Récemment, un ami, diplomate de son état, m’a invité à l’accompagner. Il avait rendez-vous avec le compositeur et chanteur Abdelouahab Doukkali. J’ai accepté dans la mesure où ce dernier allait nous recevoir dans son musée. Oui, un petit local, mais qui regorge de souvenirs.

Le musée est organisé de telle manière que chaque recoin chuchote, parle et murmure dans l’oreille du visiteur. Et le propriétaire du lieu n’est pas en reste. Voilà un artiste très célèbre, qui a gratifié le public de belles pièces qui marquent encore des générations.

Des compositions intelligentes qui continuent d’épater le public. Des pièces merveilleuses telles que  هاذ الزين حلو, كان يا ما كان , أنا الا بشر ما, مولد القمر. Des variations dans les gammes et dans les thèmes avec une générosité artistique qui donne du baume au cœur des mélomanes.

On a découvert un homme affable et d’une grande culture. J’avoue qu’en discutant avec lui, de manière informelle, de l’actualité politique internationale, il nous a présenté une lecture géopolitique tellement pertinente qu’elle ferait rougir des commentateurs avérés que l’on regarde défiler, sans grande conviction, sur des plateaux de télévision au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Quoi de plus normal, il a beaucoup voyagé et a côtoyé d’éminentes personnalités tout au long de sa vie.

Doukkali nous a fait des confidences qui nous ont laissés pantois. J’ai été tenté de lui poser des questions sur les coulisses des premiers festivals de la chanson marocaine tels que ceux de Mohammédia en 1985 ou de Marrakech en 1993 qui avaient fait couler beaucoup d’encre à leur époque. Il avait alors remporté le Grand Prix des deux manifestations. Je me suis retenu. Ce n’était ni l’opportunité ni l’intérêt d’éveiller des démons de la polémique stérile.

On a tellement entendu de supputations, de rumeurs et de ragots çà et là. Rien d’original. On a entendu des histoires similaires à propos du Grand Prix du Festival national du cinéma organisé régulièrement depuis 1982. La même observation est valable pour ce qui est du Festival national du théâtre amateur, dont la première édition remonte à 1963.

Différences de conception, de perception et d’orientation. Rien n’est laissé au hasard. Toutes les initiatives prises entrent dans le cadre d’un package dont seule une poignée d’observateurs font une lecture objective.

Des musées personnels, des bibliothèques privées

Cette visite m’a inspiré l’écriture d’un papier sur le destin de nombreuses figures artistiques et sportives qui végètent dans l’anonymat. Sans parler de ceux qui ont quitté ce monde en silence.

Le sujet est d’autant plus sérieux qu’il me rappelle l’expression d’un autre ami, diplomate, qui invite à la réflexion et à la méditation. Il parle souvent de ce qu’il appelle « les générations amorties ». L’article s’inspire des concepts « Kairos » contre « Chronos« , timing décisif et opportun contre temps linéaire et mesurable.

Sans verser dans les lamentations injustifiées, force est de constater que des intellectuels, des artistes, des érudits sont ignorés et, comble d’ironie, ils se laissent faire. Ceux d’entre eux qui font entendre leurs voix sont catalogués comme étant gâteux et irraisonnables.

Je me souviens d’un spectacle à Rabat vers la fin des années 1980. Un artiste comédien, très populaire à l’époque, poussait son vélomoteur en panne avec une grande difficulté. Un passant pose un regard interrogateur sur lui. Comme réponse, l’artiste le gratifie d’un beau sourire et d’une inclination légère de la tête comme s’il lui signifiait que son image sur les écrans n’avait rien à voir avec la réalité.

La projection d’une image exagérée de la vie des artistes au Maroc mérite, à elle seule, une étude sérieuse. On fait le parallélisme avec leurs collègues à l’étranger en privilégiant la mouvance et l’exhibitionnisme. On oublie que la bataille pour se tailler une place sur l’échiquier artistique est féroce. Elle ressemble à toutes les batailles qui se déroulent ailleurs. La compétition n’exclut pas les coups bas et les commérages les plus invraisemblables.

Comme signalé plus haut, à l’occasion des différents festivals de la chanson marocaine, les langues se sont déliées pour rapporter des histoires invraisemblables sur des arrangements ou des pratiques qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux délits d’initiés.

Les mêmes supputations ont été véhiculées à l’occasion du Festival du cinéma marocain. Rien de surprenant. Dans d’autres compétitions intellectuelles ou sportives qui se sont déroulées ailleurs, le constat était le même. Des écrivains et des sportifs ont été primés à la surprise générale du public. Ceci sans oublier les dommages collatéraux : quand tous les efforts tombent à l’eau et la nage vers la rive du salut s’avère vaine.

À cet égard, il me vient à l’esprit l’histoire rocambolesque de ces plasticiens marocains qui ont été invités à exposer une dizaine de tableaux en Union soviétique vers la fin des années 1980. L’exposition devait voyager et atterrir en Ukraine. L’URSS est disloquée en 1990. Les œuvres ont été perdues en chemin. Depuis plus de trente ans, les plasticiens marocains se battent pour les récupérer sans réussir à ce jour. Le traçage de leur passage de Moscou vers Kiev est impossible.

Dommage collatéral, comme celui qui affecte des chefs-d’œuvre musicaux attribués à des compositeurs ou à des paroliers qui n’en sont pas les auteurs authentiques. Quel manque de pudeur ! Même les arrangements avec les ayants droit sont tus pour ne pas éveiller les démons du hold-up artistique.

Hold-up artistique ou dénigrement

Heureusement que tout n’est pas perdu. La reconnaissance s’invite parfois pour faire amende honorable. Elle vole à la rescousse de mécènes et de philanthropes soucieux de léguer de beaux souvenirs sur le champ intellectuel et artistique.

Des bibliothèques sont créées pour rendre hommage à la mémoire de personnalités intellectuelles de renom. Il en est ainsi de la Bibliothèque universitaire Mohamed Sekkat (BUMS) ouverte en 2006. Elle comprend des œuvres offertes par la fondation portant le même nom. La BUMS devient un espace encore plus large et emboîte le pas à d’autres bibliothèques célèbres à Casablanca, Rabat et Fès.

Or, au milieu des ténèbres surgit la lumière. Le phénomène atteste que si la nature n’aime pas le vide, il y a des plantes qui défient la jachère et la désolation. C’est ainsi que des écrivains de renom, des érudits et des humanistes ont, de leur vivant ou par la rédaction de testaments, pris la décision d’offrir leurs bibliothèques privées aux universités locales ou à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM). D’autres ont créé des bibliothèques qui portent leur nom. Elles sont placées sous la tutelle des pouvoirs publics à l’échelon local ou national.

En 2023, les médias ont largement commenté la décision de la veuve de Mohammed Arkoun qui, exauçant le vœu de son défunt mari, a légué la totalité de la bibliothèque encyclopédique de son défunt mari à la BNRM.

L’exécution de ce testament a provoqué un tollé en Algérie en raison de la nationalité algérienne de l’éminent auteur. Un historien et islamologue qui a contribué à l’interpellation de la raison arabo-islamique pour la mettre au diapason avec la modernité, apurée des superlatifs et des vérités premières. L’Algérie, qui souffre d’un syndrome identitaire permanent, ne pouvait accepter que Mohamed Arkoun fût enterré au Maroc en 2010.

La question des musées de personnalités qui ont marqué l’histoire intellectuelle et artistique du Maroc doit être prise au sérieux. Des efforts sont déployés dans ce sens, mais, faute de moyens, les pouvoirs publics privilégient le collectif.

Cependant, il ne faut pas se cacher une vérité qui dérange : les Marocains ne s’intéressent pas à l’art de façon générale. Combien y a t-il de théâtres, de clubs et de galeries d’art dans les grandes villes ? Combien de conservatoires de musique ? Pas beaucoup si l’on compare cela à la taille de la population.

On touche ici à un autre point d’importance : les bibliothèques privées. Il y en a certaines de renom. J’en garde de très bons souvenirs du temps où je faisais mes recherches académiques. Cela s’est passé sur recommandation ; autrement je n’aurais pas pu y avoir accès.

Certaines bibliothèques privées sont toujours ouvertes à la carte. Et pour cause, les propriétaires ou leurs héritiers prennent garde à ce que les livres et les manuscrits ne se perdent pas ou ne soient endommagés. En effet, certains chercheurs peu scrupuleux n’hésitent pas à arracher des pages faute de ne pas pouvoir garder le manuscrit ou le photocopier.

Il n’y a pas si longtemps, des manuscrits ont été trouvés étalés par terre par des vendeurs ambulants ou chez certains bouquinistes qui n’ont plus pignon sur rue. Un drame, tant il est vrai que certaines pages ont été récupérées par des marchands pour en faire des emballages.

Il me vient en tête le prix Hassan II des manuscrits, une distinction visant à préserver et à valoriser le patrimoine manuscrit national. Cette opération, qui remonte à 1969, est gérée par le ministère de la Culture (abstraction faite des différentes appellations qu’il a prises en étant rattaché à d’autres départements).

Un succès mi-figue mi-raisin, tant il est vrai que la dotation pécuniaire reste dérisoire et n’encourage pas les familles qui conservent des manuscrits rares à les sacrifier sans contrepartie conséquente.

Cela s’explique justement par la réserve, sinon la suspicion dont ont fait preuve des gardiens des bibliothèques privées. Ce constat n’exclut pas le fait que certains héritiers agissent par nonchalance, indifférence ou ignorance. Ils ne réalisent pas non plus qu’un effort de numérisation des documents rares se rapportant au patrimoine culturel marocain est déployé.

Oui, les bibliothèques privées regorgent de trésors qui interpellent l’histoire officielle et défient la tradition orale ou la consolident. Certains intellectuels mettent à la disposition des chercheurs des manuscrits uniques, dont un seul exemplaire est conservé et gardé jalousement.

Mohammed El-Mannouni, historien de renom, en fait partie. Mais son apport est surtout appréciable dans la découverte et l’étude des archives et des manuscrits. Il décède en 1999, laissant un vide dans ce domaine.

Je me souviens de son amabilité et de son enthousiasme quand il m’a reçu au milieu des années 1980, et m’a conseillé sur la manière dont je devais enrichir ma recherche pour le doctorat d’État. La recherche, portant sur la dimension spirituelle des relations transnationales, le Maroc et l’Afrique subsaharienne, a été publiée sous forme de livre en 2007.

Cela étant, il faut saluer les efforts que les enfants ou parents d’intellectuels ou d’artistes de renom ont déployés pour créer des fondations portant les noms de ces derniers en vue de faire connaître et de perpétuer leur héritage intellectuel. Il en est ainsi de la Fondation Fqih Tetouani, créée en 2010 à Salé, pour perpétuer la pensée de Mohammed Abou Bakr Tetouani.

Il en est de même du Centre Mohamed Mokhtar Soussi pour les études, la recherche et l’édition, créé en 2017. L’auteur de سوس العالمة, المعسول, إليغ قديما و حديثا, etc., des chefs-d’œuvre en matière de recherche patiente et méthodique, mérite une attention tout aussi patiente et méthodique. Certes des colloques lui sont consacrés, mais l’effort doit continuer.

Réinvention de l’art et promotion de l’existant

Oui, Abdelouahab Doukkali mérite que l’on s’intéresse à son musée. Plein de souvenirs et d’histoires qui documentent des décennies de créativité et d’excellence artistique. Il y aura toujours des gens qui ne seront pas d’accord, mais Doukkali a été un pionnier dans l’utilisation des rythmes qui sont spécifiques à la culture marocaine, riche de sa diversité et de son ancrage au terroir.

Un constat s’impose. Combien sont-ils ceux qui visitent les musées, les galeries d’art, assistent aux vernissages quand ils reçoivent une invitation qui leur est adressée en personne ?  Combien sont-ils ceux qui assistent à des concerts de musique dignes de ce nom ? Combien sont-ils ceux qui reconnaissent le talent des créateurs, des artistes travailleurs qui vont au charbon pour inventer de belles œuvres ?

Ce constat en confirme un autre plus grave : les gens ne lisent pas. Durant les années 1960-1980, il y avait des clubs de lecture, des ateliers d’apprentissage d’arts plastiques, des classes d’enseignement de la musique au sein des maisons de jeunes dans les grandes villes. Le nombre de ces maisons a rétréci pour diverses raisons politiques et idéologiques.

Un fossé a été créé entre les jeunes et la culture artistique. Les choses sont en train d’être relativement rattrapées avec la réouverture ou la restauration de certaines maisons des jeunes. Sur un autre registre, les conservatoires de musique relevant du ministère de la Culture se comptent sur le bout des doigts.

Tout cela fait qu’il devient impératif de conjuguer les efforts afin de raviver l’intérêt des jeunes et du public en général pour la culture. Et il n’y a pas mieux que de les mettre en contact avec des intellectuels et des artistes qui ont marqué la scène culturelle depuis des décennies.

Quand certains d’entre eux prennent leur responsabilité et s’investissent dans des projets qui leur tiennent à cœur pour que les générations présentes et futures reçoivent leurs legs, il faut s’en féliciter. Mieux, les encourager et les aider.

Le musée, minuscule mais combien riche, de Abdelouahab Doukkali doit recevoir l’attention particulière qu’il mérite. Des musées à la sauvette pour célébrer des intellectuels ou des artistes à titre posthume ne font pas l’affaire. Il est plus sage de les honorer de leur vivant et de prendre les dispositions nécessaires pour que leur patrimoine soit répertorié en leur présence et avec leur consentement afin d’éviter le risque du hold-up artistique dont ils peuvent être victimes.