On ne compte plus les révoltes et les soulèvements des Iraniens contre le régime des Mollahs depuis l’instauration de la République islamique par l’Ayatollah Khomeiny en 1979.

La justice, le développement et le bien-être promis n’étaient pour une majorité d’Iraniens que des leurres et des promesses. La jeunesse qui rêve avant tout de liberté, d’épanouissement et d’ouverture se voit cadenassée dans un système opaque qui ne pense qu’aux conquêtes extérieures et à la confrontation avec les pays voisins et les grandes puissances, au détriment des intérêts de son propre peuple.

La révolte qui s’est déclenchée récemment dans plusieurs villes iraniennes n’est qu’un énième soulèvement qui a fini dans la répression et le sang, comme par le passé. On évoque des milliers de morts, 3.000 selon certaines sources, et des milliers de blessés, sans compter les prisonniers.

Après plusieurs jours de révolte, le mouvement de protestation qui a gagné l’Iran depuis fin décembre s’est réduit, mais la répression de l’État islamique continue. Les Gardiens de la Révolution et les autorités policières sont passés à la contre-offensive judiciaire, emprisonnant les instigateurs de la révolte et asphyxiant ce qui reste du mouvement pour l’empêcher de renaître.

Dans sa politique de répression, le gouvernement iranien n’a rien épargné pour réduire l’intensité de cette révolte qui s’est révélée encore plus violente que les précédentes. Il a procédé à la coupure de l’internet, paralysant ainsi tous les secteurs d’activités du pays, dans le but qu’aucune information ou image ne parvienne à l’extérieur.

Ces manifestations ont poussé les autorités à envisager de créer leur propre système d’internet, à l’instar des Chinois, pour mieux assurer leur sécurité et filtrer les communications avec l’étranger. C’est dire si le système iranien actuel est encore loin de penser à desserrer son contrôle sur la société.

Un système théocratique figé face à une société en mutation

Les raisons de toutes ces tensions internes accumulées sont dues à un système politique figé qui n’a pas su évoluer avec le temps et les évènements. Instauré depuis l’avènement de la République islamique, il demeure basé sur la doctrine de Welayat El-Fakih. Une sorte de tutelle religieuse chiite dont le chef est le Guide suprême qui détient, à lui seul, les deux autorités religieuse et politique. Il est par conséquent l’autorité ultime qui est au-dessus de l’État lui-même, commandant l’armée, le gouvernement, la justice, tout en supervisant les grandes orientations nationales de l’Iran.

Paradoxalement ce système combine également des institutions élues, comme la présidence et le Parlement, qui cohabitent avec des organes non électifs mais fortement influencés par les religieux. Le Conseil des gardiens de la révolution est des plus importants puisqu’il filtre les candidats politiques aux élections, et impose ses choix au reste de la population. Ainsi, au Parlement toutes les lois et les réformes sont souvent vidées de leur substance pour favoriser une seule caste du système politique en place, c’est-à-dire les religieux. Cela a abouti à une centralisation excessive du pouvoir autour des seuls Gardiens de la révolution et de l’armée.

Depuis plus de quatre décennies, l’Iran est donc gouverné par un système politico-religieux qui repose sur une alliance étroite entre l’autorité religieuse et l’appareil sécuritaire qui soumet toute la société à son ordre. Aujourd’hui, c’est ce modèle théocratique qui se heurte à un pays en profonde mutation et à une jeunesse révoltée contre ce système religieux et répressif. On est en face d’une nouvelle génération à la recherche de plus de liberté et d’épanouissement, et qui ne se reconnaît plus dans les politiques poursuivies par les responsables iraniens actuels.

Les raisons de ces révoltes sont également d’ordre économique, car le chômage des jeunes demeure endémique. L’inflation est galopante, la corruption est répandue, et le pouvoir d’achat de la population est en régression. Tous ces facteurs nourrissent un sentiment d’injustice, de frustration et de colère contre les gouvernants. Le peuple semble fatigué des promesses non tenues et des discours idéologiques qui cachent les privilèges concentrés entre les mains de la minorité de privilégiés qui dirige le pays.

Il faudrait ajouter à ce sombre tableau l’impact des sanctions internationales sur l’économie iranienne. Celles-ci sont en rapport avec le programme nucléaire et touchent les secteurs pétroliers, financier et commercial. Le gel des avoirs et l’interdiction de transactions avec des entreprises, des banques, ou avec des personnes liées au régime iranien, empêchent le pays de s’insérer harmonieusement dans l’économie mondiale. Cette crise aux multiples facettes agit comme un accélérateur politique des révoltes, qui transforme le mécontentement social en une contestation populaire quasi permanente.

Le régime des Mollahs qui fait face à ces contraintes internationales, que lui-même a actionnées, n’a que la force et la coercition pour faire taire ses opposants et ceux qui réclament plus de dignité et de justice. Confronté à une société de plus en plus rebelle et exigeante, l’Iran des Mollahs semble renoncer à toute ambition de réforme et d’adaptation au monde. Ses ambitions régionales, qui encouragent militairement des mouvements chiites au Yémen, en Syrie et au Liban entre autres, ne rassurent pas non plus ses voisins sunnites et les puissances internationales.

C’est pour mener à bien cette stratégie que le régime iranien fait reposer toute sa politique sur la répression et le contrôle sécuritaire de la société. Face aux attaques militaires qu’il subit de l’extérieur, que ce soit d’Israël ou des États-Unis, ses pires ennemis, le régime fait à chaque fois appel au nationalisme des Iraniens pour créer une certaine unanimité autour de lui. Ces tactiques répétées lui permettent une certaine survie à court terme, mais n’ouvrent aucune perspective à long terme pour le peuple et la jeunesse du pays qui aspirent à la liberté et à la paix.

Dès lors, la récente confrontation n’est en réalité que la suite logique de ce long étouffement politique exercé par des religieux qui ne tiennent pas à partager le pouvoir. Leur échec, lors des récentes attaques d’Israël et des États-Unis, a exacerbé la révolte de la jeunesse qui reproche aux dirigeants d’avoir failli à défendre le pays face aux agressions externes. Bien que le régime iranien ne soit pas encore à l’agonie, il demeure fragile et enfermé dans ses propres logiques d’hier. En refusant d’adapter ses fondements idéologiques aux exigences de son propre peuple, l’Iran ira d’une crise à l’autre jusqu’à l’effondrement final.

Il est donc fort probable que les Mollahs poursuivent la même politique autoritaire pour se maintenir au pouvoir. Ils disposent pour cela de la force, grâce à l’appareil sécuritaire et à leur contrôle de l’espace public. C’est ce scénario qui est le plus probable à court terme, car il leur garantit une apparente stabilité, en attendant la prochaine révolte. Le régime pourrait aussi procéder à une adaptation limitée pour répondre à certaines demandes des manifestants sans remettre en cause ses fondements théocratiques. Ces ajustements pourraient être limités, mais ils ne feraient que réduire momentanément la pression populaire, tout en maintenant la structure religieuse actuelle.

Cette crise structurelle que traverse le régime iranien ne se résume pas non plus à une vague de protestations conjoncturelles, dues à une simple crise économique. Elle révèle avant tout un blocage politique d’un régime fondé sur la sacralisation du pouvoir religieux dans une société qui est arrivée à maturation, et qui aspire à plus de liberté. Les Mollahs continueront de vouloir gouverner au nom d’une légitimité religieuse passéiste qui ne mobilise plus, alors que le peuple, dans sa grande majorité, a réclamé un nouveau contrat politique garant d’une plus grande liberté individuelle.

En définitive, le régime iranien actuel, qui gouverne le pays depuis bientôt un demi-siècle, a atteint les limites qu’il s’est lui-même imposées. Il se trouve maintenant confronté à une équation difficilement soluble. Se maintenir encore par la coercition en niant la mutation de la société iranienne. Ou alors se transformer, au risque de se renier, ce qui s’apparenterait à un suicide politique qui lui serait totalement fatal. Face à ces deux options cornéliennes, l’Iran des Mollahs restera, pour un temps encore, dans un état de tension permanent, et constituera un danger, non seulement pour son propre peuple, mais également pour ses voisins.