Depuis des années et encore plus depuis un an, les Marocains, toutes tendances confondues et à différents degrés de prise de conscience, jubilent à l’idée du déclin de l’Occident. Ils inventent des concepts à la va-vite. Ils se retrouvent dans le passéisme pour réinventer une histoire pleine de mythes. Ils répètent des expressions imagées utilisées par des intellectuels de renom. Ils mélangent géopolitique et verbatim. Ils ressassent une expression chère à Abdellah Laroui selon laquelle « le Maroc serait une île ».
L’expression est éloquente parce qu’elle décrit la situation du Maroc qui se trouve encerclé, cadenassé et assailli de toutes parts par des adversaires visibles et invisibles. Du moins, c’est ce que ses adversaires souhaitent. Les gens oublient que Laroui utilise aussi une autre expression tout aussi éloquente : la schizophrénie en politique et en diplomatie. Elle l’applique vers le milieu des années 1970 à l’Algérie et à son comportement vis-à-vis du Maroc, notamment sur la question du Sahara marocain.
Schizophrénie ou syndrome de la meute ?
Cette schizophrénie n’est cependant pas appliquée à la seule Algérie. On l’a constaté à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations de football 2025-2026. Schizophrénie individuelle et schizophrénie collective, serais-je tenté de conclure. Je ne sais pas si la psychanalyse permet cette distinction ou non ou s’il serait plus approprié de parler du syndrome de la meute. J’avoue que sur ce registre, je suis dans la confusion totale. Confusion justifiée, tant il est vrai qu’en matière de concepts, les gens n’ont pas de retenue.
Si bien que pour faire amende honorable, des plumes plus raisonnables parlent du Sud global comme un palliatif à l’échec du concept du non-alignement. Un arbre qui cache la forêt. On y trouve pêle-mêle des pays que rien ne rassemble si ce n’est l’ambition d’échapper à la malédiction d’être classés à des stades moyens ou inférieurs du développement humain durable. De quel Sud global parle-t-on ?
Alors, je me trouve face à un dilemme. L’épilogue hallucinatoire de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations de football entre le Maroc et le Sénégal. Une finale qui dépasse le cadre d’un match de football où toutes les armes sont possibles. Oui, dans le respect de l’esprit sportif. Je ne suis pas partisan de la théorie du complot. Cependant, je ne suis pas non plus naïf au point d’avaler la couleuvre d’un acte isolé commis par une personne ou une poignée de personnes sur leur propre initiative.
J’irai encore plus loin en avançant l’hypothèse que la manipulation est une arme à double tranchant. Ceux qui se plaisent à siroter le breuvage sur le déclin de l’Occident avancent l’argument du déclin des valeurs. Où est-ce qu’ils peuvent trouver des valeurs dans ce qui s’est passé le 18 janvier 2026 ?
Les Africains et les Arabes s’autoflagellent en dénonçant l’arrogance occidentale et en se réfugiant dans un passé perçu comme étant un âge d’or indéniable. Encore faut-il prouver qu’il existât. Ensuite, ils s’enferment dans une série de syndromes selon le cas et l’impératif. Cela ne les empêche pas de poser des lapins les uns aux autres. Ils trouvent réconfortant de comploter les uns contre les autres. Ils se réjouissent des malheurs des voisins. Ils trouvent un alibi idéal à chaque comportement qui les confond dans la honte.
En Algérie, ils ne sont pas sortis manifester pour Gaza, mais sont sortis à la défaite du Maroc
Des manifestations de joie en Algérie, une foule des grands jours comme si la défaite du Maroc contre le Sénégal était leur victoire. Ils ne sont pas sortis pour manifester contre ce qui s’est passé à Gaza, alors que leur gouvernement ne cesse de crier son soutien à la Palestine.
Gaza justement, dont des habitants ont célébré la défaite du Maroc, le seul pays qui a été capable de leur faire acheminer l’aide par voie terrestre durant le blocus décrété par Israël au lendemain du 7 octobre 2023. Même constat, à quelques exceptions près, en Égypte.
Il faudra analyser la situation à tête reposée. Le Maroc en a l’habitude. C’est la raison pour laquelle il faut saluer la vigilance des décideurs marocains préférant la sécurité, la réputation et la générosité à un enchantement éphémère que pouvait donner une coupe continentale.
Les réseaux sociaux ont largement diffusé une citation de Mehdi El Manjra selon laquelle une victoire sportive d’un pays arabe contre un autre ne doit pas faire oublier que les deux sont des pays sous-développés et qu’ils ont beaucoup de déficits à combler. On sait quelles ont été les convictions politiques et idéologiques d’El Manjra. Il aurait tenu le même langage s’il était encore de notre monde.
Bain d’ingratitude, douche écossaise
À la même époque, des chercheurs occidentaux se sont livrés à la remise en cause de la raison arabe pour créer un électrochoc et raviver la pensée. Ils ont été épinglés au même titre qu’El Manjra. Ils l’ont été par les aînés de ceux qui se réjouissent aujourd’hui du déclin hypothétique de l’Occident.
Les mêmes mordus des réseaux sociaux sentent le vertige si un texte dépasse une cinquantaine de mots. Oui, le déclin des valeurs et le choc culturel s’accompagnent de perceptions combinant sadisme et masochisme. Sinon comment expliquer la joie dont font montre des étrangers originaires de pays dits en développement qui vivent dans des pays développés quand ces derniers sont victimes de catastrophes naturelles ou de drames humains? Ceci sans parler de différentes compétitions sportives dont le football.
Le Maroc n’en est pas à son premier bain d’ingratitude
Alors, théorie du complot ou mauvais concours de circonstances ? Le débat est ouvert et des révélations sont faites au compte-goutte. Qu’à cela ne tienne, mais la prudence doit être de rigueur. On n’est pas en droit de donner des leçons à qui que ce soit. Cependant, il faut rappeler que le Maroc n’en est pas à son premier bain d’ingratitude. Sans chercher à faire des associations gratuites, force est de rappeler que le pays a expérimenté presque deux décennies de complots quand il s’est engagé dans des réformes audacieuses en 2000.
Le sérieux et la maestria avec lesquels ces réformes ont été caractérisées n’ont pas été du goût de nombreux Arabes et Européens. Aujourd’hui, c’est le tour de certains pays africains. Ils n’en veulent pas au Maroc parce qu’il avance et se développe ; ils lui tiennent grief parce qu’il leur rappelle qu’ils doivent prendre le train en marche. Rares sont ceux qui en ont les moyens et la volonté politique. Et ils le font loin des projecteurs des caméras et des curieux. Justement comme le Maroc le fait.
Je me rappelle une scène qui se déroule en 2006 dans laquelle on voit un membre influent de l’intelligentsia marocaine, défenseur acharné du nationalisme arabe et de la cause palestinienne, s’égosiller devant un diplomate palestinien. Il lui reproche le fait que les Palestiniens aient accepté de négocier avec Israël à Oslo (1993) et à Camp David (2000).
Le diplomate palestinien lui répond chaque fois que le ton monte, que les Palestiniens savent où réside leur intérêt national et qu’ils n’ont de leçon à recevoir de personne. Le militant marocain lui signifie que l’intérêt national palestinien ne passe pas avant l’intérêt des Arabes du Proche-Orient en Afrique du Nord. L’assistance est sidérée et outrée. En somme, la cause palestinienne selon le militant marocain, n’a aucune importance si elle n’a pas l’aval sinon la tutelle des partisans du panarabisme.
La vocifération idéologique qui fait mal aux causes que cette catégorie de militants croit, sans doute de bonne foi, défendre. Ils ont devant eux d’autres dogmatiques qui défendent les causes contraires. Les deux se cassent les reins dans l’ancrage à un transnationalisme idéalisé ou à un nationalisme dévastateur. Pas de ligne médiane. Comment cela ?
Eh bien, à la suite de la mascarade de la Coupe d’Afrique des nations, des voix outrées se sont élevées pour tirer les enseignements de ce qui s’est passé, voire pour revoir la politique du Maroc avec certains pays africains et arabes. Réactions émotionnelles, disent les uns ; vision légitime, disent les autres. Alors, qu’est-ce que j’en pense ?
Le Maroc est un pays africain. Son recul stratégique est en Afrique. Ceux qui appellent à reconsidérer sa politique africaine parce que des esprits malintentionnés ont comploté dans les coulisses manquent de vision et n’ont certainement pas la visibilité requise.
Déjà, les mêmes esprits et leurs commanditaires avaient tout fait pour que le Maroc ne retrouve pas sa place au sein de l’Union africaine en 2017. Le Maroc a bâti sa politique africaine sur la base du bilatéralisme porteur. Il continuera sur la même lancée. Les enjeux sont grands et c’est cela que les adversaires (qui après tout défendent leurs intérêts) tentent d’exploiter, à défaut d’entrer en lice.
Nationalisme et ostracisme ne riment pas
Les détracteurs meurent d’envie de freiner l’élan que le Maroc prend. Le nationalisme qui enfante le chauvinisme est un cimetière ambulant. Il ne faut pas commettre l’erreur faite par les Égyptiens au lendemain de la signature des accords de paix avec Israël en 1978.
L’Égypte étant alors critiquée par les pays arabes, des intellectuels égyptiens ont appelé à l’égyptianisation de la société par la sacralisation des valeurs héritées des Pharaons et la rupture avec les traditions arabo-islamiques. Un appel similaire a été adressé par leurs dirigeants aux Syriens et aux Irakiens après la scission du parti Baath en 1966 et la fissure dans le mur fragile du panarabisme.
Le Maroc n’a pas un problème identitaire pour tomber dans le piège ou dans l’excès du nationalisme. Le Maroc ne peut se distinguer dans son espace géopolitique que par le déploiement dans ses frontières naturelles, authentiques et vitales. Cela, encore une fois, passe par le sud. La circulation des biens sans celle des personnes est vouée à l’échec si la dimension humaine est prise en otage.
Si bien que ceux qui appellent à la remise en cause de la politique de la migration ouverte sur l’Afrique s’emmêlent les pinceaux. On oublie que la plupart des pays africains ont ouvert des consulats généraux au Sahara marocain (Burkina Faso, Burundi, Cap-Vert, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Eswatini, Gabon, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Libéria, Malawi, République centrafricaine, RD Congo, Sao Tomé-et-Principe, Sierra Leone, Sénégal, Tchad, Zambie et Togo).
Une projection dans l’avenir. Oui, les ambitions du Maroc sont grandes et légitimes. Des projets d’envergure sont en train d’être réalisés. Les initiatives atlantiques, le projet du gazoduc Afrique atlantique, la coopération bilatérale avec la majorité des États africains, les investissements importants, la présence des grandes banques marocaines, des compagnies d’assurances, des entreprises engagées dans des projets d’infrastructures sur terre et mer, etc., selon une approche participative, c’est cela qui finira par damer le pion aux détracteurs du Maroc.
Il y a des mains invisibles qui cherchent à évincer le Maroc et à le couper de son espace africain. Des langues sortiront un jour de leur réserve et révéleront les dessous d’un scénario dont certains pays africains ne sont que des boucs émissaires. Tout échec est un signe et un appel à se remettre en cause pour avancer.
On doit être fiers de nos valeurs qui sont celles de la générosité et de l’hospitalité. Cependant, comme l’ont signalé de nombreux commentateurs au lendemain du match, des gestes accomplis par certaines personnes ont été exagérés. Pour autant, il faudra continuer à consolider les relations humaines avec toute l’Afrique, mais avec pudeur, retenue, sens de la dignité et de la fierté silencieuse.
Une hospitalité même sincère peut tourner au vinaigre
Il y a parfois des plats de résistance qui heurtent l’estomac. J’en ai pour preuve trois exemples. Premièrement, en 1990, au Mali, je suis invité par un haut dignitaire dans son village natal. Un dîner est organisé en présence de sa petite famille au complet. Le menu comprend une recette spéciale, la meilleure selon l’art gastronomique du terroir.
Le soir même, mon estomac ne résiste pas. Je me bats pour ne pas le montrer. Je ressens un malaise qui dure plusieurs jours. Le même dignitaire vient s’excuser, plus tard. Il m’exprime ses regrets et ajoute que l’une de ses épouses, il en avait deux, voulait pousser l’hospitalité à son paroxysme. Elle en a fait de trop en ajoutant des ingrédients qu’elle ne devrait pas. Je suis quand même parti une autre fois chez lui, au même village. Je reçois la même intention. Tout se passe bien.
Deuxièmement, en 2006, au Kazakhstan, je fais partie d’une délégation internationale participant à une conférence internationale. À la fin des travaux, nous sommes invités par un collègue originaire de ce pays dans son village natal. L’accueil est extraordinaire. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un membre de la délégation, dont je tairai la nationalité, refuse de goûter à un plat spécial qui fait la fierté de ce village asiatique. Les ingrédients ne sont pas en cause, mais plutôt le commentaire d’un autre collègue qui manquait de tact et de retenue. La soirée tourne au vinaigre.
Troisièmement, en 2024, je participe à une conférence internationale dédiée à l’explorateur marocain Mustapha al-Azmouri (Estevanico 1500-1539) qui a eu lieu au College of Staten Island à New York.
En marge de cette rencontre, je devais dîner avec un professeur américain de renom que je connais depuis trois décennies. Je propose de décaler la date à la suite d’un imprévu. Pas possible, le professeur a un engagement familial rituel. Il s’excuse en deux mots. Pourtant, dans le programme de notre dîner, j’avais l’intention de relancer un projet académique auquel on avait été associés entre 1996 et 1999. Il y a des priorités dans la vie et des valeurs à respecter.
La rançon de la gloire ?
Trois exemples gastronomiques avec des perceptions et des résultats différents. Rien n’empêche de reconnaitre que les acteurs concernés ont été animés de bonnes intentions. Je serais tenté de parler de ‘’la rançon de la gloire’’ ou du fait que ‘’l’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre’’ ou de dire que ‘’pour avoir du miel il faut supporter les piqûres des abeilles’’. Ces proverbes, et d’autres encore, recèlent une signification profonde : ils invitent à tourner la page, à se lever et à continuer sa marche. Tout est question de psychologie et de mental.
Si bien que je ne peux pas résister, encore une fois, à faire recours à la psychologie, à la force du mental. En 1991, à Bamako, en marge d’un match de gala rendant hommage à un journaliste malien de renom, Roger Milla, le footballeur camerounais m’a confié, en présence de Salif Keita, premier Ballon d’or africain (1968), que le Maroc disposait d’excellents joueurs. Il avait une admiration profonde pour Abdelmadjid Dolmy. Une interview a été réalisée avec les deux pour promouvoir la candidature du Maroc à la Coupe du Monde de football 1994 et a été publiée dans l’hebdomadaire de l’époque ‘Le Liberal’’.
Toutefois, ajoute-t-il, les joueurs marocains ne sont pas forts mentalement parlant. Il explique que lors de la demi-finale entre le Maroc et le Cameroun en 1988, des consignes ont été données aux joueurs camerounais de multiplier les provocations contre les joueurs marocains. Cela n’a pas raté. Hassan, le défenseur central de l’équipe nationale, donne un coup de tête à un joueur camerounais et il écope d’une carte rouge. Le Maroc perd le match.
Trente-huit ans (38) après, le même scénario se répète à Rabat devant le Sénégal. Le mental… Oui, le mental. Et c’est ce même mental, qui a fait défaut dimanche dernier, qu’il faut retrouver pour aller de l’avant. Pour y arriver, il serait sage de ne pas provoquer de tremblement à la tête de l’équipe nationale à quatre mois de la Coupe du monde 2026.
Car au sein du système de prise de décision au Maroc, ce mental est fort et il a été visible dans la gestion des provocations de ce dimanche 18 janvier 2026. Il devra servir de wake-up call à prendre très au sérieux cette fois-ci. Le Maroc est africain et il le restera. On gagne dans la dignité ou on ne gagne pas.
Et cette dignité, on la trouve chez ces joueurs marocains qui ont préféré le pays d’origine de leurs parents à celui de leur pays de naissance. Et puis, Brahim Diaz reste un grand joueur. Et il reviendra plus fort encore, comme les autres joueurs de l’équipe nationale qui nous ont tellement donné des moments de bonheur inoubliables.