« Le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison », soutient le philosophe Kant. Pourtant, certains experts de l’économie et des statistiques se sont mis quand même à le mesurer, et d’autres à le prescrire voire à en délivrer la recette.

On connaissait déjà les indices de pauvreté, du sous-développement, le produit national brut (PNB) et intérieur (PIB), puis il y a eu aussi, depuis les années 70, la résurgence d’un autre indicateur :  le Bonheur national brut (BNB). L’acronyme est doux à entendre et sonne bien à l’oreille. Normal, c’est du bonheur qu’il s’agit.

C’est le roi du Bhoutan qui avait lancé ce concept, en 1972, qui consistait à mesurer le bonheur plutôt que la richesse. Depuis, il fera florès et séduira des experts à l’ONU, à l’OCDE et ailleurs, lesquels en feront, jusqu’à aujourd’hui, un indicateur économique sous des formes diversifiées et chacun le mettra à sa sauce.

Aujourd’hui, on s’est peu à peu éloigné de la conception originelle des indicateurs de ce concept, lequel tend à concilier les valeurs spirituelles du bouddhisme avec les objectifs d’une croissance durable. Une vision pionnière, dira un responsable bhoutanais, « qui cible l’augmentation du bonheur et le bien-être de notre peuple ».

Il est vrai qu’il est plus aisé de « faire le bonheur » de 700.000 personnes (population du Bhoutan) que de 38 millions d’âmes, comme c’est le cas ici. Et à ce propos, aux dernières nouvelles du bonheur ici-bas, le Maroc a été classé 112ᵉ sur 147 par le « Réseau de solutions pour le développement durable » des Nations unies.

En moins de dix ans, le pays a malheureusement perdu quelques places dans ce classement du bonheur. Ce dernier se mesure selon six facteurs : le produit intérieur brut, l’espérance de vie, la générosité, le soutien social, la liberté et la corruption. Bon, on ne va pas se mentir et autant dire d’emblée que l’on ne coche pas bien les bonnes cases, selon les critères de ce classement.

Et manque de bol, notre bon classement par la FIFA n’est même pas pris en compte, alors que le bonheur qu’il a procuré au peuple après l’exploit au Mondial relevait de l’extase. Pas plus que l’on n’a pris en compte d’autres bonnes places prises sur le plan régional et continental dans tel ou tel domaine de l’économie ou des infrastructures. Rappelons tout de même, pour le déplorer, que le Maroc a perdu cinq places en une année dans ce classement onusien où il faisait pourtant bonne figure par le passé. Mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, et si la comparaison ne saurait consoler -comparaison n’étant pas raison- on pourrait au moins s’en étonner, car il ne s’agit pas de n’importe quel pays.

En effet, un journaliste du site suisse alémanique (Watson.ch) annonce et déplore dans son titre : « Le bonheur des Suisses chute et c’est leur faute ». On apprend par la suite que le rapport mondial sur le bonheur établi par l’Université d’Oxford a classé la Suisse au 13ᵉ rang. « Il y a quatre ans, rappelle le journaliste, nous terminions sur la troisième marche du podium, et même sur le podium en 2014 et 2015 ».

Dans ce classement et suivant les indicateurs retenus, la Confédération a coché trois cases sur six, reculant dans celles relatives au « sentiment de liberté », aux « institutions sociales » et à la « générosité ». Le plus troublant (ou rageant, mais, bien élevé, le journaliste helvète ne le montre pas), c’est que les meilleures places sont prises par des nations inattendues telles que l’Indonésie, la Birmanie, la Gambie, l’Ukraine, reléguant ainsi la Suisse au 33ᵉ rang derrière… la Somalie et l’Iran.

Pire encore lorsqu’il s’agit du « sentiment de liberté » puisque la Suisse se retrouve à la 36e, loin derrière Bélize, le Vietnam, la Malaisie, le Kirghizistan ou l’Ouzbékistan… Et, le journaliste, las, de tirer une conclusion désabusée sur « le variable de ressenti » qui reste un facteur de bonheur non mesurable : « C’est donc surtout le ressenti qui plombe notre classement ».

Tout cela relativise les choses et nous rappelle que le bonheur, souvent confondu avec le bien-être, est un idéal universel de tout temps recherché et étudié d’abord et surtout par des penseurs et des philosophes qui en ont largement débattu.

D’Aristote dans son « Ethique à Nicomaque » à Nietzche, Kant ou Camus, en passant par Sénèque ou Cicéron, tous n’ont pas réduit cet état d’âme « stable et durable » à la simple satisfaction d’un besoin ou à la quête d’un plaisir fugace.

Certes, s’il peut être guidé ou perçu par des indicateurs, le bonheur n’en demeure pas moins un idéal de l’imagination et un état d’esprit profondément influencé par la culture, les traditions ou la quête de la vertu et de « la vie bonne ». Les critères économiques et technocratiques, bien qu’utiles quoique souvent puisés dans un corpus occidental, doivent être complétés et affinés par une approche plus holistique, intégrant la singularité des visions et la dimension anthropologique de la perception culturelle, voire cultuelle du dit bonheur à travers le monde.

Enfin pour conclure, après la gravité des lignes qui précèdent, un peu de légèreté et un sourire pour concéder—comme s’en amusait « le pape des chroniqueurs » Alexandre Vialatte -que si le bonheur date de la plus haute antiquité, « il est quand même tout neuf, car il a peu servi ».