Le Maroc a vécu, depuis quelques décennies, sous un régime intense de production de stratégies sectorielles ou intégrées de la jeunesse, de montage de programmes dédiés à la jeunesse, de conception de cadres institutionnels, d’élaboration de lois et de réglementations, etc.

Il est difficile de faire l’inventaire de toutes les initiatives gouvernementales prises dans le domaine de la jeunesse. À grands traits, on peut relever quatre grandes stratégies dans le secteur de l’éducation depuis le lancement de la Charte Nationale de l’éducation en 1999 ; trois stratégies de la santé en faveur des adolescents et de jeunes ; deux stratégies de l’emploi et près d’une dizaine de programmes d’insertion, d’employabilité ou d’entrepreneuriat ; des centaines de projets d’activités génératrices de revenus en faveur des jeunes à travers les programmes de l’INDH étalés sur près d’une trentaine d’années dans diverses communes urbaines et rurales…

Ce mille-feuille de stratégies sectorielles et de programmes n’a pas atteint les objectifs souhaités. Ils ont surtout démontré que l’approche en silos a manqué de performance et atteint son point d’inefficience.

Qu’il y ait trop d’initiatives inutiles, certains exprimant une pure intention, d’autres plus incantatoires et sans portée réelle et concrète, est certes une réalité. Que les stratégies et programmes se succèdent sans cohérence sur des sujets connexes (l’éducation, l’emploi, la santé, la culture), qu’elles soient peu lisibles dans leur dispositif, trop complexes dans leur application, est non moins avéré. Il est ressorti de cette expérience qu’une stratégie intégrée s’imposait pour relever l’efficacité de la politique de la jeunesse.

La première stratégie nationale intégrée de la jeunesse en 2011 a souligné la nécessité d’une approche transversale suffisamment coordonnée entre les différents secteurs du gouvernement agissant d’une manière directe ou indirecte dans le champ de la jeunesse.

Elle s’est vite fondue dans une seconde stratégie, plus ambitieuse, celle de 2015-2030. Une stratégie qui a donné l’apparence d’avoir saisi les limites des politiques en faveur de la jeunesse avant de définir des objectifs et une nouvelle vision. Elle a identifié les cibles prioritaires, notamment les jeunes en situation d’exclusion économique, et arrêté des axes d’actions stratégiques (opportunités économiques; accès à des services de qualité ; promotion de la participation active des jeunes et du respect des droits de l’homme ; renforcement des dispositifs institutionnels de communication, d’information, d’évaluation et de gouvernance).

Stratégies nombreuses et absence de coordination

Un modèle de stratégie mais qui n’a jamais été validé et s’est contenté d’être un document de référence qui a inspiré les initiatives de certains ministères sans atteindre l’envergure et l’intégralité qu’il annonçait.

Il ressort de cette trajectoire de la politique de la jeunesse que les stratégies sectorielles ou intégrées se sont heurtées à l’absence de coordination des multiples intervenants et qu’elles sont plus marquées par la juxtaposition de dispositifs inarticulés.

L’ampleur et la lourdeur des procédures, des réglementations et des décisions gouvernementales affectent les structures des coûts et du même coup, la productivité de l’action publique dédiée aux jeunes. Le rapport coût-efficacité dans l’allocation et la gestion des ressources publiques réservées aux secteurs couvrant la demande sociale des jeunes s’en trouve affecté.

On peut convenir sans mal que les performances de l’action publique dans les secteurs (espaces) de vie de la jeunesse pêchent par un ensemble de déficits et des dysfonctionnements qui entravent la réalisation des engagements des gouvernements dans les divers domaines de la vie de la jeunesse.

Par ailleurs, la défaillance de la communication fait que ces politiques souffrent d’un manque de visibilité et de lisibilité parce que mal appliquées. Dès lors, disent quelques voix : il serait bon de produire un peu moins de programmes et de mieux vérifier l’application, l’effectivité de la mise en œuvre des précédents.

Le mouvement de contestation des jeunes du 20 février avait conduit à la production du premier jet de la stratégie nationale intégrée de la jeunesse. Cette priorité a été confirmée en juillet 2011 avec l’adoption de la nouvelle Constitution du royaume, qui stipule qu’il incombe aux pouvoirs publics de prendre toutes les mesures appropriées en vue d’étendre et de généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays (Art. 33).

En dépit des principes énoncés par la Constitution, il est reconnu que, dans la pratique, la jouissance par les jeunes de leurs droits continue d’être limitée par les procédures administratives souvent complexes, l’insuffisance de l’information et la persistance des attitudes négatives à l’égard des jeunes. 

Dans ce contexte, de différenciation entre droit formel et droit réel, des écarts entre la situation de jure et la situation de facto en matière d’accès aux droits, la jeunesse demeure profondément préoccupée par son état social. La création d’un conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative appelé à participer activement à la mise en œuvre et au suivi de la stratégie est restée lettre morte.

Désenchantement et méfiance

La crise d’efficacité de l’action publique en faveur de la jeunesse a fini par engendrer un désenchantement et une défiance vis-à-vis de la représentation politique. Un désenchantement qui n’a cessé de croître, entraînant par voie de conséquence une adhésion à un mouvement de masse, qui est en fait la manifestation de la faible acceptabilité ou réponse de l’action publique à des revendications légitimes.

Désaffection des urnes, montée en puissance des mouvements protestataires, enquêtes établissant de façon récurrente le sentiment de « mal représentation » des jeunes : les indicateurs attestant d’un désenchantement des jeunes vis-à-vis de l’ensemble de la « classe politique » sont nombreux et reconnus. Si ces phénomènes ne sont ni récents, ni spécifiques à notre pays, ils sont en revanche durables, grandissants et particulièrement préoccupants, notamment lorsqu’ils affaiblissent la base de légitimité des élus et, par là même, celle des politiques et décisions qu’ils prennent.

Sentiment d’être mal représenté

Le sentiment d’être mal représenté se diffuse de plus en plus largement au sein de l’opinion jeune. Les partis politiques deviennent progressivement des organisations de « professionnels » peu irriguées par la « demande sociale ». Par conséquent, les demandes des jeunes ne sont plus clairement articulées et le système politique a du mal à les lire et à les entendre. Les gouvernants sont de plus en plus souvent perçus comme une caste éloignée.

Un sentiment s’est installé dans l’esprit des jeunes, celui de l’impuissance du gouvernement à répondre à leur demande spécifique et à résoudre les déficiences des politiques publiques qui concernent leur vie présente et leur avenir.

Ce sentiment participe à la dégradation de l’image des politiques et la distance perçue entre les jeunes et la représentation. Ce sentiment croissant prend sa source dans un élément factuel avéré : celui de la sous-représentation des jeunes dans la sphère politique. La qualité de l’acte de représentation ne saurait être réduite à la diversité des caractéristiques sociodémographiques des élus, mais la situation actuelle révèle, en creux, une marginalisation par trop importante de la jeunesse.

Sous-représentation des nouvelles générations

En outre, ce déséquilibre générationnel ne concerne pas que la représentation politique mais bien l’ensemble des autres sphères de la vie économique et sociale. La conséquence immédiate d’une sous-représentation des nouvelles générations dans le paysage sociopolitique et institutionnel se traduit par le fait que les grandes orientations qui engagent le long terme sont prises sans la participation de ceux qui en assumeront bientôt les entières conséquences.

Le problème central de la société marocaine est celui de la question de la transmission, du legs collectif et politique d’un système économique et social dont les nouvelles générations sont, de fait, exclues. Il est à craindre que, tôt ou tard, ce moment de transition sans transmission ne vienne percuter avec violence l’espace de vie collectif si rien n’est fait pour l’anticiper.

C’est pour cette raison que le défi fondamental de la gestion de l’action publique dans les secteurs de la jeunesse est celui de l’amélioration du cadre institutionnel de la décision publique. La mise en place d’un cadre approprié pour l’élaboration, la mise en œuvre et le suivi de la politique de la jeunesse dans une situation caractérisée par des incertitudes considérables et une mutation de plus en plus rapide représente un défi majeur. Veiller à la bonne gouvernance de ce cadre en y impliquant les organisations représentatives des jeunes est essentiel pour répondre de manière adéquate aux défis. Cela s’impose pour regagner la confiance des jeunes. Si l’on veut que l’État demeure réceptif aux besoins des jeunes, le gouvernement doit revoir l’efficacité par rapport à leurs coûts des politiques et des institutions du secteur de la jeunesse.