Israël en fait. Ce qui l’intéresse, c’est le vote évangéliste qui est pro-israélien.

Cela amène à des positions moins alignées, bizarrement, sur les nationalistes israéliens que les démocrates qui l’ont précédé. Paradoxalement, cela crée des marges d’évolution. Mais, un homme de paix, cela ne veut rien dire. Mais on verra.

– Pendant votre intervention dans le panel, vous avez parlé de « sauvagerie technologique ». Qu’entendez-vous par là ? Pourquoi est-ce important ?

– Je veux dire que, désormais, tout le monde ou presque a un smartphone. Sur les réseaux sociaux, cela peut déclencher des mouvements de foule hystériques, au point de balayer tout le travail de réflexion, de préparation, de débat et de vote.

Dans le monde qui vient, nous risquons donc d’assister à des affrontements entre populismes. Et il faut bien parler des populismes, au pluriel : plusieurs formes de populisme peuvent se développer et s’opposer.

Face à cela, il faudra un effort d’éducation gigantesque, à l’échelle de toute l’humanité. D’ailleurs, l’intervenante indienne dans le panel a donné de bons exemples [entre autres l’interdiction de TikTok en Inde, ndlr]. Il faudra éduquer tout le monde à l’Intelligence artificielle : pour que les gens s’en servent, mais aussi pour qu’ils apprennent à s’en méfier.

– Donc, vous voyez un risque important lié aux nouvelles technologies…

– Oui, c’est précisément ce risque de « sauvagerie technologique » dont je parle, avec des populations qui pourraient se retrouver à voter n’importe quoi.

Pourquoi la réforme des secteurs sociaux doit aller de pair avec les grands chantiers

Un débat revient souvent, et il n’est pas nouveau, c’est celui qui oppose l’investissement dans les infrastructures aux secteurs sociaux.

Le postulat de départ est que l’État dispose d’un budget qu’il dirige vers des projets d’infrastructure très coûteux, alors qu’il pourrait privilégier la santé et l’éducation, qui sont des priorités populaires ayant un impact direct sur le niveau de vie de la population.

Ainsi, les défenseurs de ce postulat laissent entendre qu’abandonner les grands chantiers orienterait les investissements vers les secteurs sociaux et que cela en améliorerait l’offre et la qualité.

Il est vrai que la défaillance de secteurs comme la santé, l’éducation et la justice, freine le décollage économique du pays.

Mais est-ce que cela se confirme économiquement ?

En réalité, l’équation est loin d’être aussi simple. La plupart des investissements en infrastructures, qui suscitent aujourd’hui le débat, sont en réalité portés par des entreprises publiques. Ils reposent sur des business plans et ont leur propre circuit de financement, indépendemment du budget général de l’État.

De l’autre côté, les secteurs sociaux ont bien vu leur budget augmenter sans que cela ne se répercute sur la qualité des services, et ce, en raison d’un appareil administratif, légal et social, lourd et complexe à réformer. Les gouvernements de gauche comme de droite se sont succédé sans pouvoir inverser la tendance de la faillite des systèmes de la santé et de l’éducation. Le problème de ces secteurs relève plus de la gouvernance que du budget alloué.

Cette réalité replace le débat sur un terrain différent, qui ne se limite pas aux aspects financiers ou budgétaires, mais qui concerne également l’effort d’innovation et de gouvernance à mener dans ces secteurs sociaux. Sans que cela se fasse au détriment de la politique des chantiers, qui bénéficient maintenant d’une machine bien huilée qui apporte également de la valeur.

L’économie est un système complexe qui implique d’être efficace dans une multitude de domaines et de mener des réformes itératives, afin d’espérer déclencher une véritable émergence économique et un développement inclusif.

De l’innovation financière pour les investissements en infrastructures

Les stades coûtent zéro dirham au budget de l’État, apprend Médias24 de sources sûres. Pour les besoins de la Coupe d’Afrique des nations et de la Coupe du monde, c’est la Sonarges qui a contracté les financements nécessaires (une formule qui s’apparente au leasing), qu’elle remboursera annuellement.

Partout dans le monde, les nouveaux stades sont conçus à partir d’un business model destiné à multiplier les sources de revenus, pour en faire des projets viables, et même rentables. Le match d’inauguration du stade Moulay Abdallah a rapporté près de 20 millions de dirhams, une somme inégalée dans le football marocain. Cela a été rendu possible notamment grâce à une montée en gamme et à une offre de service plus qualitative et diversifiée.

La LGV Kénitra-Marrakech, par exemple, répond à un schéma relativement similaire. Si le projet a été accéléré par l’octroi de l’organisation du Mondial, il était programmé bien avant. Idem pour d’autres chantiers de la mobilité comme la réforme en profondeur du transport par bus dans les différentes régions du pays, etc.

La préparation au mondial incite également à accélérer les projets relatifs à la santé. Ainsi, l’offre en matière d’hôpitaux et d’accès qualitatif aux soins figure parmi les prérequis pour accueillir un événement aussi important.

Tous ces chantiers, y compris les stades, ont participé grandement aux 5,5% de croissance réalisés par le Maroc au deuxième trimestre de cette année.

Les grands chantiers d’infrastructure ont eu un effet de levier important, permettant de bâtir un socle économique considérable, même s’il y a encore beaucoup à faire en matière de développement.

Le développement de l’industrie automobile au Maroc n’aurait pas pu avoir lieu sans un investissement massif dans l’infrastructure logistique et portuaire. L’infrastructure est un préalable à tout développement industriel, qui lui est créateur d’emplois.

L’industrie automobile marocaine, malgré les défis qu’elle doit relever, est dans le top des secteurs exportateurs du Royaume avec plus de 150 milliards de dirhams et emploie plus de 220.000 personnes.

Un succès relatif ? Certainement. Mais, qu’aurait été le Maroc sans ces investissements et ces stratégies sectorielles ?

La gouvernance défaillante des secteurs sociaux constitue le réel blocage à leur réforme

Les défaillances dans les secteurs de la santé et de l’éducation, réelles et documentées, empêchent effectivement le Maroc d’aller de l’avant et déteignent sur la trajectoire de développement du pays.

Comme nous l’avons expliqué sur ces colonnes, le principal problème réside dans la gouvernance, pas nécessairement dans le manque de budget.

Entre 2019 et 2023, les investissements budgétés ont fortement augmenté. Mais les investissements réalisés n’ont pas suivi le même rythme, surtout dans le secteur de la santé, où le taux d’exécution tourne autour de 50%.

 

Cependant, il existe des exceptions à cette tendance. Alors que de nombreux chantiers accusent des retards ou rencontrent des obstacles dans leur exécution, deux projets, à titre d’exemple, sortent du lot à Rabat. Le CHU Ibn Sina et celui de la Fondation Mohammed VI des sciences de la santé. Le deuxième a été construit en 14 mois seulement. Son inauguration est imminente. Pour le CHU Ibn Sina, le rythme de réalisation est soutenu et a même été accéléré.

Ces deux exemples montrent qu’il est possible d’avoir la même efficacité dans les secteurs de la santé ou de l’éducation que celle enregistrée dans le secteur du football avec ses réussites. Qu’elles soient sur le plan purement sportif ou des infrastructures.

Les discours qui opposent les investissements dans les infrastructures sportives à ceux dans des secteurs vitaux comme la santé ou l’éducation traduisent souvent une logique de nivellement par le bas. L’enjeu n’est pas de ralentir les projets qui avancent… Ce ne sont pas les grands chantiers qu’il faut freiner, mais les écoles et les hôpitaux qu’il faut amener au même niveau d’efficacité. Les mêmes méthodes, la même rigueur et le même suivi devraient être appliqués pour corriger les dysfonctionnements là où ils existent.

Pour un développement systémique, ne pas désaligner capital humain et capital physique

Il n’y a pas de « recette miracle ». Les pays progressent par itérations : réformes macro, stratégies sectorielles, réglages opérationnels, puis boucles d’apprentissage. La cohérence d’ensemble compte autant que chaque mesure prise isolément. L’émergence est un processus, pas un événement ; l’important est la constance et la capacité d’ajustement.

Le concept d’émergence économique désigne le plus souvent un moment de bascule qui survient lorsque l’infrastructure, le capital humain et les institutions atteignent simultanément une masse critique. Les effets de seuil et les complémentarités institutionnelles produisent alors des rendements accrus. La dynamique n’est ni linéaire ni instantanée ; elle résulte d’accumulations patientes et de bonnes synchronisations.

En apportant des réformes d’ordre budgétaire et financier, Erdogan a fait entrer la Turquie dans une période de forte croissance. Mais, ce qui est moins connu, c’est que la Turquie bénéficiait déjà d’une base industrielle forte et d’une éducation de qualité, fruits de plusieurs décennies de réformes.

Le règne d’Angela Merkel sur l’Allemagne est connu pour être une longue période de prospérité. Mais, beaucoup d’économistes s’accordent à dire que ce sont les réformes douloureuses de son prédécesseur Gerhard Schröder qui lui ont valu son poste et qui sont à l’origine de cet essor économique.

C’est un paradoxe politique : les coûts des réformes sont immédiats et visibles, mais les bénéfices arrivent avec retard. Cette temporalité crée un biais contre la réforme, surtout quand l’impatience sociale est forte. La réponse rationnelle est la continuité dans l’effort, adossée à des résultats mesurés et communicables. Si une monarchie garantit les stratégies sur un temps long, les réformes douloureuses doivent être menées par les chefs de gouvernement, ce qu’ils n’assument souvent pas.

En outre, investir massivement dans l’éducation tout en négligeant la base productive peut créer des cohortes de diplômés sans débouchés. Le résultat est connu : frustration, sous-emploi, fuite des cerveaux. L’alignement entre compétences formées et tissu productif disponible n’est pas un « plus », c’est la condition même de l’inclusion par le travail.

À l’inverse, l’infrastructure sans compétences génère des opportunités mal saisies, de la dépendance technique et des chaînes de valeur faiblement internalisées. La leçon essentielle tient en une phrase : seul l’investissement simultané et équilibré dans le capital humain et le capital physique peut produire une croissance durable et socialement partagée.

Concrètement, l’agenda marocain est double : poursuivre les chantiers qui soutiennent les exportations et l’emploi, et hisser l’innovation et la gouvernance dans l’éducation et la santé au niveau d’exigence des grands projets. Seule cette combinaison évite la « trappe » de l’incohérence et est à même de mettre en mouvement l’ascenseur social.

Le Maroc a-t-il encore besoin de ses 33 partis ?

L’évolution de la scène partisane a toujours été étroitement liée aux différents mouvements de protestation qui ont jalonné l’histoire du Maroc. Les manifestations des jeunes GenZ212 en cours ne sont pas en reste, puisqu’elles déclenchent indéniablement une nouvelle dynamique politique. Mais, en même temps, elles soulèvent la question de l’offre politique et de l’accès des jeunes aux partis.

Il existe actuellement 33 partis politiques autorisés au Maroc (infographie ci-dessous). Ils sont le plus souvent le fruit de scissions, de fusions ou de résurrections et parfois de tous ces cas simultanément. Ainsi, ils ne représentent qu’une fraction des partis créés tout au long de l’histoire du dernier siècle et qui se comptent au nombre de 72.

La libéralisation politique qui a suivi l’avènement du Roi Mohammed VI au Trône en 1999 a fait des années 2000 une décennie exceptionnelle, puisqu’elle a connu la création de 29 partis, dont seulement 15 existent encore aujourd’hui.

Mais ce phénomène était en quelque sorte contre-productif puisqu’il avait donné le sentiment d’un paysage politique balkanisé où l’électeur se perd entre la multitude des dénominations et des symboles, alors que dans le fond, les idées et les slogans se ressemblent. Aujourd’hui, beaucoup de ces partis restent d’ailleurs inconnus du grand public.

Les big 8 dominent la scène depuis 2011

Cette balkanisation n’avait pas servi les petits partis non plus. Ainsi, beaucoup d’entre eux n’arrivaient pas à dépasser un à deux sièges au parlement et beaucoup n’ont jamais pu y accéder. Cela s’est encore plus confirmé avec le nouveau mode de scrutin adopté en 2011 qui avait justement pour objectif d’éviter cette balkanisation.

Depuis 2002, seules 7 formations politiques ont réussi à chaque rendez-vous électoral à placer plus de 10 députés dans l’hémicycle. Il s’agit du MP, PI, PJD, PPS, RNI, UC et USFP.

Ils ont été rejoints par le PAM dès 2011, pour constituer ce qu’on peut appeler les big 8 des partis marocains. La dynamique actuelle peut-elle changer la donne ? Tout reste possible à condition de garantir un important taux de participation lors des prochaines élections.

Le nombre de sièges selon les résultats des urnes en septembre 2021. Quelques changements ont eu lieu après invalidation et élections partielles.

Coquilles vides, accaparées par un dirigeant

Quant aux petits partis, une simple recherche en ligne suffit à mesurer leur faiblesse : la plupart n’ont pas de site officiel et, lorsqu’il existe, il n’est pas mis à jour.

Quant à l’animation de leurs pages sur les réseaux sociaux, elle ne peut que rebuter la jeunesse biberonnée au digital qui manifeste aujourd’hui dans les rues.

En réalité, près de la moitié des partis autorisés recensés plus haut ne sont que des coquilles vides. Ils sont très peu actifs et publient rarement des positions sur ce qui se passe dans la vie politique marocaine.

De plus, la plupart d’entre eux sont dirigés par la même personne pendant plusieurs années, souvent le fondateur qui considère le parti comme sa propriété.

Mais l’éternisation des leaders à la tête des partis n’est pas un phénomène exclusif aux petits partis. Beaucoup de grandes formations politiques et des partis considérés comme historiques connaissent le même sort.

L’exemple le plus récent est celui de Driss Lachguar qui manœuvre pour rempiler pour un quatrième mandat consécutif à la tête de l’USFP. Inutile d’expliquer que ce genre de comportement est un repoussoir pour les jeunes.

Avec cette jeunesse en ébullition, rajeunir le leadership politique au Maroc ne peut que contribuer à redonner de l’espoir. C’est d’ailleurs une tendance mondiale. Si on ne regarde que nos voisins du nord de la Méditerranée, on trouvera que la France, l’Italie et l’Espagne sont dirigées par des leaders qui ont accédé à leurs fonctions respectivement à l’âge de 39, 45 et 46 ans. Au Maroc, parmi les dirigeants des Big 8, seuls Fatima-Zahra Mansouri (49) et Mohammed Ouzzine (56) ont moins 60 ans.

Face à des revendications en premier lieu d’ordre social, doit-on s’attendre à un rebond de la gauche radicale ?

En Italie, les rassemblements de protestation initiés par l’humoriste Beppe Grillo ont donné naissance deux ans après au Mouvement 5 stars. En Espagne, le mouvement des Indignés en 2011 contre les plans d’austérité avait abouti à la naissance du parti de Podemos en 2014. En Grèce aussi, les plans d’austérité de 2010-2012 avaient conduit à de grandes manifestations portant la nouvelle alliance Syriza au pouvoir, menée par Alexis Tsipras.

Les exemples, il en existe beaucoup des quatre coins du monde, mais le point en commun entre eux, surtout quand il s’agit de protester contre la corruption et la détérioration des services sociaux, c’est qu’ils conduisent à l’essor de la gauche radicale.

Dès le déclenchement du mouvement de protestation de GenZ212, plusieurs figures d’extrême gauche ont sauté sur l’occasion pour s’afficher dans la rue avec les manifestants.

Pour que les jeunes investissent les partis et traduisent la dynamique en une nouvelle offre politique

La création d’un nouveau parti n’est pas la seule voie possible. Se faire coopter par un parti déjà existant est une solution plus pratique. L’exemple du PJD est là pour en attester.

Trouvant des difficultés à créer leur propre parti, les militants issus du Mouvement Unité et Réforme (MUR) avaient opté pour rejoindre le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC), le parti de feu Abdelkrim El Khatib, avant d’en changer le nom en 1998 pour devenir le Parti de la justice et du développement.

Rappelons que sur la liste des 33 partis cités plus haut, il existe des formations politiques aussi emblématiques et historiques que l’Union nationale des forces populaires (UNFP) ou le parti de la Choura et de l’Istiqlal. Le premier est inactif, même si officiellement il boycotte les élections, alors que le deuxième n’est plus que l’ombre de lui-même depuis fort longtemps.

Mais aux jeunes et aux compétences, les vieux partis préfèrent les notables qui, dans la réalité des élections au Maroc, sont considérés comme la solution de facilité pour gagner les élections, en usant de moyens légaux et illégaux pour mener la campagne électorale.

Le revers de la médaille est la corruption dans le domaine politique. Preuve en est que plus de 500 élus se retrouvent poursuivis en justice, dont au moins 47 députés.

Un positionnement idéologique vague et une production intellectuelle très faible

La plupart de ces partis n’ont pas un positionnement idéologique ou politique explicite, ce qui les rend difficilement identifiables aux yeux des électeurs. La raison vient souvent d’une crainte de rater des voix pour des raisons idéologiques, donc on préfère rester sur des slogans et des promesses généralistes qui devraient plaire à tous. Or, en politique comme en marketing, l’option généraliste se révèle le plus souvent trop peu persuasive pour chaque segment d’électeurs.

Nous constatons que beaucoup de partis qui sont concrètement de droite ne l’assument pas, préférant se réclamer du centre. Même quand ils utilisent le mot libéralisme, ils le font suivre de « social », comme pour l’atténuer.

C’est peut-être une preuve de la difficulté de légitimer des politiques purement libérales dans un pays caractérisé par de fortes disparitions sociales.

Au-delà de l’identité politique, les partis marocains manquent cruellement de production d’idées et de solutions nouvelles.

Le Roi avait appelé lors de son discours d’ouverture de l’année législative de 2018 à « une augmentation du soutien public accordé aux partis, en veillant à ce qu’ils en allouent une fraction aux compétences qu’ils mobilisent pour des missions de réflexion, d’analyse et d’innovation ».

Cela s’est traduit par la création d’instituts ou fondations affiliés aux partis, et à l’augmentation d’études produites par celles-ci. Sauf que dans la pratique, très peu d’idées novatrices ont été apportées. Pire, ces budgets alloués aux études ont créé de nouvelles polémiques autour de leur utilisation avec des accusations de népotisme dans les partis. Le résultat est que le débat politique reste creux et peu qualitatif, les leaders politiques préférant à cela les punchlines et les discours provocateurs censés attirer davantage l’attention du public.

Créer une communauté dans le digital avant de se lancer dans l’action partisane ?

Il fut un temps où on créait une association qui porte les idées, les développe et recrute les membres, avant de passer à l’étape de la création de parti.

C’est l’expérience de plusieurs partis dans l’histoire du Maroc, dont l’exemple le plus récent et le plus connu est celui du PAM qui, avec tous les moyens qui étaient les siens, a dû passer par la case du Mouvement pour tous les démocrates.

Sans l’avouer directement, le mouvement Maan s’était créé dans cette logique, mené par Zakaria Garti et d’autres jeunes issus de l’Initiative Tariq Ibn Ziad.

Quelques mois avant, Rachid Achachi avait lancé Ribat Al Hikma, un mouvement qui était censé réunir les nouvelles tendances de nationalisme. Aujourd’hui les deux associations sont peu actives, tandis que les deux fondateurs sont arrivés à mobiliser autour de leurs idées et de leurs personnes bien plus à travers le digital et les podcasts.

C’est la nouvelle donne que relève Mohamed Tozy dans notre récent entretien avec lui. Le pouvoir des réseaux sociaux et du monde du digital fait que ceux qui arrivent à y construire une communauté ont plus de pouvoir d’être influents dans le monde des idées et de la politique. Si Achachi a vu le moment opportun pour se lancer dans l’aventure politique, Zakarya Garti n’a pas encore donné d’indices à ce sujet, tandis que l’idée séduit de plus en plus de podcasters.

En tout cas, le paysage politique marocain a grandement besoin d’un renouveau et d’un rajeunissement de son leadership. Rappelons que même si les jeunes de Genz212 semblent conquis par les idées de gauche, le mouvement reste hétéroclite, comprenant une part non négligeable de nationalistes, qu’on appelle plus communément les Moorish.

Créer un nouveau parti peut être un parcours long et semé d’embûches

Abdelhakim Karman œuvre depuis près de deux ans à créer un nouveau parti : l’Alternative sociale et démocratique. Nommé en tant que coordinateur de l’instance nationale constitutive, il s’apprête à soumettre le dossier juridique de constitution du parti.

Sollicité par Médias24, il témoigne de la difficulté de ce parcours du combattant. La création des partis au Maroc est régie par la loi 29-11 qui exige « au moins 300 membres fondateurs représentant au minimum la moitié des régions du Royaume, ce qui implique une couverture nationale difficile à atteindre pour une formation émergente ». L’obligation de déclarer leurs noms, professions, adresses et numéros de carte d’identité est d’après lui un processus lourd et contraignant.

Le dossier à soumettre doit contenir toute la paperasse exigée. Le ministère dispose d’un délai de 60 jours pour examiner la conformité du dossier. Concrètement, cette phase est souvent longue et compliquée. Le refus peut être motivé par des raisons administratives, formelles ou politiques.

« Le parti ne peut être fondé sur une base religieuse, linguistique, ethnique, régionale ou contraire à l’unité nationale. Cette exigence, bien que légitime, laisse une marge d’interprétation très large à l’administration pour juger du caractère “conforme” ou non du projet », estime Abdelhakim Karman.

« L’autorité administrative dispose d’un pouvoir d’appréciation considérable dans l’octroi ou le refus du récépissé définitif. Le processus de reconnaissance peut être retardé, suspendu ou refusé sans véritable voie de recours rapide », ajoute-t-il.

D’après lui, pour faire face à la saturation apparente du paysage politique marocain, « la loi n°29-11 vise implicitement à rationaliser le champ politique, décourageant la multiplication des petites formations ». D’autant plus que les nouveaux partis ne bénéficient pas immédiatement des subventions publiques, « il faut d’abord participer à des élections et obtenir un seuil minimal de voix ».

Enfin, Abdelhakim Karman se montre confiant dans la capacité du projet politique qu’il mène à s’ancrer dans la vie politique au Maroc : « Notre parti, l’ASD, est un projet inédit sous plusieurs aspects : une offre politique novatrice, le premier parti numérique, une originalité organisationnelle, et le premier parti social-démocrate royaliste, typiquement marocain ». Nous avons réussi cette mission au cours des deux années écoulées, à travers un travail ardu sur tous tes plans, et cela a fait que notre nouveau parti est bien visible voire même apprécié et attractif aux yeux des citoyens de tout bord, à travers le territoire Marocain et ses échos ont eu bonne presse aux yeux des marocains du monde ».

Pour que l’indignation dans les rues se transforme en un vrai débat public : un échange avec Mohamed Tozy

Pour le politologue Mohamed Tozy, au-delà des contestations relatives à la santé et l’éducation, plusieurs phénomènes politiques, en toile de fond, ont exacerbé le malaise de ces jeunes.

Il appelle à l’ouverture d’une discussion sérieuse qui ferait revivre la parole et le débat politique et poserait la question des grands choix de politiques publiques. Des personnalités crédibles issues du champ politique ou de la société civile qui ont préféré  quitter la scène à un moment de leur parcours seraient à même d’animer ces débats avec cette jeunesse exigeante et prometteuse.

Contacté par Médias24, Mohammed Tozy nous livre, dans un échange, sa lecture du mouvement de protestation des jeunes de GenZ212 en cours dans différentes villes du Royaume. Il appelle à engager la discussion avec ces jeunes et à gérer ces manifestations d’une façon à éviter les bavures.

« Il faut discuter avec eux, c’est tout. Aucun gouvernement au monde ne peut donner des solutions immédiates à de telles revendications. Il n’y a pas de réponse connue à ce genre de mouvement. Il va falloir innover et gérer de façon à ce que ça ne dégénère pas et ouvrir un débat public », estime-t-il.

Il donne l’exemple de l’expérience de la Commission spéciale pour le modèle de développement dont il était membre. « Je me rappelle que pour le nouveau modèle de développement, on avait engagé une large campagne de consultation en présentiel à travers plus d’une vingtaine de séances d’écoute dans les différentes régions du Royaume, ou à distance à travers des plateformes électroniques ». Ce sont d’ailleurs les mêmes revendications qui en sont ressorties, rappelle-t-il : services publics de qualité, dignité, reconnaissance et libertés publiques et État de droit.

Le gouvernement et les partis sont en mauvaise posture

Mais qui pour mener ces discussions ? Pour lui, même si une partie du gouvernement a investi les réseaux sociaux, la position dans laquelle il se trouve actuellement le rend très peu crédible à l’égard de ces jeunes et de l’opinion publique. « Il faut que ce soient des personnalités populaires et qui inspirent la confiance ».

Au-delà du gouvernement, c’est toute la scène politique qui est en mauvaise posture. Les partis notamment sont accusés de ne plus arriver à jouer leur rôle d’intermédiaire entre la société et l’Etat. A cette question, Mohammed Tozy répond que « la crise des partis est mondiale. On ne peut pas dire que seuls les partis marocains ont failli ».

La cause d’après lui, c’est un réel décalage par rapport aux nouveaux espaces digitaux qu’occupent les jeunes et que les élites ont du mal à appréhender. « Regarde par exemple, quand un chercheur rédige un papier sérieux, il est très peu lu, au même moment où des influenceurs font des centaines de millions de vues. Il n’y a qu’une minorité qui ont su créer leurs espaces médiatiques sur le web ».

« Autant le 20 février a été très vite coopté par des forces politiques instituées comme la Fédération de la gauche et Al Adl wal Ihssan, autant aujourd’hui ils n’arrivent pas encore à y accéder. Il y a eu des tentatives de certains politiques, mais sans succès. C’est en ce moment qu’on se rend compte de l’importance d’une société civile indépendante et dynamique qui a été marginalisée, voire réprimée depuis 2013 quand le gouvernement issu des élections post-constitution a innové en créant un ministère de la société civile qui a en quelque sorte préparé son ostracisation, alléguant les risques d’influence étrangère », ajoute-t-il.

Le grand risque est de sombrer dans la violence si les effectifs policiers sont insuffisants

« La grande crainte, c’est qu’il y ait des dérives et des bavures, que ce soit de la part de la police ou des manifestants », alerte le politologue. « Le taux d’encadrement, c’est-à-dire le ratio du nombre de policiers mobilisables pour protéger et encadrer les manifestations par rapport au nombre de manifestants est déséquilibré, notamment avec la démultiplication des lieux de manifestations », signale-t-il, ajoutant que « ce ratio est inférieur aux normes internationales, il est plus faible au Maroc que dans beaucoup de pays dans le monde, y compris la France. Le Maroc est loin d’être un État policier ».

Quoi qu’on dise, le Maroc est loin d’être un État policier

Mais pour l’universitaire marocain, la réaction officielle de ces jeunes de GenZ212 qui insistent sur le refus de toute forme de violence est un facteur rassurant et une preuve de leur civisme et patriotisme. Ceci n’empêche pas qu’il y ait des débordements ou des bavures policières, puisqu’il y a toujours des casseurs qui vont se greffer à ce genre de manifestations ».

Il ajoute que, comme le montrent les déclarations du ministère de l’Intérieur, la police a finalement explicité sa doctrine de maintien de l’ordre. Elle reconnait d’une certaine façon la légitimité des revendications mais pas la légalité des manifestations. « Son approche est de maintenir l’ordre et d’éviter la casse », ajoutant que la vraie crainte est que la réaction du parquet ne soit pas adéquate, « parce que si tu fais le même traitement que pour le Rif, tu entraines le pays dans une spirale ».

Les revendications sur la santé et l’éducation cachent un malaise plus profond

À la question si la santé et l’éducation sont de vraies revendications ou un slogan superficiel, Mohamed Tozy répond : « Je pense que c’est beaucoup plus profond que cela. C’est lié à un sentiment de promesses non tenues, qui a commencé avec la mise en place de la réforme de la protection sociale et dans une moindre mesure de la grande réforme de l’éducation (feuille de route, dialogues avec les enseignants) et qui a pris de l’ampleur durant les dernières années. Ce sentiment est que l’État a mis beaucoup de moyens, mais en même temps il a servi la soupe beaucoup plus au privé ».

Il y a ce sentiment que l’Etat a mis beaucoup de moyens, mais en même temps il a servi la soupe beaucoup plus au privé

Il estime que le déploiement du dispositif de la santé, à travers l’élargissement de l’assiette solvable de la protection sociale, est parti beaucoup plus dans le sens du secteur privé qu’il ne l’a été pour le public. Le retard pris dans le déploiement des hôpitaux de proximité, les échecs de la réforme de la formation du personnel de santé n’ont fait qu’exacerber ce sentiment d’abandon, notamment dans les petits centres urbains et la centaine de villes moyennes dont la croissance a été spectaculaire entre le recensement de 2014 et 2024, sans que les équipements ne suivent.

La même chose est constatée indirectement dans l’éducation où les écoles privées profitent des ressources publiques en utilisant les enseignants de l’école publique. Sans que ce soit explicite dans les revendications des manifestations, il pense que c’est un élément qui est « en arrière-fond de ce malaise ».

Notre interlocuteur pense aussi que « sans en avoir la preuve explicite » que le conflit d’intérêts et le mélange d’affairisme et de politique ont fini par exacerber le sentiment populaire et envoyer des signaux négatifs aux jeunes, notamment lors du « dernier remaniement ministériel ».

« Le contraste entre l’extrême efficacité de l’État pour répondre aux besoins des événements sportifs et sa totale inefficacité quand il s’agit des priorités populaires, interpelle les gens ».

Aujourd’hui, les manifestations montrent « une fixation sur la personne du chef du gouvernement » qui est selon l’analyse du politologue « dans une situation difficile ».

« Son bilan n’est pas mauvais, il y a des changements profonds en cours mais le public ne les perçoit pas. Parce que les disparités territoriales comme les inégalités sociales sont importantes. Ce qui domine aujourd’hui chez le public l’image des deux Maroc, ce que les jeunes appellent Almaghrib et Morocco, deux mondes qui cohabitent : la misère et l’opulence, l’efficacité et l’inefficacité ».

Enfin, un facteur qui n’est pas des moindres réside dans la forte mobilisation de l’État pour l’exécution des projets relatifs aux événements sportifs. Cela a laissé des incompréhensions et exacerbé le sentiment de dissonance du politique par rapport aux priorités de ces jeunes.

« C’est le contraste de l’extrême efficacité de l’État pour répondre aux besoins de la Coupe d’Afrique et de la Coupe du monde et sa totale inefficacité quand il s’agit des priorités de ces populations. C’est clair et cela interpelle les gens. La mise en scène de l’inauguration du stade de Rabat réalisé en quatorze mois par une expertise nationale génère autant de fierté que de perplexité et pose la question des lieux du pouvoir et du leadership », explique-t-il.

Le Maroc face au casse-tête des sièges par circonscription après le RGPH 2024

Quatorze ans après son adoption, le nombre de sièges attribués à chaque circonscription locale est devenu obsolète. Les données du dernier recensement de 2024 ne correspondent plus à celles de 2004, sur la base desquelles cette répartition avait été conçue. Elles révèlent aujourd’hui un déséquilibre profond, que la révision du code électoral prévue dans les prochains mois devra corriger.

Et pour cause, les mouvements de migration interne, l’évolution de la taille des familles et le développement urbain ont favorisé la croissance de certaines circonscriptions au détriment d’autres. Le résultat est une situation inégalitaire : le poids de la voix d’un électeur marocain varie selon la circonscription où il vote (*).

Pour mieux comprendre l’ampleur de ce déséquilibre, Médias24 a évalué la population en âge de voter dans chacune des 92 circonscriptions locales pour 2026 (voir infographie en bas de cette page). Une lecture rapide de ce tableau met en lumière les écarts les plus marqués. Dans ce qui suit, nous présentons quelques cas particulièrement frappants, avant d’explorer les pistes d’une éventuelle réforme.

La voix n’a pas le même poids si l’on vote à Tanger ou à Aousserd

– Le cas de la circonscription de Tanger-Assilah est sans doute le plus parlant. Grâce à son attractivité économique, Tanger connaît depuis près de deux décennies une croissance démographique soutenue. En 2004, Tanger-Assilah comptait près de 757.000 habitants, aujourd’hui le chiffre avoisine un million et demi d’habitants, soit quasiment le double.

Cette importante évolution n’a pas été répercutée sur le nombre de sièges qui est resté le même depuis 2011, soit 5 sièges. Avec une population en âge de voter qui dépassera un million en 2026, si rien ne change, Tanger aura le même nombre de sièges que Tétouan, Sidi Kacem, Taza et Errachidia qui auront toutes une population en âge de voter de moins de 450.000 personnes. Alors que dans la même région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, la circonscription de Fahs-Anjra en comptera près de 69.0000 avec 2 sièges et Ouezzane 201.000 avec 3 sièges.

– Dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, il y a aussi des inégalités frappantes. Les provinces qui ont connu un développement urbain important se retrouvent désavantagées. Kénitra et Skhirat-Témara dont la population en âge de voter dépassera les 550.000 en 2026 n’ont que 4 sièges chacune, alors que Rabat-Océan avec le même nombre de sièges ne dépassera pas les 225.000. La circonscription de Sala Aljadida avec près de 431.000 de population en âge de voter n’aura que 3 sièges si la distribution actuelle ne change pas.

– À Casablanca-Settat, l’écart entre les circonscriptions du centre et celles de la périphérie, où l’expansion urbaine est la plus forte, se creuse. En 2026, la circonscription de Ben M’sik comptera seulement 164.000 électeurs potentiels, et celle d’Al Fida-Mers Sultan 183.000. En revanche, Sidi Bernoussi et Nouaceur compteront respectivement près de 524.000 et 466.000 électeurs, avec trois sièges attribués à chacune de ces circonscriptions.

– Le même phénomène est observé à Marrakech qui compte trois circonscriptions avec 3 sièges chacune. En 2026, la circonscription de Ménara comptera quelque 529.000 électeurs potentiels, alors que la circonscription de Médina-Sidi Youssef ben Ali n’en comptera que 228.000. Dans la même région, la circonscription de Safi qui est comparable en termes de population âge de voter, a droit à 6 sièges.

Un nouveau découpage est-il inévitable ?

Après l’adoption de la constitution de 2011, un nouveau découpage électoral a été instauré, établissant 92 circonscriptions locales qui élisent 305 des 395 députés de la première chambre. La distribution du nombre de sièges par circonscription est définie par le décret 2.11.603 qui vient en complément de la loi organique 27.11 relative à la chambre des représentants.

Cette loi prévoit la création d’une circonscription unique pour chaque préfecture, province ou préfecture d’arrondissement. Toutefois, elle autorise la création de plusieurs circonscriptions dans certaines préfectures ou provinces.

Si le choix de maintenir entre 2 et 6 sièges par circonscription, tel que prévu par le décret 2.11.603, est conservé, un redécoupage électoral, même limité à quelques provinces, semble inévitable. Il est difficile d’imaginer, par exemple, que Tanger-Assilah reste une seule et unique circonscription.

L’autre alternative est l’élargissement des listes électorales pour aller au-delà des 6 sièges par circonscription, cette décision pourrait favoriser les petits partis qui auront plus de chances de décrocher un siège. En effet, le déséquilibre émane aussi du choix d’octroyer un minimum de 2 sièges à chaque province.

Au-delà de la redistribution des sièges, la réforme du Code électoral devra trancher entre ces deux options, ou envisager de les combiner. Il ne faut pas non plus écarter la possibilité de changer le nombre global de sièges dans l’hémicycle. Même si ce dernier est inscrit dans la loi-cadre, rien n’empêche de l’amender, comme ce qui a été fait lors des élections de 2021 à travers la loi organique 04.21.

Inégalité ou discrimination positive ?

La loi organique stipule également que pour la délimitation des circonscriptions électorales, il faut « autant que possible, tendre vers un équilibre démographique en prenant en considération l’aspect spatial » et que le ressort territorial de ces circonscriptions doit être « homogène et continu ».

On peut interpréter cela par le fait que la règle générale est l’égalité du nombre d’électeurs potentiels par siège, mais que la loi organique prévoit une certaine discrimination positive prenant en compte les différences territoriales. On peut penser notamment à des aspects géographiques, économiques, culturels et politiques.

Ainsi, il est tout à fait compréhensible que les circonscriptions du Sud du pays qui sont caractérisées par des superficies importantes et avec une faible densité démographique ou que celles qui souffrent d’un important déficit de développement, bénéficient d’une surreprésentation dans l’hémicycle.

Mais dans les cas que nous avons énoncés plus haut, ce n’est pas de ce genre de discrimination qu’il s’agit. L’inégalité qui émerge concerne des circonscriptions aux caractéristiques démographiques semblables, notamment urbaines, où la taille géographique, ainsi que les aspects socio-culturels sont quasi-identiques.

Si l’on ne considérait que le critère démographique, chaque siège devrait représenter environ 86.220 habitants pour garantir une répartition équitable entre les circonscriptions. Cependant, la décision d’attribuer au minimum deux sièges à chaque province crée des écarts significatifs. Ces différences sont en outre accentuées par les évolutions démographiques mentionnées précédemment.

Ci-dessous, Médias24 a rapproché les résultats du RGPH du découpage actuel. La population en âge de voter est calculée par nos soins selon une méthode expliquée en fin d’article.

Note méthodologique

La population en âge de voter en 2026 par circonscription a été estimée comme suit :

Nous avons pris comme base les chiffres de la population légale de 15 ans et plus issus du RGPH 2024 par province ou préfecture. Pour les provinces ou préfectures divisées en plusieurs circonscriptions, la population a été reconstituée à partir des chiffres des communes et arrondissements correspondants.

Pour obtenir la population des résidents marocains âgés de 18 ans et plus en 2026, deux ajustements ont été appliqués :

o   Un coefficient de 0,9868 a été utilisé pour tenir compte de l’âge des jeunes de 15 ans aujourd’hui (qui auront 17 ans en 2026) et de la mortalité naturelle sur deux ans, selon le taux officiel du HCP (5,2‰).

o   Les habitants étrangers ont été exclus en appliquant, par province et préfecture, la proportion correspondante relevée dans le RGPH 2024.

(*) Le chercheur David Goeury est le premier à avoir relevé cet impact essentiel de l’évolution démographique sur le découpage actuel, comme le montrent les résultats du RGPH 2024.

Jeunes, femmes, urbains : ces électeurs que les partis ne savent plus séduire

Les partis politiques se préparent à entamer la dernière année du mandat du gouvernement Akhannouch et, avec elle, une année électorale qui s’annonce chaude. La question de qui va diriger ce qui est maintenant communément appelé « le gouvernement du Mondial » semble l’emporter. Or, l’enjeu le plus important pourrait être ailleurs.

Le retour sur les scrutins législatifs tenus au cours des 25 dernières années, révèle deux constantes : une mobilisation électorale limitée et un corps électoral qui reflète imparfaitement la population en âge de voter.

En 2026, ils seront près de 27 millions de Marocains en âge de voter. Les partis devront convaincre et mobiliser les segments les plus faiblement représentés dans les votes, à savoir les urbains et les jeunes.

Au-delà du taux de participation, un corps électoral à élargir

Sur les cinq élections législatives qui ont eu lieu depuis 2002, le taux des votes valides par rapport à la population en âge de voter n’a jamais dépassé 33% (en 2002) ; il est même descendu à 22% en 2011 avant de remonter à 30% en 2021. Ce qui signifie que moins d’un tiers des Marocains en âge de voter décident du sort des législatives.

Si on y ajoute les votes invalides (blancs ou nuls), le taux remonte à 40% pour les élections de 2002 et à 28% pour celles de 2007, 2011 et 2016. Il s’agit donc des Marocains qui se sont déplacés pour voter. Cela pose un sérieux problème de légitimité politique des pouvoirs législatifs et exécutifs. Et également un sérieux défi pour les partis: il ne suffira pas de tenir des meetings, d’avoir un programme, un positionnement ; il faudra convaincre les électeurs de se déplacer et de voter.

Si ces chiffres diffèrent de ceux du taux de participation habituellement pris en compte, et qui ont vacillé sur la même période entre 37% (2007) et 52% (2002), c’est que ce dernier est calculé sur la base du corps électoral, c’est-à-dire l’ensemble de la population inscrite sur les listes électorales. Au Maroc, comme dans d’autres pays du monde, toute personne en âge de voter doit s’inscrire sur les listes électorales.

Évolution du corps électoral en décalage par rapport à la population en âge de voter

Alors que la population en âge de voter a augmenté de 41% entre les élections de 2002 et de 2021, le corps électoral, lui, n’a augmenté que de 26% sur la même période. Quand on analyse cette évolution d’élection en élection, on peut expliquer ce phénomène par plusieurs facteurs :

Les jeunes peu intéressés, l’inscription aux listes électorales se fait trop tard

Enfin, c’est probablement l’élément le plus important, l’écart s’explique par la faible inscription dans les listes électorales des jeunes primo-votants (18-24 ans), ceux qui rejoignent la population en âge de voter pour la première fois.

En 2021, ils étaient 3 millions, dont 1 million seulement ont rejoint les listes électorales. Tandis que les plus âgées connaissent le taux d’inscription le plus important (90%), selon les chiffres du HCP.

Dans un récent entretien avec Médias24, David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, explique que l’inscription des Marocains sur les listes électorales se fait tardivement. D’après lui, les jeunes commencent à s’intéresser à la politique à partir des études supérieures, mais cela se traduit rapidement par des déceptions liées au chômage et à leur exclusion des politiques publiques. Ils ne reviennent à la participation que plus tard, vers l’âge de 40 ans, l’âge où l’on observe un pic des inscriptions.

Les urbains déçus et peu convaincus, difficiles à mobiliser

Les chiffres qui émanent d’une note spéciale du HCP à l’occasion des élections de 2021 montrent également un écart important entre les taux d’inscription selon le milieu : 94% pour les ruraux contre 57% pour les urbains.

Face à l’indisponibilité de tels chiffres pour les autres élections, nos calculs approximatifs donnent un taux d’inscription en 2016 de 83% en milieu rural et de 61% en milieu urbain.

En utilisant les données du recensement de 2024 et la situation des listes électorales au 31 mars 2024, nous estimons que cette tendance se maintient pour des taux d’inscription qui tournent autour de 90% dans le monde rural contre 58% dans les villes. Les taux d’inscription par genre se maintiennent également autour de 63% pour les femmes et de 76% pour les hommes.

Globalement, la faible participation des urbains en comparaison avec les ruraux semble être une tendance structurelle du paysage politique marocain. En 2021, le taux de participation à Casablanca, par exemple, se situait entre 20% et 27% selon les circonscriptions, alors qu’il dépassait les 50% dans la plupart des circonscriptions à dominante rurale.

Cela peut s’expliquer par une plus grande capacité des candidats à mobiliser dans le monde rural, mais aussi parce que la population y est plus âgée. David Goeury explique ces chiffres également par une déception des urbains politisés par les expériences au gouvernement de la gauche dans les années 2000, puis des islamistes dans les années 2010.

Ainsi, le plus grand défi sera de convaincre la population urbaine de s’inscrire sur les listes électorales et d’aller voter en 2026. Un grand effort devra également être fait en direction des jeunes et, dans une moindre mesure, des femmes.

Au-delà de la légitimité politique, ces données montrent que ces segments de la population constituent un vivier inexploité pour les partis qui veulent gagner des voix. Mais les reconquérir n’est pas chose facile. Les partis devront soigner leurs messages, trouver les bons projets politiques et les profils adéquats qui pourront les porter. Force est de constater que la faible capacité des partis à générer des projets collectifs intelligibles et à recruter des hauts profils compétents et crédibles n’aide en rien.

Interview. Jean Staune : « Les nouveaux paradigmes scientifiques redéfinissent notre compréhension de la conscience et du réel »

Le 6 et 7 décembre prochain, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) de Benguerir accueillera un colloque international sur le thème « Conscience et nature du réel ». À la tête de cette initiative, Jean Staune, philosophe des sciences, prospectiviste et directeur du Centre Sciences et Quêtes de Sens, propose une réflexion ambitieuse à la croisée des sciences, de la philosophie et de la spiritualité.

Dans un entretien accordé à Média24, ce penseur multidisciplinaire expose sa vision d’un monde en pleine mutation, où les découvertes scientifiques les plus récentes invitent à repenser notre conception de la réalité et de la conscience. « Nous vivons dans un monde où techniquement on sait de mieux en mieux comment faire les choses, mais où il y a une crise de sens« , explique-t-il, pointant du doigt le nombre croissant de personnes souffrant de burn-out et de dépression.

La conscience : une énigme persistante

Au cœur de ce colloque, la question de la conscience soulève des débats fondamentaux. « Qui sommes-nous ? », interroge Staune. « Sommes-nous simplement une sécrétion des neurones quand un certain niveau de complexité est atteint, ou possédons-nous quelque chose qui va au-delà ? » La conscience, cette expérience subjective qui nous permet d’être conscients de notre existence et de notre environnement, reste une énigme pour la science moderne. Les neurosciences, malgré leurs avancées spectaculaires dans la compréhension du cerveau, ne parviennent toujours pas à l’expliquer.

L’émergence de l’intelligence artificielle pose également des questions cruciales sur la nature de la conscience. Pour Jean Staune, l’enjeu n’est pas tant la capacité des machines à imiter les comportements humains, mais leur aptitude à développer une véritable expérience subjective. « Une IA pourra-t-elle éprouver de la peur si on lui dit qu’on va la mettre à la casse, ou de la faim quand sa batterie arrive à extinction ? » s’interroge-t-il. Cette distinction entre simulation et expérience véritable est fondamentale. « Je donnerai un passeport à un robot s’il me tue alors qu’il est programmé pour me sauver la vie », illustre-t-il, suggérant que seule une véritable autonomie, dépassant la simple programmation, pourrait témoigner d’une forme authentique de conscience.

L’auteur de multiples ouvrages à succès pose la question fondamentale : « Est-ce que le cerveau est un iPod ou une radio? » Cette métaphore illustre le débat entre une vision matérialiste de la conscience comme produit du cerveau et une vision où le cerveau serait un récepteur d’une conscience immatérielle.

Est-ce que le cerveau est un iPod ou une radio?

Pour explorer ces questions, le colloque réunira des personnalités scientifiques de premier plan, dont le prix Nobel William Phillips, qui interviendra pour la première fois au Maroc. Parmi les autres intervenants notables figurent Eben Alexander, ancien neurologue de Harvard Medical School, qui partagera son expérience de mort imminente ayant bouleversé sa compréhension de la conscience, et Mario Beauregard, chercheur canadien ayant étudié les états d’extase mystique par IRM.

La physique quantique : une nouvelle vision du réel

La physique quantique, autre pilier de la réflexion, bouleverse notre conception traditionnelle de la réalité. Au niveau microscopique, les particules qui composent la matière se comportent de façon contre-intuitive : elles peuvent être à plusieurs endroits simultanément et leurs propriétés ne se définissent qu’au moment de l’observation. « Une porte est à la fois ouverte et fermée, une table peut être à la fois blanche et noire, un objet peut être à la fois ici et à Rabat », illustre Jean Staune. Cette nature paradoxale de la réalité quantique suggère que notre monde « normal » n’est qu’une manifestation particulière d’une réalité plus profonde et mystérieuse.

Pour illustrer cette complexité, Jean Staune utilise l’analogie de l’arc-en-ciel : tout comme l’arc-en-ciel n’existe pas à un endroit fixe mais dépend de la position de l’observateur, la réalité quantique défie nos conceptions habituelles de la matière et de l’espace. « Nous ne vivons pas dans le vrai monde », affirme-t-il, « la matière n’est pas vraiment matérielle ».

Science et spiritualité : vers une nouvelle synthèse

Concernant le débat entre science et religion, Jean Staune prône une approche équilibrée, citant le philosophe musulman Averroès et son « Discours décisif ». Il souligne que si une interprétation religieuse contredit une découverte scientifique établie, c’est l’interprétation qui doit être revue. Parallèlement, il insiste sur l’importance pour la science de reconnaître ses propres limites, citant le principe d’incertitude en physique quantique comme exemple de limitations intrinsèques à notre connaissance.

Si une interprétation religieuse contredit une découverte scientifique établie, c’est l’interprétation qui doit être revue

Sur la question de l’évolution, Jean Staune distingue soigneusement la théorie de l’évolution elle-même du darwinisme strict. Il propose une vision où le hasard serait « canalisé », un peu comme tous les chemins mènent à Rome, citant un prix Nobel de médecine pour qui : « Dieu joue aux dés parce qu’il est sûr de gagner. »

Avec déjà plus de 1.000 inscrits, ce colloque promet d’être un événement majeur de dialogue entre science et spiritualité. Les personnes intéressées peuvent encore s’inscrire via le site. Cette initiative s’inscrit dans la dynamique d’innovation et d’ouverture du Maroc, que Jean Staune voit comme un futur hub potentiel entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. L’organisation de ce colloque à l’UM6P témoigne de l’ambition du Royaume de se positionner à l’avant-garde des débats scientifiques et philosophiques contemporains.

 

La nouvelle vie des cultivateurs de cannabis à Ketama après la grâce royale

« C’est comme si on renaissait de nouveau ». C’est l’expression qui revient sur toutes les langues ici à Issaguen, dans le Haut Rif, la région historique de la culture du kif, à la suite de la grâce royale du 19 août qui a concerné un total de 4.831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées dans des affaires liées à la culture du cannabis.

Le fait qu’elle émane de la plus haute autorité du Royaume signifie pour eux une garantie que l’Etat est sérieux dans ses promesses quant à la légalisation de la culture du cannabis pour les usages licites, nous confie un groupe d’agriculteurs appartenant à la coopérative « Adebibe Al Filahia ». Une page a été définitivement tournée et la confiance s’est installée. C’est une nouvelle ère qui commence, et on le sent dans leur discours et dans leur attitude.

Ces agriculteurs locaux, qui se sont regroupés au sein de coopératives de culture et de production de cannabis pour des usages médicaux, industriels et cosmétiques, ont été autorisés par l’ANRAC à cultiver la Beldya, plus communément appelée kif. Ils expriment fortement leur attachement à cette espèce de terroir qui fait la renommée de cette région de Ketama.

Agriculteurs de la coopérative Adebibe Al Filahia, recevant leur carte d’autorisation d’un agent local de l’ANRAC. – (C) Médias24

Dans cette région, chacun d’eux a un proche (membre de la famille, voisin) détenu ou recherché par les autorités pour des affaires liées à la culture du cannabis. Eux-mêmes vivaient dans la peur et l’angoisse de se faire arrêter ou que leur nom figure dans l’une des multiples plaintes.

Ils nous décrivent donc l’immense joie, le soulagement et la gratitude avec laquelle ils ont accueilli l’annonce de la grâce royale.

La peur et l’angoisse cèdent la place à la liberté et l’espoir

Aujourd’hui, c’est une nouvelle vie qui commence, notamment pour les personnes qui ont été autorisées à cultiver la Beldya qui va être exclusivement destinée à l’usage pharmaceutique et médical. Yassine, l’une des personnes recherchées dans des affaires liées à la culture du cannabis et ayant bénéficié de la grâce royale, se remémore son passé et nous confie son espoir en l’avenir.

« C’était une magnifique surprise de la part de S.M. le Roi. Mes amis m’ont envoyé par whatsApp l’annonce de la grâce royale. J’ai été bouleversé et la joie m’a gagné avec l’espoir de figurer parmi les bénéficiaires. Deux jours après, j’apprends que mon nom figurait effectivement parmi les personnes graciées. J’ai pleuré de joie, moi, mes parents et toute la famille qui vivait mon calvaire », nous raconte-t-il.

Carte d’autorisation de culture du cannabis de l’ANRAC, facilitant les opérations de contrôle. – (C) Médias24.

« Regarde la différence entre aujourd’hui et hier ! Maintenant, je passe les barrages de la gendarmerie la tête haute, sans peur et avec dignité. J’ai intégré une coopérative de production du cannabis à usage licite et, avec l’autorisation, je peux vivre librement et confortablement », poursuit-il.

Yassine était recherché depuis plus d’un an, poursuivi pour culture illégale de cannabis dans la région de Bni Boufrah, rattachée à la province d’Al Hoceima. « Il y avait un conflit entre des personnes du douar ; l’une d’elles a déposé plainte et, lors de l’enquête, mon nom a été associé à la culture du kif même si je n’avais aucun lien avec cette affaire. C’est comme cela que j’ai fait l’objet d’un mandat de recherche pour culture de cannabis », explique-t-il.

C’est le cannabis qui nous permet d’éviter l’extrême pauvreté. Il ne faut pas croire qu’on mène une vie de riches

Si Yassine tenait tant à ne pas se faire arrêter, c’est qu’il aurait été jugé pour récidive. Il raconte qu’il avait déjà écopé de trois ans et demi de prison pour le même délit, celui de la culture du cannabis ; une sentence qu’il venait de purger un an auparavant.

« Cette année que j’ai passée en cavale était peut-être plus dure que la période que j’avais passée en prison. Il est très difficile de vivre en tant que personne recherchée, la peur d’être arrêté à n’importe quel moment ne me quittait pas. J’ai perdu le sommeil, et à chaque petit bruit que j’entendais, j’avais l’impression qu’on venait me chercher. Je vivais terrorisé, je ne pouvais ni aller au souk, ni voyager, ni m’attabler dans un café, et quand je me déplaçais, je devais toujours rester sur mes gardes, c’était une vie d’enfer », ajoute-t-il.

Agriculteurs de la coopérative Adebibe Al Filahia, recevant leur carte d’autorisation d’un agent local de l’ANRAC. – (C) Médias24

« C’est comme si on était des criminels, alors que nous n’avons fait que cultiver du cannabis. On n’a pas d’alternative, on a quitté l’école très tôt, on ne peut rien faire d’autre, c’est notre principale source de revenus. Ici, nous cultivons le cannabis de génération en génération, il nous est impossible de nous en passer pour assurer une vie avec un minimum de dignité pour nos parents et nos enfants », explique notre interlocuteur.

« On s’adonne aussi à d’autres cultures comme le blé, mais avec la cherté de la vie, ce n’est pas suffisant. C’est le cannabis qui nous permet d’éviter l’extrême pauvreté. Il ne faut pas croire qu’on vit une vie de riches. Il y a des années où la récolte n’est pas suffisante pour couvrir nos charges, et où nous finissons endettés ».

Mais tout cela est désormais de l’histoire ancienne pour Yassine. Agé de 33 ans, il aborde sa nouvelle vie avec beaucoup d’espoir. Il se prépare à se marier très prochainement et à cultiver sa terre en destinant sa récolte aux usages licites du cannabis.

De plus en plus d’agriculteurs rejoignent les rangs de la filière licite

Au-delà de l’aspect humain, cette grâce a eu l’effet d’une garantie de l’engagement de l’Etat dans ce processus de légalisation de la culture du cannabis à usage licite. Les agriculteurs qui étaient encore réticents à intégrer ce mouvement s’en trouvent rassurés.

Chez ceux que nous avons rencontrés, l’intérêt pour la filière licite est réel et palpable. Petit à petit, ils rejoignent les rangs des agriculteurs autorisés par l’ANRAC.

Cette agence étatique est présente en force sur le terrain avec ses cadres qui font un grand travail de sensibilisation et qui ont su nouer une relation de confiance et de proximité avec les agriculteurs.

Bâtiment construit avec des matériaux à base de tige de cannabis comme matière isolante. – (C) Médias24.

Quant à ceux qui sont toujours réticents, ils attendent de voir le résultat chez leurs voisins qui ont franchi le pas. Parmi les craintes exprimées figure le risque de ne pas pouvoir écouler toute la production.

Un risque qui n’a pas lieu d’être puisque, comme nous l’explique l’ANRAC, avant d’être autorisée, la coopérative à laquelle appartient l’agriculteur est tenue de présenter un contrat avec une société ou une coopérative de transformation qui permet d’écouler toute la production convenue entre les parties.

Et le fait de pouvoir sortir de la clandestinité et d’exercer leur métier légalement sans être menacés de poursuite ou d’arrestation ne les laisse pas indifférents.

Au-delà des poursuites judiciaires et des arrestations, les habitants devaient subir les plaintes calomnieuses et les contrôles fréquents. La simple indication « Ketama » sur sa carte d’identité pouvait déclencher les suspicions, comme nous l’ont confié plusieurs témoins. Avec la légalisation de la culture du cannabis, la situation est en train de se normaliser graduellement dans la région, et les agriculteurs disposant d’une autorisation disent se sentir plus à l’aise.

En effet, le code QR sur cette carte permet, en cas de contrôle, de s’assurer de la validité de l’autorisation et des informations relatives à la personne qui en est détentrice.

La légalisation ouvre des opportunités de montée en valeur

Issaguen est à plus de deux heures de route d’Al Hoceima. Nichée sur les montages du Rif central, cette région, très belle par ses paysages montagneux et forestiers, gagnerait à être mieux connectée. Malgré la route en bon état, son éloignement des grandes villes et des aéroports l’empêche de profiter de tout son potentiel touristique.

Cet enclavement pousse également les habitants à l’exode, que ce soit à l’étranger ou dans d’autres villes marocaines, selon les témoignages recueillis sur place. La seule activité qui les maintienne sur place est la culture du kif, quand elle leur permet de subvenir à leurs besoins.

Récolte de cannabis séché à l’ombre. – (C) Médias24.

Toutefois, les agriculteurs tiennent à préciser qu’il ne s’agissait pas de s’enrichir. Contrairement à certaines idées reçues, le système précédant la légalisation ne profitait pas aux agriculteurs qui ne faisaient que survivre, selon leurs dires, à l’inverse des trafiquants.

D’après les informations recueillies sur place, le revenu d’un hectare varie entre 50.000 DH et 100.000 DH lors d’une saison normale. Une somme qu’ils doivent partager avec les propriétaires des terres qu’ils cultivent. Avec la légalisation, ces revenus devraient sensiblement augmenter pour atteindre 300.000 DH en moyenne par hectare.

Abdellatif Adebibe, président de la coopérative « Adebibe Al Filahia », travaille sur le projet de création d’une unité de transformation à travers une coopérative distincte (Amgoud Sativa) qui a pour objectif de monter en valeur dans la filière, de participer à créer des emplois locaux et d’aider au développement du territoire.

Abdellatif Adebibe, président de la coopérative Adebibe Al Filahia et militant de la cause de la légalisation de la culture de la Beldya. – (C) Médias24.

Temu, le champion mondial du e-commerce low cost s’installe discrètement au Maroc

Discrètement, le géant chinois du e-commerce low cost Temu fait son entrée sur le marché marocain. Selon nos sources, le lancement a été effectué il y a environ deux semaines. Le système de distribution étant encore en phase de test, aucune opération de communication n’a encore été lancée.

Pour ses opérations au Maroc, Temu s’est attaché les services de Barid Al-Maghrib, notamment à travers sa filiale dédiée à l’e-commerce Chrono Diali, alors que d’autres expressistes internationaux sont également envisagés par la firme chinoise. Grâce à ce partenariat, c’est Barid Al-Maghrib qui va se charger des opérations de dédouanement et de distribution sur le marché marocain.

Un nouvel acteur qui bouscule le marché mondial

En Chine, la plateforme est plus connue sous le nom de Pinduoduo. Depuis sa création en 2015, elle connaît une croissance fulgurante, au point de dépasser son grand frère Alibaba en termes d’utilisateurs actifs, et ce depuis 2021.

Au troisième trimestre de 2022, la maison mère, PDD Holding crée la version mondiale sous la marque Temu, ciblant en premier les Etats-Unis, puis quelque temps plus tard, l’Europe. Sur tous ces marchés, au cours des mois qui ont suivi le lancement, l’application a enregistré les nombres de téléchargement les plus forts. Aux Etats-Unis, l’application ne compte pas moins de 150 millions d’utilisateurs mensuels actifs, où elle continue de gagner des parts de marché.

Aujourd’hui, elle est présente dans une cinquantaine de pays à travers le monde et elle ne compte pas s’arrêter là. Sur le continent, elle opère déjà en Afrique du Sud et selon nos informations, après le Maroc elle compte s’étendre à d’autres pays de la région.

Avec une valorisation de 156 milliards de dollars, Pinduoduo se tient à la troisième place des capitalisations boursières du secteur du e-commerce au niveau mondial, loin derrière Amazon mais au coude à coude avec Alibaba, son grand frère chinois.

Le secret de ce succès fulgurant, ce sont les prix qui défient toute concurrence, permettant d’attirer une large clientèle à la recherche de bonnes affaires. Dans la plupart des marchés où elle s’est implantée, le prix du transport est offert, au Maroc aussi comme nous l’avons constaté. Toutefois, c’est une stratégie répandue en période de lancement dans le secteur de l’e-commerce et on peut penser que cela pourra changer avec le temps.

Le géant chinois pourra-t-il éviter les couacs d’Ali Express et Shein sur le marché marocain ?

Un petit tour sur l’application et nous pouvons effectivement constater que les prix défient toute concurrence. Toutefois nous ne savons pas encore si les prix affichés comprennent les frais de douane, ou bien si ceux-ci devront être payés à la livraison. Avant Temu, les marketplaces chinoises Ali Express et Shein avaient connu au Maroc un énorme succès, avant d’être freinées par des mesures douanières.

Etant donné que la plupart des commandes concernent des petits montants, les consommateurs en Europe et aux Etats-Unis ne paient pas de frais de douane grâce à la réglementation des « minimis » qui y est en vigueur. Au Maroc, la franchise de 1.250 dirhams qui permettait d’éviter de payer les droits de douanes a été supprimée en 2022.

En effet, cette niche fiscale destinée au départ pour les simples consommateurs avait été pervertie par des commerçants qui en usaient en fragmentant les cargaisons importées. Mais on peut imaginer que c’était aussi une forme de réponse protectionniste qui a servi à contrer le très fort succès que connaissaient des plateformes telles qu’Ali Express et Shein à cette époque. Cette mesure a en effet contribué à ralentir la frénésie de l’achat en ligne depuis ces sites étrangers, puisque le consommateur n’était plus sûr du prix final à payer et surtout du fait que les délais aient été considérablement rallongés à cause des procédures de dédouanement.

A son lancement, Marjane Mall, la marketplace du groupe Marjane, avait fait de cette situation l’un de ses arguments de vente pour ses produits expédiés depuis l’étranger, promettant « zéro surprise à la livraison » et assurant que les prix et les délais affichés prennent en comptes les frais et les procédures de dédouanement.

Un business model qui n’a pas encore livré tous ses secrets

Le business model de Temu est considéré par plusieurs analystes comme étant disruptif et hautement agressif. Dans le secteur du e-commerce, Amazon est connue pour concentrer sa proposition de valeur sur les services logistiques. C’est ainsi qu’elle assure elle-même une grande partie de la chaîne de valeur logistique à travers des infrastructures d’entreposage, de transport qui lui sont propres.

Alibaba quant à elle laisse la gestion du transport au producteur qui envoie la marchandise lui-même au client, à travers des prestataires de transport, une fois la commande passée. Quant à Temu, même si elle ne possède pas sa propre flotte, elle gère elle-même le transport à travers des prestataires avec lesquels elle use de son pouvoir de négociation.

Mais ce qui caractérise le plus Temu, c’est son intransigeance vis-à-vis de ses fournisseurs pour lesquels elle exige des rabais importants au risque de ne pas être référencés sur le site et perdre une importante part de marché. Ainsi Temu ne se comporte pas comme une simple marketplace, puisqu’elle interfère directement sur le catalogue et les prix.

Grâce aux données client qu’elle collecte sur la plateforme, elle arrive à transmettre des demandes spécifiques aux fournisseurs lui permettant d’adapter sans cesse son offre. La relation rapprochée et exigeante avec les producteurs permet de travailler dans système de quasi flux tendu.

Néanmoins et malgré tous ces efforts consentis sur les marges des fabricants et les prestataires, ce n’est pas suffisant pour expliquer les prix anormalement bas, selon la plupart des observateurs. D’après eux, Temu adopte une stratégie de dumping et de pénétration agressive du marché en espérant gagner des parts de marché et se faire un nom très vite avant d’augmenter ses marges.

Un marketing basé sur la gamification et le pouvoir des influenceurs

Au niveau marketing, sa stratégie de communication repose principalement sur une armée de micro-influenceurs qui présentent les produits et l’expérience d’achat à leur audience en contre partie de commandes gratuites ou encore de commissions travers des codes promo ou des liens affiliate.

Cela n’empêche pas la firme de sortir les gros chèques quand il le faut, puisqu’elle a pu s’offrir à deux reprise, année après année, une présence de 30 secondes dans le très convoité Super Bowl américain, événement sportif le plus suivi au Etats-Unis. Avec son slogan « Shop like a billionaire » (achète comme un milliardaire) qui raisonne avec la culture américaine de la consommation, la marketplace a vite conquis le marché et changé les habitudes d’achat outre-mer.

Même si la plateforme est accessible via le web, Temu incite ses utilisateurs à télécharger son application mobile. Grâce à des astuces de gamification de l’expérience d’achat, la firme fait tout pour garder l’utilisateur le plus longtemps possible sur l’application, le pousser à revenir et à acheter.

L’entreprise est sujette à plusieurs controverses, dans un contexte de rivalité croissante entre l’Occident et la Chine

Mais ce succès foudroyant n’est pas sans susciter des craintes et des controverses relevés avec récurrence par la presse occidentale. D’abord sur le plan de la qualité des produits, notamment les risques sur la santé. La Fédération européenne des industries du jouet a par exemple alerté récemment sur les risques que présentent les jouets vendus sur Temu, dont 95% seraient dangereux pour les enfants, d’après elle.

Des craintes sont également relevées au niveau de la confidentialité des données. Des rapports américains l’accusent de contenir des logiciels malveillants, notamment sur Pinduoduo, la version chinoise de l’application. L’utilisation frauduleuse des données clients serait même au cœur du business model de l’application.

Aux Etats-Unis également, un rapport parlemenatire accuse le groupe chinois, au même titre que son compatriote Shein, de profiter frauduleusement de la niche fiscale des « minimis » pour contourner les frais douaniers, notamment en passant par des petites cargaisons de moins de 800 dollars chacune.

Mais ces accusations, au-delà de leur véracité ou pas, sont à remettre dans le contexte général caractérisé par une adversité croissante entre l’Occident et la Chine, un retour des politiques protectionniste et de fragmentation de la mondialisation. La force avec laquelle Temu bouscule le marché au niveau mondial ne peut donc que créer des crispations et déclencher des mécanismes de défense.