Plongés que nous sommes dans le bain numérique de cette nouvelle ère technologique et ses nouveaux paradigmes, il nous arrive parfois d’oublier que le monde d’hier est toujours là. Dur ou doux, opaque ou renfermé sur lui-même, il dit de nous ce que nous avons tenté d’oublier ou d’omettre.

Mais il suffit d’un détail, un objet anodin, ou une simple réminiscence pour que la mémoire ne fasse qu’un tour sur elle-même et que son fond remonte à la surface. Ainsi, le nouveau monde prend forme, car, comme dit la formule qu’on attribue à Victor Hugo : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».

Maintenant que l’image est omniprésente et alors que le temps qui passe est capturé d’un clic dans une immédiateté haletante, une vieille photo au ton sépia prend l’allure d’une pièce archéologique rare. Et si, comme a dit quelqu’un, la mémoire est un poète, peut-être faudrait-il parfois en faire un historien.

Telle cette vieille carte postale de la ville de Fès datant des années 30 de l’autre siècle, trouvée par hasard sur les quais de la Seine à Paris, au dos de laquelle on peut lire cette dédicace rédigée d’une écriture fine : « Nous visitons la ville avant d’aller à Marrakech. Avec mes amitiés. Fès. 1922. Signé :  Solange ». Qui est Solange ? Mystère et boule de gomme arabique ! Trouvaille anodine, on y voit une place, des murailles et un vieil homme accroupi derrière un couffin ; des silhouettes figées dans le soleil au milieu desquelles une autre silhouette d’un homme habillé en européen et portant un chapeau. Scène coloniale ordinaire et ces mots qui disent tout un temps où l’on regardait sans voir, où l’on photographiait sans autorisation et où l’on racontait à la place des autres…

En observant cette image sépia, on est vite transporté dans un temps effacé, lointain et proche à la fois, qui trouble les souvenirs et continue de se projeter sur nos murs en murmurant des mots oubliés. Ici l’histoire balbutie et se confond avec la mémoire, puis celle-ci avec l’absence : absence de voix, de sons, de légendes  et absences d’archives.

Derrière cette carte postale se cache un enjeu plus vaste, celui d’un dépouillement mémoriel. Ces cartes postales, disséminées dans les brocantes en Occident, sont les miroirs d’une mémoire confisquée. Des archives coloniales, photographiques, administratives ou ethnographiques sont conservées à des milliers de kilomètres dans des cartons numérotés avec les noms, les visages et les voix « d’autochtones » ou « indigènes » anonymes.

Et nous voilà, ici, cherchant à recomposer notre histoire avec des fragments comme si l’on faisait une archéologie d’un passé qui ne nous appartient plus tout à fait. On peut dès lors se demander à qui revient le droit à l’image ?

En observant cette carte postale, on sent qu’elle ne nous appartient pas alors qu’elle nous regarde dans les yeux et nous dit que le mémoire n’est pas un musée, mais un combat, celui du droit à l’image. Mais surtout, celui plus profond qu’est le droit d’un peuple à se représenter lui-même et à écrire sa propre narration : la narration d’une nation.

Depuis quelques années, la question de la restitution des archives coloniales est soulevée dans plusieurs pays africains. Des historiens, des artistes et des institutions culturelles militent pour un transfert ou une numérisation partagée des fonds. Mais au-delà des procédures diplomatiques, c’est une réflexion plus profonde qu’il faut mener : celle du droit à la mémoire. Car sans mémoire visuelle et sans accès à nos images du passé, comment reconstruire un récit historique autonome ? Mais, hélas, on sait qu’un cinéaste documentariste ou de fiction marocain qui a besoin d’archives du passé de son pays est obligé de les payer rubis sur ongles aux institutions, pourtant publiques, de l’ancien pays colonisateur.

Les archives sont la mémoire silencieuse d’un peuple qu’il s’agit de faire parler, de raconter un récit authentique. Elles ne se limitent pas à des masses de papiers ou des clichés jaunis par le temps qui passe. Elles sont la respiration d’une histoire, la preuve tangible de ce qui a été vécu, pensé ou construit.

Dans leurs plis se cache la trame intime d’une nation faite de voix multiples, de traces modestes et de récits longtemps tus. Chez nous, l’enjeu des archives dépasse la simple conservation patrimoniale, il touche au cœur même de la souveraineté symbolique et culturelle.

Les archives participent à donner chair à l’histoire à l’étoffer et à ouvrir la voie à des recherches plus fines loin des récits officiels ou mythifiés. Et c’est ainsi qu’elles deviennent des instruments de démocratie culturelle, rétablissant l’équilibre entre le pouvoir d’écrire et le droit d’exister dans l’histoire.

Les artistes, les chercheurs, les journalistes ont dès lors un rôle essentiel à jouer dans cette réappropriation. A travers leurs œuvres, leurs enquêtes, leurs expositions, ils ressuscitent ces documents dormants et les inscrivent dans le présent. Les archives ne seront plus des cartons à empiler, ni un musée à contempler, mais un lieu de pouvoir pour affirmer que la mémoire n’appartient pas à ceux qui la gardent après l’avoir confisquée, mais à ceux qui la vivent et la ravivent.