Rarement un événement sportif aura réuni autant de registres à la fois : la compétition, la fierté nationale, la communication institutionnelle, l’hospitalité, la diplomatie africaine, le marketing, les réseaux sociaux et la fabrique des émotions. La finale de la CAN a montré que « le sport n’est pas que du sport ». Il est miroir de scènes, leviers, prétextes, vulnérabilités et promesses. Et c’est précisément pour cela que la défaite a été vécue comme une défaite narrative.
Le football comme fabrication de récit
La finale perdue de la CAN a été vécue comme un choc. Non seulement parce que l’équipe nationale a été battue, mais parce que cette défaite a contredit un récit qui semblait prédestiné.
Pendant plusieurs semaines, pour certains, un résultat positif avait été annoncé, montré, célébré avant même d’exister. Plusieurs instances sportives, dont le sélectionneur national, avaient laissé entendre que le Maroc irait au bout. Les publicitaires et sponsors avaient lancé des campagnes où l’on voyait les joueurs fêter la victoire, voire soulever le trophée. Sur les panneaux, dans les vitrines et sur les réseaux, le scénario final était déjà en place : on ne se préparait pas à un tournoi, mais à une consécration.
Le football ne produit pas seulement des résultats mais des histoires
Comme l’a montré l’anthropologue Christian Bromberger, le football n’est pas seulement un sport : c’est une dramaturgie sociale, structurée par des attentes, des climax et des retournements. Sa puissance tient au fait qu’il ne produit pas seulement des résultats, mais des histoires. « On ne regarde pas seulement un match, on suit un récit », écrit-il. Ce récit ne fonctionne cependant qu’à la condition que l’incertitude en demeure le moteur principal.
Norbert Elias, qui a analysé le développement des sports modernes, rappelait que l’un des traits qui fait du sport un phénomène contemporain est précisément sa capacité à domestiquer l’incertitude : suffisamment maîtrisée pour être jouée, mais jamais suffisamment contrôlée pour être supprimée. Le plaisir sportif repose sur ce seuil fragile où le jeu reste ouvert, imprévisible et disputé.
Le sport, pourtant, ne supporte pas qu’on lui retire son incertitude. En effaçant le doute, on fabrique des attentes. Et lorsque ces attentes s’effondrent, ce n’est pas le match qui s’effondre, mais le récit. Ce n’était plus la défaite d’une équipe, mais la défaite d’une histoire.
En finale, ce n’est pas l’incertitude qui a déçu : c’est son absence.
Des tribunes à la rue : la victoire projetée
Cette anticipation a pesé sur l’espace social lui-même. Kamal, ingénieur marocain résident aux États-Unis, en offre un exemple éclairant. Arrivé le 8 janvier et reparti le 19, il avait acheté ses billets pour le quart, la demi-finale et la finale. « Je ne voulais pas rater la consécration après cinquante ans », expliquait-il.
Lorsque les prix ont atteint les 10.000 dirhams, plusieurs amis ont suggéré à Soufiane, ingénieur installé à Rabat, de revendre son billet. Il a souri et refusé : « Ce genre de consécration, une Coupe d’Afrique, ça ne se vit qu’une fois dans sa vie ».
La flambée des prix révélait moins uniquement un marché spéculatif qu’une pluralité de motivations sociales : la volonté d’être présent, d’anticiper l’événement, de mesurer sa valeur symbolique ou d’en partager les émotions. En marge du stade, on ne discutait pas seulement d’une “célébration annoncée”, mais aussi de la rareté des billets, de l’incertitude sportive, du prestige d’un événement de grande ampleur et du désir de faire partie du moment.
Comme l’a montré Norbert Elias, le sport moderne fonctionne néanmoins comme un rituel séquencé, où l’émotion monte, culmine et se relâche selon une dramaturgie partagée. Le billet n’était donc pas qu’un droit d’entrée, mais un support de participation au rituel et à l’expérience collective, sans que cette dimension n’épuise toutes les raisons d’y prendre part.
Dans les tribunes organisées, l’état d’esprit était le même. Les collectifs SBOUAA et ROSSO VERDE, habitués à suivre l’équipe, avaient déjà préparé les festivités d’après-match. Certains avaient préparé des fumigènes à l’entrée du stade. On ne venait pas voir si le Maroc allait gagner, mais comment il allait célébrer sa victoire.
C’est ici que le raisonnement bourdieusien éclaire la scène : le prix du billet relevait moins du marché classique que d’un marché symbolique, où la valeur n’est pas déterminée par l’offre et la demande, mais par l’anticipation d’un moment rare, par le prestige d’y être, et par la possibilité future de raconter qu’on y était. Le billet devenait un investissement moral et narratif, un actif émotionnel dont la valeur se réalisait dans le récit, plus que dans l’expérience du match lui-même.
Cette confusion entre anticipation et consécration n’est pas propre au Maroc. En 2007, en pleine Coupe du monde de rugby, l’équipementier des All Blacks avait lancé une campagne s’annonçant comme « l’équipementier des champions ». L’équipe néo-zélandaise fut pourtant éliminée en quarts de finale. Depuis, l’épisode est devenu un cas d’école du marketing sportif : lorsqu’on fabrique la victoire avant qu’elle n’arrive, on fabrique aussi sa déception.
Sept ans plus tard, en 2014, le même équipementier adopta une stratégie similaire à l’occasion de la Coupe du monde de football, avec le slogan « All in or nothing » (« tout ou rien »). Ce type de slogan s’inscrit dans la logique propre au marketing sportif international, où l’annonce du triomphe, de l’excès ou de la performance totale fait partie du jeu discursif. Dans ce registre, la marque se permet d’anticiper le succès parce que le risque symbolique de l’échec lui appartient : s’il survient, c’est son capital de marque (prestige, attractivité, image) qui est touché, et non une diplomatie ou une communauté nationale. L’enjeu reste ainsi circonscrit au monde marchand, où la sanction est commerciale ou réputationnelle, plutôt qu’identitaire ou politique.
Un pays, en revanche, ne peut pas être « tout ou rien » dans sa communication. Là où la marque peut pousser la radicalité pour « marketer », l’État doit composer avec des intérêts multiples et hiérarchisés : infrastructures et services, hospitalité, relations diplomatiques, image internationale, fédérations, sponsors, sécurité, contingences africaines, soft power. La victoire sportive n’est jamais son seul horizon. Elle cohabite avec la diplomatie, la prudence et le récit continental.
Autrement dit : la marque peut vendre la victoire ; le pays doit gérer l’incertitude.
Quand l’hospitalité rencontre la tactique
Au Maroc, un autre registre s’est ajouté à cette défaite narrative : la question de l’hospitalité. L’hospitalité n’est pas un détail culturel, mais un capital symbolique dont le pays fait usage dans le tourisme, la diplomatie et désormais le pays le fait si bien dans le sport. « Au Maroc, on reçoit », c’est presque un axiome. Dans la logique décrite par Marcel Mauss, l’hospitalité relève du don : elle engage celui qui l’offre et oblige symboliquement celui qui la reçoit.
C’est précisément pour cela que plusieurs déclarations de sélectionneurs étrangers ont surpris, puis agacé. Sur les réseaux, beaucoup de Marocains se sont étonnés des critiques du sélectionneur égyptien sur l’hôtel ou le train, puis du sélectionneur sénégalais évoquant un “manque de sécurité” lors de l’arrivée de son équipe à Rabat. Les images montraient pourtant une foule majoritairement sénégalaise venue célébrer ses joueurs après l’annonce publique de leur arrivée par la fédération sénégalaise elle-même. Aucun incident, aucune tension. Rien qui justifiait une critique sécuritaire. Mais le match extra-sportif avait déjà commencé.
Ces remarques n’ont pas été lues comme tactiques, mais comme culturelles. Au Maroc, critiquer l’accueil revient à critiquer la maison, et donc celui qui y habite. Dans le langage d’Erving Goffman, c’est la face du pays qui semblait mise en cause. Et dans la perspective de Pierre Bourdieu, c’est la dimension honorifique de l’hospitalité (ce qui se joue en termes de dignité, de respect et de reconnaissance mutuelle) qui paraissait atteinte.
Beaucoup y ont vu une remise en cause du fair-play. Certains ont rappelé que l’équipe sénégalaise avait passé presque un mois dans un palace à Tanger, avec terrain d’entraînement réservé, un public marocain fraternellement acquis à leur cause, et que tout avait été facilité jusqu’à Rabat.
Abus d’hospitalité
Lors du match, l’appel du sélectionneur sénégalais à quitter le terrain après le pénalty accordé au Maroc, puis les débordements du côté des supporters sénégalais (pourtant placés au plus près de la pelouse par confiance et courtoisie) ont renforcé l’impression d’“abus d’hospitalité”. Sur les réseaux, les phrases ont fusé : « On accueille trop bien », « On ne nous respecte pas », « On est naïfs », « On ne nous aime pas ». Certains ont parlé de trahison symbolique, estimant qu’un pays ami devait rendre l’hospitalité par du fair-play.
Les sélectionneurs parlaient stratégie ; le public entendait offense
Ce moment révélait un brouillage des registres. D’un côté, l’hospitalité marocaine, généreuse, pacifiste, ouverte. De l’autre, le football, avec ses ruses, ses calculs et sa psychologie compétitive. Les sélectionneurs parlaient stratégie ; le public entendait offense. Les premiers jouaient la compétition ; les seconds défendaient l’honneur. L’un cherchait à influencer le match ; l’autre à préserver l’image.
Au final, beaucoup ont cessé de distinguer l’organisation d’un événement, qui impose d’ouvrir les bras, et la compétition sportive, qui impose parfois de les fermer. La CAN a montré qu’on ne peut pas faire les deux sans friction.
La célébration comme capital émotionnel
Dans le sport, le moment le plus fort n’est pas toujours la performance, mais la célébration. La rue qui s’illumine, les klaxons, les drapeaux, les cris et les accolades constituent des rituels de joie collective. Les sociologues parlent ici de capital émotionnel : un bien commun immatériel qui fabrique du lien et de l’appartenance.
Et ce capital s’accumule. En un an, les Marocains ont célébré six matches de la Coupe du monde U20, avec un titre mondial ; cinq matches de la Coupe du monde U17 ; six matches de la Coupe arabe, avec un autre trophée ; puis six matches de la CAN. Il ne manquait que la dernière explosion, celle de la finale. Mais l’absence d’un rituel n’efface pas les autres.
Le sport ne fonctionne pas comme une tragédie en trois actes, mais comme une série à épisodes. Une déception prépare une saison suivante. Dans quelques mois, déjà, viendra la Coupe du monde 2026 aux États-Unis, au Mexique et au Canada. Le cycle recommence.
L’incertitude n’est pas un défaut du sport, c’est sa condition. Sans elle, il n’y aurait ni nervosité, ni frisson, ni jubilation. La célébration n’est pas la récompense du sport. C’est sa raison d’être.
Sport et gouvernance : l’angle mort de la connaissance
L’un des enseignements majeurs de cette CAN tient à la primauté accordée à la visibilité dans les politiques sportives contemporaines. La communication, l’événementiel, les partenariats médiatiques et la diplomatie sportive ont pris le pas sur l’analyse, l’évaluation et la production de connaissance. Pour reprendre la distinction proposée par Lascoumes et Le Galès, le sport est devenu un instrument de visibilité, rarement un instrument de connaissance. La vitrine avance, mais l’infrastructure cognitive manque.
Le Maroc investit massivement dans l’image du sport, mais très peu dans sa compréhension. Peu de dispositifs existent pour produire ou capitaliser de l’information sur les pratiques sportives, leurs usages sociaux, leurs trajectoires territoriales ou leur économie. Dans la perspective de Bourdieu, le champ sportif reste dominé par les acteurs de la représentation plutôt que par ceux de l’expertise, empêchant l’émergence d’un véritable marché cognitif du sport.
Dans d’autres pays, le développement sportif s’accompagne d’un écosystème articulant laboratoires, agences d’évaluation, diagnostics territoriaux et données longitudinales, permettant de relier sport, santé, éducation, emploi, territoire et diplomatie. Ici, l’absence de capitalisation, de données et de mémoire institutionnelle limite l’apprentissage collectif. Comme le rappellent Jobert et Muller, une action publique dépourvue de référent cognitif devient condamnée à reproduire les mêmes réflexes, faute de pouvoir apprendre de sa propre histoire.
L’asymétrie entre visibilité et connaissance n’est pas seulement symbolique ; elle pourrait empêcher la consolidation d’un modèle national éclairé, fondé sur l’expérience plutôt que sur la réaction. Elle invisibiliserait les initiatives locales, affaiblirait la capacité d’évaluation, et priverait les décideurs d’outils de projection. En d’autres termes, l’action publique dans le sport produit davantage la visibilité que la connaissance, alors même que les deux sont amenées à se nourrir mutuellement.
Conclusion
La CAN aura montré que le sport ne se résume pas à des résultats, mais à des récits, des émotions et des représentations collectives. Le Maroc n’a pas seulement perdu une finale ; il a perdu la fin d’une histoire qu’il avait commencé à écrire trop tôt. Mais au lendemain du match, et à mesure que la passion est retombée, la lecture s’est déplacée. La CAN n’a pas été seulement une compétition sportive ; elle a été une scène diplomatique, logistique, culturelle, identitaire et continentale. C’est ce déplacement du regard qui a révélé qu’un pays hôte peut “perdre” un match tout en “gagnant” un événement.
Le message royal du 22 janvier a d’ailleurs opéré cette clarification. En distinguant l’incident sportif de la réussite organisationnelle, en rappelant la fraternité africaine comme horizon et en inscrivant la compétition dans un récit de long terme, il a repositionné le Maroc dans son rôle de puissance africaine accueillante, moderne et pérenne. L’événement n’a pas entamé cette position ; au contraire, il l’a mise en lumière, en montrant la capacité du pays à organiser, accueillir, projeter et fédérer.
Dans le sport, les histoires se réécrivent toujours. Elles reviennent sous d’autres formes, dans d’autres compétitions, avec d’autres espoirs. La Coupe du monde 2026 arrive déjà, avec son lot d’incertitudes, de projections et de possibles. Et c’est précisément cette incertitude qui fait du sport un territoire où la déception ne ferme jamais la porte : elle la laisse entrouverte pour le prochain match. Le sport ne fonctionne pas comme une tragédie à fin unique, mais comme une série à épisodes. Les victoires ne sont jamais définitives et les déceptions jamais terminales.
Le Maroc n’a pas seulement perdu une finale. Il a ouvert la porte à la suivante.
Bibliographie
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