Dans une de ses formules célèbres, tirée des notes de son carnet, « Fragments posthumes », le philosophe Nietzsche avance cette thèse lapidaire : « Il n’y a pas de faits bruts, il n’y a que des interprétations ».

L’interprétation d’un fait, selon la définition courante de ce vocable, « consiste à donner une signification claire à un fait ou un phénomène difficilement compréhensible ». Mais dans les faits, justement, et dans la vie de tous les jours, il y aurait autant d’interprétations que d’interprètes, et chacun voit ou perçoit les choses, les gens ou leur comportement selon son point de vue personnel. L’interprétation est donc ici une construction sociale de la réalité.

Tout cela semble si évident que l’on n’aurait peut-être point besoin de convoquer un philosophe tourmenté, tel l’auteur de Zarathoustra, pour étayer ce qui nous semblait être une thèse philosophique ardue mais qui est, en définitive, une simple évidence.

La notion d’interprétation a du reste pour synonyme l’herméneutique en philosophie ou l’exégèse dans d’autres disciplines comme la théologie ; et toutes n’échappent ni à la multiplicité des points de vue et à leur questionnement, ni à leur opposition ou confortation. Mais n’est-ce pas là l’essence même de la philosophie ? « Il y a, écrit l’historien Paul Veyne dans « A propos de Heidegger« , une Madame Bovary chez maint philosophés ; le travers de cette profession est de croire que la réalité a son lieu d’élection dans l’image qu’en donnent les textes philosophiques… ».

Mais quittons les sommets arides de l’interprétation philosophique et ses concepts phosphorescents pour descendre dans la morne vallée du quotidien : celle des faits et paroles, de leur portée et de la réaction de l’homme contemporain qui les interprète à tout va et à sa guise. Aujourd’hui, on parle de plus de 300.000 milliards de courriels envoyés  chaque jours. Mais combien de chats, de posts et de messages, de conversations, d’écrits, d’audios, de vidéos et autres photos ?

Depuis la nuit des temps, jamais l’humanité n’a autant communiqué, échangé, informé ou s’est informée avec une telle frénésie que depuis l’accès immédiat à cette « surcharge informationnelle », et, dès lors, qu’elle a été plongée dans le bain numérique et les réseaux, dits sociaux.

Il va sans dire que la place prépondérante prise par ces réseaux dans notre quotidien entraine des transformations dans les représentations sociales et individuelles, et bien entendu, dans les interprétations des faits. Elle décuple leurs effets, conditionne les comportements des utilisateurs et façonne la représentation de la réalité.

Liker, partager, tiktoker, tweeter, instagrammer ou commenter sont désormais des fonctionnalités numériques familières qui régissent une large partie de l’activité sociale de l’individu et créent chez lui quasi instinctivement une propension à l’évaluation (prix, qualité d’un commerce, d’un restaurant, ou d’un hôtel, voire d’une personne…) et aussi à l’interprétation et au jugement d’un fait ou d’un évènement.

« L’opinion publique, disait Oscar Wilde, n’existe que là où il n’y a pas d’idées ». Ainsi, l’opinion privée d’un béotien devient opinion publique, et ce qui, hier, relevait du pur intime, du personnel ou du local, est étalé et mis à nu, au vu et au su de l’univers tout entier.

L’intempestive propagation de l’interprétation du fait d’un quidam, maladroit ou halluciné, ne peut faire que des ravages auprès du plus grand nombre, voire d’une société, d’un État ou d’un pays tout entier. Elle est, certes, le fait d’un nombre limité d’individus, mais dont l’opinion personnelle devient une vérité pour tous. Et 1941, déjà, Paul Valéry, anticipant les faussetés et fadaises d’aujourd’hui, écrivait dans ses notes : « Choses tues » (regroupées dans Tel Quel. Folio Essai) : « Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux ».

En effet, influenceurs patentés ou simple hurluberlu surgi d’une vidéo virale, leurs vociférations deviennent un événement et leur jugement un verdict. Une contre-vérité sera désormais difficilement contestable, car selon la loi dite de Brandolini (appelée aussi principe d’asymétrie des baratins ou, en anglais, Bullshit asymmetry principle) : « La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ».

En clair et en moins théorique, cela veut dire que s’il suffit d’un simple clic pour qu’une connerie se propage comme un feu de paille, il en faudrait tant et tant d’analyses, de critiques, d’éditos, d’enquêtes et de recoupements d’informations pour la démentir afin d’éteindre l’incendie.

Ici comme ailleurs, nous assistons tous les jours, et à flux tendu, à des élucubrations relevant de cette loi de Brandolini, lequel, lit-on dans Wikipédia, a formulé ce principe en 2014 « après avoir entendu une interview de l’homme politique italien Sylvio Berlusconi, dans laquelle il formule de nombreuses affirmations fausses sans que le journaliste l’interrogeant ne le contredise, malgré le travail de nombreux journalistes qui vérifiaient ses propos en parallèle ».