En octobre 2025, dans une chronique consacrée au nouvel ordre mondial multipolaire, j’avançais que le monde n’entrait pas seulement dans une phase de redistribution des puissances, mais dans une transformation plus profonde : celle d’un capitalisme fragmenté, désormais structuré par des logiques de souveraineté, de sécurité et de rivalité stratégique plutôt que par les règles universelles de la mondialisation libérale.
À peine trois mois plus tard, le Forum économique mondial de Davos ne dément pas cette lecture. Il la confirme et en révèle les implications les plus inquiétantes.
Davos comme révélateur, non comme boussole
Le thème officiel de l’édition 2026, « A Spirit of Dialogue », est en soi révélateur. Il ne s’agit plus de célébrer une convergence ou de promouvoir un consensus global, mais de maintenir le dialogue dans un monde où les normes sont contestées, les alliances fragilisées et la confiance érodée. Davos ne prétend plus fixer un cap ; il agit comme un miroir fidèle des fractures en cours.
Les discussions dominantes (géopolitique du risque, souveraineté énergétique, chaînes d’approvisionnement sécurisées, intelligence artificielle comme enjeu stratégique) témoignent d’un basculement clair : l’économie mondiale n’est plus pensée comme un espace d’optimisation, mais comme un champ de résilience et de rivalités. La logique de l’efficience cède le pas à celle de la protection.
Un diagnostic partagé : la rupture est actée
Les grandes interventions politiques ont convergé sur un point fondamental : l’ordre international issu de l’après-Guerre froide ne fonctionne plus.
Mark Carney a parlé sans détour d’une « rupture, et non d’une transition », soulignant que les puissances intermédiaires ne peuvent plus compter sur la prévisibilité des marchés ouverts ni sur des règles communes stables. Ce vocabulaire est important : une rupture implique des chocs, des discontinuités, et une reconfiguration profonde des systèmes économiques et politiques.
Emmanuel Macron a, de son côté, décrit un monde « en voie de brutalisation », marqué par une densité inédite de conflits armés, l’érosion du droit international et une compétition systémique entre les États-Unis et la Chine. Sa réponse est claire : un multilatéralisme plus efficace, mais adossé à une politique industrielle européenne protectrice et volontariste, notamment dans l’IA, le quantique et l’espace.
Le message chinois, porté par le vice-Premier ministre, a insisté sur l’absence de gagnants dans les guerres commerciales, défendant une mondialisation « imparfaite mais indispensable », tout en signalant discrètement une stratégie de rééquilibrage interne et de maintien de l’avantage industriel. Il s’agit moins de défendre l’ancien ordre que de proposer une stabilité sous leadership contrôlé.
Enfin, l’intervention de Donald Trump a confirmé une autre trajectoire : celle d’un monde traité comme une arène transactionnelle, où droits de douane, sécurité militaire et pression sur les alliés deviennent des leviers assumés de négociation. Ce n’est pas un retrait du système, mais une réécriture coercitive de ses règles.
Capitalisme fragmenté, sécurité dominante
Pris ensemble, ces discours confirment une réalité désormais difficile à contester : l’intégration économique est repolitisée, et les impératifs de sécurité — énergétique, technologique, territoriale — priment sur les normes libérales classiques. Le capitalisme ne disparaît pas ; il se décline en modèles concurrents, ajustés aux priorités stratégiques des États.
Ce que Davos 2026 n’explicite qu’à demi-mot, c’est que cette fragmentation n’est pas transitoire. Elle constitue le nouvel état du système. Et historiquement, un tel état — multipolaire, sans arbitre incontesté — s’accompagne rarement de stabilité durable.
Ce qui vient ensuite : conflits et instabilité structurée
L’un des angles morts persistants des discussions de Davos réside dans la normalisation du conflit. Plus de soixante guerres ou affrontements armés étaient en cours en 2024 ; rien n’indique une décrue prochaine. Au contraire, la combinaison de la transition énergétique, de la militarisation des technologies, de la sécurisation des routes commerciales et de la compétition pour les ressources crée un environnement propice à des conflits régionaux récurrents, souvent indirects ou hybrides.
Il faut s’attendre, dans les années à venir, à une multiplication de tensions autour des corridors énergétiques, des détroits maritimes, des infrastructures numériques et satellitaires. La guerre ne sera pas l’exception du système ; elle en deviendra l’un des modes de régulation.
Le cas marocain : solidité interne, absence stratégique
C’est dans ce contexte que l’intervention du chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch, doit être analysée.
Sur le fond, le discours est cohérent et sérieux. Il articule réforme de l’État social, stabilisation macroéconomique, transition énergétique ambitieuse et positionnement du Maroc comme hub d’investissement entre Europe, Afrique et Atlantique. L’évocation de la question du Sahara et de la résolution onusienne récente vise clairement à normaliser la position marocaine auprès des élites économiques et politiques mondiales.
Dans cette perspective, l’intervention est réussie : elle rassure, elle crédibilise, elle attire.
Mais replacée dans le théâtre plus large de Davos 2026, elle révèle aussi une limite stratégique. Là où les grandes puissances, et certaines puissances intermédiaires, ont utilisé la tribune pour parler du système lui-même, le Maroc s’est inscrit dans une logique essentiellement adaptative. Il s’agit de tirer avantage du nouvel ordre, non de contribuer à sa définition.
La question n’est pas celle de la compétence gouvernementale, mais de l’ambition stratégique : pourquoi un pays qui se présente comme un pont entre régions, un acteur africain stable et un partenaire énergétique clé reste-t-il silencieux dans le débat sur la refondation des règles du jeu ?
Après l’adaptation, le choix de la voix
La chronique d’octobre 2025 appelait à dépasser une diplomatie strictement réactive dans un monde multipolaire. Davos 2026 montre que cette exigence devient urgente. Dans un environnement fragmenté et conflictuel, la stabilité n’est plus une stratégie suffisante. Les États qui ne participent pas à la conversation sur les règles finiront par en subir les effets.
Le monde n’avance pas vers un nouvel équilibre consensuel, mais vers une phase prolongée d’instabilité structurée. La véritable ligne de fracture ne sépare plus seulement grandes et petites puissances, mais celles qui assument un rôle intellectuel et politique dans la redéfinition de l’ordre mondial, et celles qui se contentent de s’y adapter.
La question centrale, désormais, n’est plus de savoir si l’ordre mondial change, mais qui aura la capacité, et le courage, d’en penser la suite.