Par la voix de son président Vladimir Poutine, la Russie avait averti, bien avant les autres, de la dangerosité de cette politique. C’était lors de la Conférence sur la sécurité à Munich en février 2007 où Poutine avait prononcé ce discours resté comme référence de la politique extérieure russe. En ce temps, Poutine finissait son deuxième mandat, et beaucoup en Occident triomphant, pensaient qu’il allait quitter bientôt le pouvoir. Presque vingt ans après, plusieurs chefs d’Etat occidentaux ont quitté la scène politique, mais lui demeure à la tête du pays, campant sur les mêmes positions, et dénonçant la politique de l’Occident.
C’est face à des diplomates et à des stratèges politiques et militaires du monde que Poutine dénonçait cet unilatéralisme qui, à l’époque, se résumait aux successifs élargissements de l’OTAN vers l’Est européen. Aux yeux du président russe, ces actes n’avaient rien à voir avec une supposée modernisation de l’Alliance, ni avec la sécurité de l’Europe. C’était tout simplement des provocations inutiles selon lui, qui sapent la confiance mutuelle entre son pays et l’Occident. Ce monde unipolaire, dit-il, sera impossible à mettre en œuvre parce qu’il bafoue les intérêts des autres nations. Il sera donc inefficace parce qu’il ne repose sur aucune base morale.
Cette politique d’expansion unilatérale de l’OTAN, autrement dit des Etats-Unis, est pour Poutine un débordement au-delà de sa zone d’influence, et de ce fait elle menace directement le territoire russe. Elle est, dit-il, contraire à toutes les assurances données à l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev qui, de bonne foi, y avait cru. Chez Poutine, comme chez beaucoup de Russes, Gorbatchev manquait de vision claire, et avait commis une grave erreur stratégique en étant trop réconciliant avec l’Occident. Pourquoi alors après la guerre froide, les relations Est-Ouest sont entrées dans une nouvelle ère de confrontation, s’est interrogé Poutine lors de cette conférence.
Poutine a reconnu que depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie s’est réellement affaiblie. Cet état de fait a appris aux Russes que la paralysie du pays est le premier pas vers la déchéance de la nation. L’Occident, selon Poutine, a saisi cette opportunité pour essayer de détruire les valeurs traditionnelles russes et imposer ses propres valeurs qui ne mènent qu’à la dégénérescence. Il en déduit donc que tous les traités et accords signés avec cet Occident ne sont plus opérationnels parce que la Russie s’est heurtée à des tromperies et à des mensonges. Il est vrai qu’en ce temps l’Occident célébrait, un peu tôt, vite, la victoire du libéralisme et la fin de l’histoire comme la pronostiquait Francis Fukuyama.
L’Occident, dira-t-il, dénonce ce qui ne lui convient pas, et tout ce qui lui parait utile et en faveur de ses intérêts est imposé aux autres par la coercition. Ceux qui refusent ou contestent cette politique sont soit punis ou alors marginalisés. Pour étayer son argumentaire, il donne l’exemple de ce qui est advenu de l’Irak, de la Libye et de bien d’autres contrées, détruites en dehors de toute légalité internationale parce qu’insoumises à la domination occidentale. Ce sont ces tragédies qui ont mené à des guerres civiles, à l’exode de migrants, et par une suite logique au terrorisme qui s’est répandu à travers le monde selon lui.
Face à cette nouvelle situation d’unipolarité, Poutine croit que c’est l’ensemble du système des relations internationales qui se trouve en souffrance, car l’effondrement de l’ancienne Union soviétique a conduit, d’après lui, à un redécoupage injuste et déséquilibré du monde. Dans son euphorie de victoire, créée par ce sentiment de supériorité absolue, l’Occident n’a pas tenu compte des intérêts des autres nations, selon Poutine. Il n’a fait donc que s’accorder des avantages en prenant des décisions qui convenaient le mieux à ses intérêts au détriment des autres nations.
Dans l’esprit de Poutine, toutes ces actions unilatérales se sont ajoutées aux extensions abusives de l’OTAN vers l’Est, menaçant ainsi directement les intérêts russes. Il dira à son audience qu’on nous a trompés et trahis, tout en se posant la question si la politique internationale était sale à ce point. Il donnera lui-même la réplique à son interrogation, affirmant qu’en principe elle ne devait pas être aussi sale, et en tout cas pas au point qu’elle l’est actuellement. Il traitera même la politique occidentale de comportement d’escroc, contraire non seulement aux principes des relations internationales, mais aussi aux normes de moralité et d’éthique. Au lieu de la justice et de la vérité, il n’y a que des mensonges et de l’hypocrisie, conclut-il.
Cette conférence de Munich restera marquée dans les annales parce que Poutine a exprimé crument ses doléances et ses critiques à l’égard des Etats-Unis et de l’Occident en général. Après l’arrestation du président Maduro, l’un des proches alliés de la Russie, la réaction de Moscou était bien mesurée. Sa diplomatie n’a fait qu’exhorter Washington à le libérer, et à reconsidérer sa position à l’égard du Venezuela, pays souverain, sans pour autant proposer sa médiation. La diplomatie russe a tout simplement dénoncé cette agression armée, la qualifiant d’inquiétante et de condamnable. Autant dire que Moscou a adopté un profil bas devant ce fait accompli.
C’est ce monde unipolaire que Poutine dénonçait en 2007, et c’est là l’une des raisons de la guerre qu’il mène en Ukraine pour s’imposer plus à l’Occident qu’à son voisin ukrainien. Pour Poutine, cet unilatéralisme ne s’est pas réalisé par le passé et ne se réalisera jamais dans l’avenir. Il a détaillé dans sa conférence de Munich sa conception des relations internationales. Il dira que l’unilatéralisme pour lui ne signifie qu’une seule chose : un seul centre de pouvoir, un seul centre de force, un seul maitre, et un seul centre de décision. C’est le monde d’un seul souverain, et cela est non seulement impossible, mais il sera fatal pour tout le système qui se détruira inéluctablement par lui-même.
Poutine semble convaincu qu’une telle conception étriquée des relations internationales n’a rien à voir avec la démocratie, estimant que le modèle unipolaire n’est pas simplement inadmissible, mais qu’il est surtout risqué et dangereux. Toutes les actions unilatérales sont pour lui illégitimes parce que, faute de régler les conflits, elles les aggravent davantage. Cette affirmation est étayée aujourd’hui devant nos yeux par le désir insatiable de Trump de vouloir conquérir de nouveaux territoires en dehors de toute légalité internationale. Ou de ses menaces aux pays qui ne plient pas l’échine face à ses exigences, ou encore dans son acharnement à vouloir affaiblir absolument les institutions internationales.
Ce 10 février 2007 à la Conférence de Munich, Poutine avait posé clairement dans son discours les principes qui guident à ce jour encore la politique extérieure de son pays. Il avait averti sur les graves conséquences qui peuvent découler d’un nouvel impérialisme qui tendra à soumettre à son bon vouloir la totalité des nations. L’Occident, et à sa tête les Etats-Unis, n’en a pas tenu compte et l’a vite oublié. Il n’a pas médité sur ce cri et cet avertissement sur l’urgence et l’absolue nécessité d’instaurer une véritable architecture multilatérale capable de résoudre les défis qui se posent à l’humanité.
Ce discours, qui reste toujours d’actualité, a marqué les esprits et a été un tournant dans la rhétorique russe vis-à-vis de cet Occident qui cherche à perpétuer sa régence du monde comme par le passé. C’était la première fois où Poutine adopte un style frontal sur ce qu’il nomme l’hégémonie américaine. Il a appelé à un monde multipolaire, au moment même où l’ancien président républicain George W. Bush menait ses guerres larvées en Irak et en Afghanistan. Rétrospectivement, sa déclaration à Munich était une alerte précoce que la Russie n’accepterait jamais un rôle subalterne dans la gestion des affaires du monde. Cet ordre est injuste, déséquilibré, dangereux, et nous ne l’acceptons plus, a asséné Poutine devant son audience bien médusée pour cette franchise.