Cet équilibre, hérité de pratiques sociales anciennes et de la modernisation commerciale, est aujourd’hui fragilisé par l’émergence d’une troisième logique, plus discrète mais déjà bien réelle : la tarification algorithmique.

Ni fixe, ni négociée, cette tarification ajuste les prix en temps réel à partir de données invisibles pour le consommateur. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une évolution du commerce mondial, mais une transformation qui touche déjà le quotidien des consommateurs marocains, souvent sans débat public explicite.

En juin prochain, des milliers de Marocains traverseront l’Atlantique pour voir les Lions de l’Atlas défendre les couleurs nationales lors de la Coupe du monde 2026. Beaucoup ont déjà vécu l’expérience déroutante de la billetterie internationale : un prix affiché le matin, un autre l’après‑midi, un troisième le lendemain. Pas de rupture de stock, pas de changement de catégorie, simplement un algorithme qui ajuste le tarif selon la demande, le moment, la localisation, et parfois même le comportement de navigation.

Ce n’est pas une anomalie. C’est un système.

Pendant plus d’un siècle, le prix affiché a joué le rôle d’un contrat social implicite : un produit, un prix, pour tous. Cette transparence, progressivement adoptée dans le commerce moderne marocain, a permis la comparaison, la concurrence et une certaine confiance dans l’acte d’achat. Aujourd’hui, ce pacte s’effrite.

Sous l’effet de l’intelligence artificielle et de l’exploitation massive des données, les entreprises reviennent à une logique ancienne : faire payer à chacun le maximum qu’il est prêt, ou contraint, de payer. À la différence du marchandage traditionnel, cette négociation n’est plus visible ni équilibrée. Elle est désormais unilatérale, continue et opaque : le consommateur ignore les règles du jeu, pendant que la machine accumule informations, historiques et contextes.

Trois dérives se dessinent.

La première est illégale mais révélatrice : l’utilisation d’algorithmes partagés pour coordonner les prix sans communication explicite entre acteurs. Aux États‑Unis, des outils de ce type ont permis à des propriétaires immobiliers d’aligner les loyers à la hausse, laissant volontairement des logements vacants plutôt que de baisser les prix. Le résultat a été une hausse artificielle des loyers et une intervention des autorités.

La deuxième est légale mais structurellement problématique. Lorsque des entreprises concurrentes adoptent des outils de tarification dynamique indépendants, les algorithmes apprennent à s’observer et à s’aligner. La concurrence par les prix s’érode progressivement, les baisses deviennent rares, et le consommateur perd, sans qu’aucune entente explicite ne soit juridiquement démontrable.

La troisième dérive est la plus préoccupante. Les programmes de fidélité et les applications commerciales collectent des volumes considérables de données : habitudes d’achat, localisation, fréquence, urgence. Ces informations servent à proposer des promotions ciblées, mais aussi à ajuster les prix à la hausse pour les consommateurs perçus comme moins sensibles ou plus captifs.

Pour le Maroc, cette logique n’est pas théorique. Elle est déjà visible dans le transport aérien, l’hôtellerie, les plateformes numériques et le commerce en ligne. Elle progresse également dans la grande distribution à travers les promotions personnalisées, les offres limitées dans le temps et, demain, les étiquettes électroniques capables de modifier les prix instantanément.

Au‑delà de l’impact sur le pouvoir d’achat, une question de confiance et de souveraineté économique se pose. Ces systèmes sont conçus ailleurs, selon des logiques d’optimisation qui ignorent souvent les réalités sociales locales. Lorsque le prix devient une décision algorithmique opaque, la relation commerciale perd sa lisibilité, et le consommateur sa capacité de comparaison.

Ailleurs, des régulateurs commencent à réagir : exigences accrues de transparence, limites sur l’utilisation des données, encadrement des variations de prix pour les biens essentiels. Le Maroc, engagé dans la modernisation de son cadre de protection du consommateur, a l’occasion d’anticiper ces mutations plutôt que de les subir.

Car le commerce a toujours impliqué un rapport de force. Mais lorsque l’un des acteurs est un algorithme qui connaît vos habitudes, vos contraintes et parfois vos urgences, l’équilibre change. La question n’est donc plus seulement de savoir combien nous payons, mais si nous sommes prêts à accepter que le prix disparaisse comme espace de débat collectif, sans en avoir clairement discuté les règles.