Rien de tout ce que la CAN a jusqu’ici connu comme drame et spectacle désolant ne se rapproche de l’effondrement honteux, de cette atteinte à l’esprit du fair-play à laquelle Rabat a assisté dimanche dernier, lorsque le Sénégal a quitté la pelouse pour protester contre ce qu’il prétendait être un arbitrage hostile.

Dans leurs tentatives d’expliquer – voire de justifier – le comportement du Sénégal, d’anciens joueurs, des commentateurs sportifs et même des supporters lambda, en Afrique et ailleurs, ont essayé de présenter ce retrait de l’équipe sénégalaise comme une faute regrettable mais humainement compréhensible, une explosion émotionnelle dans le feu de l’action, en pleine compétition.

Or cet acte antisportif n’a rien de « compréhensible », et aucun effort de contextualisation ne saurait l’excuser. Il s’agissait purement et simplement d’une remise en cause frontale de l’autorité arbitrale, d’une atteinte à la crédibilité de la compétition et des normes fondamentales qui font du football le sport qu’il est.

Pas un cas isolé

Plus fondamentalement encore, venant du Sénégal, le comportement observé dimanche ne peut être balayé comme une réaction isolée à une décision arbitrale controversée. Quiconque suit de près la CAN depuis une vingtaine d’années sait que la sélection sénégalaise a cette propension troublante à l’indiscipline collective dès lors que les résultats semblent lui échapper.

Au fil des ans, les protestations sénégalaises contre l’arbitrage ont, à plusieurs reprises, dégénéré en interruptions prolongées, en troubles dans les tribunes et, parfois, en abandon pur et simple de matches.

Lors du quart de finale de la CAN 2004 face à la Tunisie, par exemple, El Hadji Diouf, alors capitaine des Lions de la Teranga, a mené son équipe dans une longue et virulente contestation lorsque la Tunisie a marqué l’unique but de la rencontre. Estimant que l’arbitre avait manqué une faute sur lui lors de l’action ayant précédé le but, Diouf orchestre alors une défiance explosive qui va durer près de dix minutes.

La rencontre reprend après cette brève plongée dans un désordre généralisé, et la victoire tunisienne 1-0 voit le pays hôte se qualifier pour les demi-finales. Mais la réaction conflictuelle du Sénégal face à un arbitrage jugé défavorable éclipse ce qui aurait dû être une vitrine du football continental, une rencontre très attendue entre le pays hôte alors en grande forme et les quarts-de-finalistes de la Coupe du monde 2002. « Diouf perd le contrôle », écrivait alors le correspondant du Guardian à Tunis, ajoutant : « Le Sénégal a perdu son sang-froid, puis a perdu le fil du match ».

Huit ans plus tard, cette même attitude de confrontation méprisante resurgit avec des conséquences bien plus graves. Lors d’un match qualificatif de la CAN contre la Côte d’Ivoire à Dakar, en octobre 2012, les joueurs sénégalais réagissent avec fureur à un penalty légitime alors qu’ils étaient menés 1-0.

Lorsque Didier Drogba transforme le penalty pour porter le score à 2-0, le Sénégal perd une nouvelle fois tout contrôle. Les protestations sur le terrain se propagent soudainement aux tribunes, embrasant les ardeurs d’une foule déjà surchauffée et prête à en découdre. Après près de quarante minutes de harangues dans tous les sens et de jets de projectiles sur la pelouse, la décision est prise de mettre fin au match. Ce chaos contraint ensuite le comité disciplinaire de la CAF à prendre l’une de ses décisions les plus sévères : disqualifier le Sénégal de la CAN 2013.

Après cet épisode cauchemardesque, le Sénégal va sembler avoir tiré les bonnes leçons. Ainsi, lorsque l’équipe sénégalaise s’incline en huitièmes de finale contre le pays hôte lors de la précédente CAN organisée en Côte d’Ivoire, elle a presque su gérer, tenir en laisse son inélégance de mauvais perdants. Même si, cette fois, une partie du vacarme et de la colère habituels se retrouve dans les rues de Dakar.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux Ivoiriens et supporters de l’équipe ivoirienne vivant alors à Dakar font part de témoignages glaçants d’agressions physiques et verbales perpétrées par des supporters sénégalais que la défaite avait une fois de plus mis hors d’eux-mêmes. Il a fallu des déclarations d’apaisement et de fraternité, notamment de l’ambassade ivoirienne à Dakar, pour calmer rapidement la situation et éviter un dérapage dont les conséquences auraient été imprévisibles.

Et pourtant, à peine deux ans plus tard, le même scénario d’indiscipline collective et de propension à la violence justicière des supporters sénégalais s’est rejoué à Rabat, sous les yeux médusés du monde entier, lors de la finale de ce que beaucoup présentent comme étant la meilleure CAN. Devant des millions de téléspectateurs, l’injustifiable retrait du Sénégal a envoyé un message dangereux et posé un précédent explosif. Normaliser ce message – selon lequel joueurs et entraîneurs peuvent interrompre à leur guise une finale dès lors qu’ils estiment l’arbitrage partial – porterait un coup fatal aux fondements mêmes de la bienséance sportive et aux piliers de la gouvernance du football.

La CAF et la FIFA doivent sévir pour remettre la maison en ordre

Les erreurs d’arbitrage, qu’elles soient réelles ou imaginaires, font intrinsèquement partie du football. Le jeu n’a jamais promis une justice parfaite. Ce qu’il garantit, en revanche, c’est une autorité procédurale. Et c’est précisément cela que les instances chargées de veiller à l’intégrité du football doivent s’atteler à faire respecter. Il ne saurait être question de laisser le football se transformer en un rapport de force fondé sur la pression, l’intimidation et la stratégie du bras de fer.

La discipline, le fair-play et l’acceptation volontaire des procédures officielles sont essentiels à la survie du football. Lorsqu’une équipe s’estime lésée ou « mal traitée », des voies de recours existent. À ce titre, les emportements justiciers – quitter la pelouse ou s’enliser dans une contestation interminable à la moindre décision jugée défavorable – doivent être sanctionnés avec la plus grande sévérité.

Ainsi, alors qu’elles se penchent sur la question de la punition adéquate à infliger au Sénégal, la CAF et la FIFA se trouvent aujourd’hui dans l’urgence d’être à la hauteur de la remise en question, par l’équipe sénégalaise, de toute l’architecture institutionnelle du football africain.

Ne pas agir avec fermeté reviendrait à entériner l’insubordination collective comme une tactique acceptable. Et les conséquences d’un tel signal dépasseraient largement le cadre africain. Alors que l’organe disciplinaire de la CAN se réunit donc pour statuer sur le comportement répréhensible du Sénégal ce 18 janvier, il lui faudra résister à toute tentation de clémence dictée par des calculs politiques ou par la crainte des réactions sur les réseaux sociaux.

En tant que Marocain, je ne plaide pas pour que le Sénégal soit déchu de son titre de la CAN. Mais au nom du football, du fair-play et des valeurs que ce sport magnifique est censé incarner, la CAF et la FIFA doivent agir avec détermination et intransigeance. L’objectif des sanctions à venir ne peut ni ne doit être l’humiliation du Sénégal ni une quelconque revanche au profit du Maroc. Il s’agit avant tout de dissuasion, l’enjeu étant de faire en sorte qu’aucune équipe n’envisage de reproduire ce que le Sénégal a fait à Rabat. Ce qui, dans ce cas de figure, peut – et doit – se faire de la manière suivante.

Premièrement, les responsabilités doivent être clairement établies au niveau du leadership. Le comportement des joueurs sénégalais ne s’est pas produit dans un vide. Il a été visiblement encouragé, légitimé et entretenu depuis le banc de touche. L’entraîneur Pape Thiaw porte en particulier une responsabilité directe dans l’orchestration et la prolongation de cette horreur sportive. Dans tout sport professionnel, un tel comportement de la part d’un entraîneur constitue une faute grave, impardonnable. Une interdiction à vie de toute compétition officielle ne serait donc pas excessive dans ce cas précis. Les entraîneurs doivent mesurer la gravité des conséquences lorsqu’ils utilisent leur autorité pour saper les fondements du jeu dont ils sont censés être les premiers ambassadeurs.

Deuxièmement, les joueurs ayant quitté le terrain sans autorisation doivent faire l’objet de suspensions substantielles. Les règlements du football sont explicites sur ce point : quitter la pelouse constitue une violation réglementaire. La sanction collective est parfois sujette à controverse, mais l’établissement de responsabilités individuelles est indispensable dans ce contexte.

Troisièmement – et c’est le point le plus déterminant – le Sénégal, en tant que nation de football, doit faire face à des sanctions au niveau des compétitions. Une exclusion temporaire de la Coupe du monde de la FIFA et une suspension d’au moins deux prochaines éditions de la CAN s’inscriraient dans la lignée des décisions passées de la CAF et enverraient un message sans équivoque.

Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’un appel à la déchéance du titre. Les matches se décident sur le terrain, et les résultats – aussi controversés soient-ils – doivent être préservés. La question n’est donc pas de savoir qui a remporté la finale, mais de sévir contre une équipe qui a malmené et terni l’image du football africain. Cela dit, la CAF et la FIFA peuvent, au regard de la gravité des faits survenus à Rabat, légitimement décider de retirer le trophée au Sénégal.

Car à mesure que le continent réclame davantage de respect et de reconnaissance à l’échelle mondiale, il doit aussi démontrer un attachement sans concession à la discipline et à l’autorité institutionnelle. Ainsi, pour le bien du beautiful game – sa crédibilité, son avenir et ses valeurs – la CAF et la FIFA doivent agir avec fermeté et sans clémence.