Le cinéma marocain, ou le cinéma au Maroc, est en fête et vit son printemps en cette saison d’automne. Le vocable fête a, du reste, donné le mot festival et il y en a trois d’un coup, et dans la foulée, tous dédiés au cinéma. Après celui, national de Tanger et méditerranéen de Tétouan, Marrakech s’apprête à accueillir la 22ᵉ édition du prestigieux Festival international du film du 28 novembre au 6 décembre prochain.

Nous avons déjà consacré la dernière chronique aux activités parallèles du premier en rendant compte, notamment, d’une rencontre entre cinéastes marocains de générations différentes.

Le lendemain de la clôture du festival national de Tanger, s’est ouvert celui, tout proche, de Tétouan et on ne peut que se réjouir d’une telle profusion d’activités cinématographiques. Cela n’a pas toujours été le cas par le passé et c’est heureux que l’on se bouscule désormais pour voir des films et pour en parler. Preuve que le pays change, n’en déplaise aux aigris et aux esprits chagrins, et que « les années 80 de notre jeunesse », comme dirait l’économiste Mohammed Lahbabi (titre éponyme de son ouvrage publié en 1970 et préfacé par Abderrahim Bouabid), sont bien derrière nous.

Dans la conclusion de la préface, le regretté Abderrahim Bouabid écrivait d’une belle plume empreinte d’optimisme : « Ce livre sera pour les jeunes, et pour les adultes aussi, celui de la difficulté vaincue, celui des cercles dits vicieux brisés, celui de la volonté et de l’espérance ».

C’est précisément un film né à l’orée des années 80, qui a ouvert la 25ᵉ édition du Festival national du Film de Tanger. Il s’agit de Transes (Al Hal), un documentaire réalisé en 1981 par Ahmed Maanouni (auquel un vibrant hommage a été rendu) et produit avec la complicité technique de l’infatigable Izza Gennini.

Le film raconte la saga du groupe Nass El Ghiwane à travers plusieurs concerts tant au Maroc qu’en Tunisie ou en France. Mais le réalisateur a aussi introduit sa caméra dans la vie et l’intimité de chaque membre de ce groupe musical. De sorte que nombre de spectateurs, notamment les jeunes, ont découvert pour la première fois la vie simple et populaire, l’œuvre inspirée et innovante d’un groupe mythique qui a marqué ces années difficiles que le pays a traversées dans le doute, l’incertitude mais aussi l’espérance.

Certains jeunes cinéastes ont retrouvé les souvenirs des cassettes audio que leurs parents écoutaient en boucle et tentaient de fredonner les bribes de quelques chants languissants : « Ya Sah rani wast al hamla », « Fine ghadi biya khouya », « Mahammouni ghir r’jal ila da3ou ». Et tous se sont sentis bluffés mais fiers après le témoignage laudateur qui a ouvert la projection : celui de Martin Scorsese dont la fondation qu’il préside avait restauré la copie en 2007. Le célèbre réalisateur de « Taxi Driver » avait adoubé ce groupe découvert par hasard et dont il avait apprécié les sons et les attitudes sur scène, tard dans la nuit pendant qu’il montait un de ses films et alors qu’une chaine de télé diffusait « Transes ».

Ce beau docufiction, produit comme nombre de films de cette époque (on peut en citer une dizaine tout au plus) avec les moyens du bord et dans le même temps avec l’énergie de l’espérance, marque la différence, mais également le paradoxe, entre le cinéma d’hier et celui qui voit le jour aujourd’hui.

Une quarantaine d’années les séparent, peu de choses les rassemblent. Celui d’hier a été d’abord une entreprise symbolique. Il s’agissait, pour une poignée de cinéastes, de donner au pays une image de lui-même dans une période où la modernisation encore balbutiante côtoyait la fracture sociale.

Tous participaient d’une même ambition visant à inscrire le Maroc dans le champ du visible, à inventer un langage propre et, par-là, écrire un récit collectif. Ce cinéma de l’origine était traversé par la question sociale. Il explorait les mutations du monde rural, l’exode, la désillusion politique, la tension entre tradition et modernité.

Issus parfois de la critique ou du théâtre et pour une demi-douzaine de l’IDHEC de Paris (ancêtre de la Fémis) ou d’écoles de cinéma en Pologne, ils voyaient le cinéma comme un instrument de connaissance et de transformation. Leurs films étaient peu nombreux, peu soutenus, mais leur ambition était immense, tant ils rêvaient de fonder une conscience nationale par l’image.

A partir de la fin des années 90 et dès les années 2000, un autre souffle s’impose. Le Maroc a changé, les modes de production aussi. La nouvelle génération tourne dans un paysage audiovisuel plus ou moins élargi : festivals actifs, soutien du CCM, coproductions internationales pour une minorité et un public plus curieux de voir ses histoires, et enfin la participation de la télévision. (Hélas, on oublie souvent ce que les chaines de télévision, notamment 2M, à travers les fictions télévisuelles, les documentaires et les coproductions, ont apporté aux cinéastes et aux comédiens sur le plan tant matériel que professionnel).

Mais les histoires ont quelque peu changé. Elles ne cherchent plus à représenter « le Maroc », mais nourrissent une folle ambition de représenter « les Marocains ». Ainsi, le regard de la caméra s’est tourné vers l’intime, le corps, la ville et les blessures invisibles.

A la faveur des nouveaux moyens techniques et financiers, l’esthétique elle-même se transforme et la narration devient plus elliptique, les dialogues plus sobres, en plus d’une liberté de ton impensable dans les années 80. Mais cette liberté a un prix : celui de la dispersion et là où la première génération essayait de construire une mémoire commune, la seconde revendique la singularité. Elle ne parle plus « au nom de la société » mais « à partir de soi ».

Dès lors on ne peut parler d’un cinéma marocain comme école et éducation du regard collectif, mais simplement d’une somme d’images et de visions personnelles. Peut-être parce que, comme le soutenait le réalisateur et comédien Albert Dupontel dans un entretien avec Studio Magazine : « le but ce n’est pas de faire du cinéma, mais son cinéma« .